Le marquis de Ferrière à M. Drouyn de Lhuys, 9 mai
Le soir même, dans un bal, M. de Ferrière fut abordé par le grand-duc héritier. Son Altesse le félicita de la reprise des relations officielles entre les deux pays, puis ajouta : « Nous suivions avec un vif intérêt la marche de votre gouvernement. La conduite du président de la République au milieu de circonstances si difficiles a été constamment digne, ferme, correcte. L'union de la Russie et de la France, dont les gouvernements reposent sur des principes si différents, prouvera en Europe que, dans le temps où nous vivons, l'autocratie et la démocratie sont d'accord pour le maintien de l'ordre et de la paix. » Phrase caractéristique, tout empreinte de l'antipathie de l'empereur Nicolas pour le régime constitutionnel, mais aussi de son appréhension d'une intervention militaire française contre l'Autriche.
Désireux de suivre de près la marche de ses troupes, l'empereur partit le 14 mai de Pétersbourg pour Varsovie. Deux jours avant qu'il quittât sa capitale, eut lieu sur le champ de Mars la grande revue qu'il passait chaque année au retour de la belle saison, et que l'annonce de la guerre rendait cette foisci particulièrement émouvante. L'empereur galopa trois fois devant les lignes au milieu d'un enthousiasme grandiose, qu'il sut encore augmenter par un mouvement imprévu de sa nature mystique. Dans les rangs des chasseurs de la garde, il aperçut tout à coup un capitaine qui, quelques jours auparavant, avait été emprisonné comme complice d'une conspiration politique1, mais qui, reconnu innocent, venait d'être relâché. L'empereur, s'arrétant, fit avancer cet officier et, lui tendant la main, lui dit à haute voix, en présence de tous : « Pardonne-moi, pardonne-moi. » Le capitaine, prenant la main de Sa
1. Il s'agit de la conspiration à laquelle prit part Dosloievsky et qui lui valut cette transportation en Sibérie décrite d'une façon si émouvante dans ses Souvenirs de la Maison des morts.
Majesté, voulait la porter à ses lèvres : « Non pas ainsi, » fit vivement l'empereur; et, se penchant sur sa selle, il attira à lui le capitaine et l'embrassa.
Quand il eut terminé la revue, l'empereur alla se placer à l'entrée de la tente où se tenait l'impératrice et, de toute la force de sa voix, il cria à ses troupes : « Enfant^, j'espère que votre concours ne me sera pas nécessaire dans la guerre qui commence; mais, s'il le fallait, vous sauriez, n'est-ce pas? mourir pour la sainte Russie. » L'empereur, alors, fit le signe de la croix, que les soldats répétèrent à son exemple.
Cependant, à Paris, M. Kisselef avait remis sans retard à M. Drouyn de Lhuys la lettre du comte de Nesselrode et avait aussitôt recouvré son ancienne qualité de chargé d'affaires que la révolution du 24 février lui avait fait perdre. Le ministre français des affaires étrangères se hâta de répondre au chancelier, mais en des termes qui, l'on va en juger, n'étaient pas dépourvus d'ironie : « J'ai reçu, écrivit-il le 25 mai à M. de Nesselrode, la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adreser le 28 avril1 pour m'annoncer que Sa Majesté l'empereur de Russie s'était déterminée à régulariser diplomatiquement les relations politiques de son gouvernement avec le gouvernement de la République, et pour accréditer M. de Kisselef2 en qualité de chargé d'affaires de Sa Majesté impériale à Paris. Bien que le retard apporté à cette formalité n'eût aucun inconvénient sérieux par la raison qu'il n'était pas pos-
1. C'est la date d'après l'ancien style; selon le calendrier grégorien, la lettre fut écrite le 10 mai.
2. En ce temps-là, bien des Russes, quand ils se trouvaient à l'étranger, ajoutaient à leur nom la particule; régulièrement, ceux-là seuls qui portaient des noms allemands précédés de la préposition y<m devaient prendre en français la particule; tel était le cas du comte de Nesselrode. Chez les autres, cette adjonction était de pure fantaisie; et M. Nicolas Kisselef notamment n'y avait aucun droit.
sible de supposer qu'il impliquait de la part de la Russie l'intention de ne pas reconnaître le régime nouveau que la France s'est donné, ou de subordonner cette reconnaissance à la ligne de conduite qu'adopterait le gouvernement français, nous avons appris avec une satisfaction réelle, une détermination qui fait disparaître à cet égard toute possibilité d'un malentendu. Je vous remercie des termes obligeants dans lesquels vous avez bien voulu me la communiquer. Le président de la République, à qui je me suis empressé d'en donner connaissance, m'a ordonné d'accréditer M. de Ferrière le Vayer en qualité de chargé d'affaires de France auprès du gouvernement impérial. Je prie donc Votre Excellence d'ajouter foi pleine et entière aux démarches et communications qu'il pourra avoir à faire au nom du gouvernement français et de continuer à le traiter avec la bienveillance dont il a déjà reçu de précieux témoignages dans l'exercice des fonctions purement officieuses qu'il remplit depuis plusieurs mois à Pétersbourg. Je n'ai pas besoin, monsieur le Comte, de vous donner l'assurance que je ferai ce qui dépendra de moi pour que les rapports plus directs et plus formels dans lesquels je suis heureux de me trouver placé avec Votre Excellence, aient pour résultat la consolidation de la paix générale si étroitement liée au maintien d'une politique modérée et conciliatrice fondée sur le respect de tous les droits légitimes, et particulièrement de l'indépendance respective des Etats. »
Le ton de cette lettre concordait pleinement avec le langage ambigu que tenait M. Drouyn de Lhuys, à Paris, devant l'Assemblée nationale. Le 12 mai, dès qu'était parvenue en France la première nouvelle de la décision prise par l'empereur Nicolas de secourir l'Autriche, une interpellation avait été adressée au ministre français. Il répondit en ces
termes : « Aussitôt que le gouvernement de la République â eu connaissance du projet que paraissait avoir le gouvernement russe d'intervenir dans les affaires de Hongrie, il a senti la gravité d'un pareil fait. Il a annoncé à Pétersbourg, à Berlin, à Vienne, à Londres, qu'une aussi grave complication ne pouvait passer inaperçue et qu'elle éveillait sa vive sollicitude. C'est par la diplomatie que la France s'efforce d'arrêter une action qui serait de nature, je le répète, à jeter la plus grande perturbation dans l'état de l'Orient, dans l'état de l'Allemagne et dans celui de toutes les parties de l'Europe. A cet égard, le cabinet a fait tout ce qu'un gouvernement sage est tenu de faire; il a cherché à prévenir par la voie de la diplomatie un événement qui lui paraît grandement regrettable. »
M. Drouyn de Lhuys, en parlant ainsi, ne disait pas la vérité; il n'avait, en effet, formulé à Pétersbourg aucune objection contre l'entrée des troupes russes en Galicie1; mais il importait de calmer l'agitation de l'Assemblée émue. Le ministre y réussit ce jourlà; il est vrai que ce n'était que partie remise; car bientôt après, le 22 du même mois, quand le mani-
1. Le 7 mai, M. Drouyn de Lhuys avait écrit à M. de Ferrière : « Le langage que M. de Nesselrode vous a tenu sur la question d'une intervention russe en Hongrie nous avait peu préparés à ce qu'on vient d'apprendre des forces considérables mises par l'empereur Nicolas à la disposition de l'Autriche. Il faut que les deux puissances aient jugé cette intervention bien nécessaire pour qu'elles se soient décidées à ne pas tenir compte de l'affaiblissement moral qui en résultera pour l'Autriche, de l'irritation extrême qu'en éprouvera l'Allemagne, et de la perturbation qu'un tel événement jettera tôt ou tard dans les rapports de la politique européenne. » Et voilà tout ce qu'écrivit sur ce sujet M. Drouyn de Lhuys. M. de Ferrière, qui, nous le savons, n'attendait pas des instructions de son chef pour prendre une initiative, avait, au contraire, dès le 4 mai, exprimé à M. de Nesselrode son regret « de voir la Russie sortir de son isolement et engrener ainsi ne fût-ce que le pan de son manteau dans ce grand mouvement occidental qui pouvait l'entraîner peut-être beaucoup plus loin qu'elle ne le pensait ».
feste impérial fut connu à Paris, le débat se renouvela, beaucoup plus violent. On voulait se reconnaî7 tre dans ces ennemis extérieurs que l'Autriche avait à combattre en Italie et que stigmatisait l'empereur, et Ton voyait dans les mots de licence et ày anarchie dont s'était servie Sa Majesté, une insulte à la France républicaine. Deux représentants appartenant à la Montagne, c'est-à-dire au parti avancé, MM. Joly et Sarrans, se firent les porte-parole des mécontents et déposèrent l'ordre du jour suivant :
« L'Assemblée nationale, considérant le manifeste de l'empereur de Russie et les traités intervenus entre l'Autriche, la Prusse et la Russie1 comme attentatoires aux principes de droit public proclamés par la Révolution française et consacrés par Tordre du jour du 24 mai 1848, proteste, au nom du peuple français, contre cette nouvelle coalition qui menace la liberté de l'Europe, invite le gouvernement à prendre immédiatement les mesures les plus énergiques pour faire respecter les principes de l'indépendance et de la nationalité des peuples, et passe à l'ordre du jour. »
Il était très habile de la part de MM. Joly et Sarrans de viser la résolution du 24 mai 1848 que M. Drouyn de Lhuys lui-même avait rédigée et aux termes de laquelle le gouvernement de la République devait poursuivre « la reconstitution de la Pologne indépendante et libre » ; pourtant, sans grands efforts, le ministre aurait pu sortir d'embarras et combattre par de bons arguments l'ordre du jour proposé. Il préféra s'en tenir aux déclarations qu'il avait faites le 12 mai lors de la première interpellation, et ajouta seulement, assez dédaigneusement, que « si l'Assemblée était d'avis qu'il fallait procéder
1. Il n'y avait eu, depuis la proclamation de la République, aucun rai té conclu par la Prusse avec la Russie.
autrement que par la voie diplomatique, elle devait indiquer elle-même les mesures à prendre. »
« La guerre, cria alors un représentant. — Oui, reprit M. Joly, un des auteurs de Tordre du jour, je veux la guerre; oui, je la veux, plutôt que l'avilissement de mon pays, que l'anéantissement de ses libertés. » De la part d'un député extrême n'ayant aucune influence dans l'Assemblée, cet appel belliqueux n'était qu'une boutade sans importance ; mais la situation devint grave quand M. Ledru-Rollin prit la parole. Ancien membre du gouvernement provisoire, puis de la commission executive, il venait apporter aux partisans d'une déclaration de guerre l'appui de son autorité et de son éloquence. Dans un discours très véhément, il prélendit que la France était provoquée par l'empereur Nicolas et compara le manifeste de ce souverain à celui que le duc de Brunswick avait lancé en 1792 et dans lequel il menaçait de livrer Paris à une exécution militaire. « A peine de se déshonorer aux yeux de l'histoire, cria M. Ledru-Rollin, il faut que cette Assemblée déclare que la France est debout, prête à répondre au despote de Russie. »
M. Drouyn de Lhuys se taisait. Il ne lui plaisait pas sans doute de paraître prendre la défense de la Russie et de son empereur. Ce fut le président du conseil, M. Odilon Barrot, qui dut monter à la tribune et ramener le bon sens dans la discussion. En rétablissant les faits sous leur vrai jour, il put facilement calmer l'ardeur guerrière de l'Assemblée : « Remarquez, dit-il, que l'empereur de Russie, bien différent du roi de Prusse qui autrefois a jeté à la France cet insolent manifeste de Brunswick, reconnaît solennellement aujourd'hui la République française. »
Grâce à cet argument heureux, l'ordre du jour de
MM. Joly et Sarrans fut repoussé; à sa place, l'As-
semblée en adopta un autre proposé par le général Cavaignac, dans lequel le nom de la Russie n'était plus prononcé et où le gouvernement était seulement invité à « prendre les mesures nécessaires pour protéger les intérêts intérieurs et extérieurs de la République ».
Moins d'une semaine après cette orageuse discussion, le 28 mai, l'Assemblée nationale constituante se séparait pour faire place à l'Assemblée législative. Ce changement amena un remaniement ministériel, et le portefeuille des affaires étrangères, des mains de M. Drouyn de Lhuys, passa à celles de M. de Tocqueville. Pour le prince Louis-Napoléon, c'était une perte; il comptait un adversaire de plus dans le conseil des ministres; la Russie, au contraire, avait lieu de se féliciter : M. de Tocqueville était un homme d'un orgueil profond, que des déceptions nombreuses avaient gonflé d'amertume1; mais, s'étant jusqu'alors peu occupé des affaires diplomatiques d'Europe, il n'avait pas à l'égard de la Russie le parti pris de M. Drouyn de Lhuys, et, étant doué d'une grande prudence politique, il estimait que, dans l'état agité où se trouvait la France, il fallait, autant que possible, éviter de nouvelles complications extérieures; la question romaine et l'expédition française qu'elle avait causée étaient des embarras bien suffisants.
Ces idées se reflétèrent dans le message que, le 7 juin, le prince Louis adressa à l'Assemblée législative; par le ton modéré, quoique très digne, de ses
1. Successivement M. de Tocqueville, sous le gouvernement du roi Louis-Philippe, avait appartenu au parquet, au barreau et à la Chambre des députés ; mais, n'ayant aucun talent de parole, il n'avait brillé dans aucun de ces endroits. Le général Cavaignac l'avait désigné comme représentant de la France dans les conférences qui devaient avoir lieu à Bruxelles pour l'établissement d'une paix durable entre l'Autriche et la Sardaigne; les événements empêchèrent ces conférences.
paroles, le prince indiqua que lui non plus ne souhaitait pas de voir la politique extérieure de la France se maintenir plus longtemps dans la direction antirusse que lui avait imprimée M. Drouyn de Lhuys.
« Après février, disait le prince, le contre-coup de notre révolution se fit sentir depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, et les hommes qui me précédèrent à la tête des affaires ne voulurent pas lancer la France dans une guerre dont on ne pouvait prévoir le terme; ils eurent raison. L'état de la civilisation en Europe ne permet de livrer son pays aux hasards d'une collision générale qu'autant qu'on a pour soi d'une manière évidente le droit et la nécessité. Un intérêt secondaire, une raison plus ou moins spécieuse d'influence politique, ne suffisent pas; il faut qu'une nation comme la nôtre, si elle s'engage dans une lutte colossale, puisse justifier à la face du monde ou la grandeur de ses succès ou la grandeur de ses revers. » Après avoir examiné les diverses questions qui agitaient alors l'Europe, le prince venait à parler de l'insurrection magyare et s'exprimait ainsi : « L'empire d'Autriche, engagé dans une lutte formidable avec la Hongrie, s'est cru autorisé à appeler le secours de la Russie. L'intervention de cette puissance, la marche de ses armées vers l'Occident, ne pouvaient qu'exciter à un haut degré la sollicitude du gouvernement, qui a déjà échangé à ce sujet des notes diplomatiques1. » Et le président, pour montrer que néanmoins la situation était plutôt favorable, ajoutait cette phrase brève, mais expressive dans sa brièveté : « La Russie a reconnu la République. »
Le message du président, ainsi qu'on pouvait s'y
1. Nous savons qu'il n'eu était rien, au moins avec la Russie. Le prince, mal tenu au courant, parlait suivant les assertions de M. Drouyn de Lhuys.
attendre, amena de nombreuses interpellations : un député avancé, M. Mauguin, entre autres, questionna, dans la séance du 25 juin, le gouvernement au sujet de son attitude en face de l'insurrection de Hongrie, et à cette occasion il attaqua violemment la Russie. M. de Tocqueville lui répondit dans un langage que, de la part d'un membre de l'Académie française, on aurait désiré plus châtié; mais il eut le mérite de bien faire ressortir que depuis la chute du roi Louis- Philippe les relations entre les deux pays s'étaient beaucoup améliorées.
« Dans aucun document parmi ceux qui ont passé sous mes yeux et qui [datent de la révolution de Février, je n'ai trouvé, affirma le nouveau ministre, la trace de cette animosité contre la France et son gouvernement qu'on y rencontrait si fréquemment, il faut le dire, avant la révolution dernière. J'y ai vu, au contraire, une sorte de sentiment de satisfaction éprouvé par suite des derniers événements, ou, en tout cas, la volonté très arrêtée et très explicite de ne se mêler en rien aux affaires de la France; et cette volonté, messieurs, je vous l'avoue, j'y crois par beaucoup de raisons, et entre autres par celle-ci qui est honorable pour tout le monde, c'est que la Russie est un gouvernement fort, et qu'on rencontre dans le prince qui le personnifie et le dirige les défauts et les qualités qui caractérisent les gouvernements forts : la hauteur et la franchise. »
L'Assemblée reconnut que les appréciations du ministre des affaires étrangères étaient fondées, et depuis lors il ne se reproduisit plus au Palais- Bourbon d'interpellation au sujet des rapports de la France avec la Russie1.
1. Dès le 16 mai, le chancelier de Nesselrode avait prévu ce résultat ; il écrivait à son gendre le comte Chreptovitch : « Notre entrée en Hongrie sera la question qui dans ce moment dominera toutes les autres en Europe. Palmerston ne la verra pas d'un œil indiffe-
On voit par ce résultat combien fut heureuse la résolution prise par l'empereur Nicolas de reconnaître la République; s'il avait encore ajourné cette reconnaissance, les ministres français eussent été dépourvus d'arguments à opposer au parti nombreux qui réclamait une intervention en faveur de la Hongrie, et probablement la guerre serait résultée de leur silence; aussi bien, elle fut, ainsi que nous allons le voir, à la veille d'éclater à l'automne suivant.
rent, mais n'y opposera que des dépêches et des notes. En France, au contraire, il me revient qu'elle est plutôt désirée que désapprouvée par les hommes qui aujourd'hui exercent de l'influence sur le gouvernement.* La reconnaissance de la République à laquelle nous venons enfin de procéder, les encouragera à persévérer dans la voie pacifique et conservatrice où ils sont entrés. D'ailleurs, la France, sans dire mot à personne, est intervenue à Rome; elle n'a plus le droit de s'opposer à notre intervention en Hongrie. »