CHAPITRE III
MISSION DU GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE INTERVENTION MILITAIRE RUSSE EN HONGRIE
L'empereur Nicolas ayant reconnu la République, il appartenait aux deux gouvernements de rendre à leurs relations un caractère régulier, en accréditant l'un auprès de l'autre un ministre plénipotentiaire. M. de Tocqueville décida, sans prendre l'avis de personne, que le poste de représentant de la République à Pétersbourg serait confié à son ami le général de La Moricière. Dans ses Souvenirs, M. de Tocqueville explique ainsi son choix : « A la tête de nos adhérents dans l'Assemblée nationale se trouvait le général de La Moricière, dont je redoutais fort la pétulance, les imprudents propos et surtout l'oisiveté; j'entrepris de lui donner une grande ambassade lointaine1. »
Il est impossible de dire plus nettement que si le général fut envoyé à Pétersbourg, ce n'était pas en raison de tel ou tel mérite particulier, mais seulement parce qu'on voulait être débarrassé de lui à Paris. De fait, le choix était malheureux. Le général de La Moricière a déployé, comme soldat, des qualités éminentes que nul ne songe à lui contester; mais son court passage dans la diplomatie n'ajoute rien, bien au contraire, à sa réputation. Pas élégant d'ex-
1. Exactement parlant, le poste de Pétersbourg avait cessé d'être pour la France une ambassade, et avait été ramené au rang de légation.
térieur et ayant peu l'usage du monde, le général, de prime abord, détonna à la cour russe, alors très attachée aux formes et particulièrement exigeante sur ce point à Tégard des Français; or le général ne sut pas, comme l'avait si adroitement fait le général Le Flô, contre-balancer la surprise qu'il produisait sur la cour, en se conciliant par sa -franchise et sa simplicité la faveur de l'empereur Nicolas, toujours porté par son tempérament à bien voir les militaires. Au contraire, étant très loquace et aimant à s'entendre parler, le général fatigua l'empereur, comme tous ceux avec qui il eut à traiter en Russie, par d'interminables dissertations où il cherchait toujours et quand même à faire montre de son savoir; en outre, la haute opinion qu'il avait de lui-même le rendait susceptible, et quand il était piqué, il commettait des fautes de jugement1.
Le prince Louis-Napoléon sentait très nettement que le général de La Moricière n'était nullement qualifié pour représenter la République en Russie ; aussi, quand M. de Tocqueville vint lui demander de contresigner le décret de nomination du général, il opposa un refus formel; mais M. de Tocqueville s'était promis d'emporter malgré tout le poste de Pétersbourg pour son candidat. Ne se tenant pas pour battu, il fit appel à l'obligeance de son collègue au ministère de l'instruction publique, M. de Falloux,
1. Lady Bloomfield, femme du ministre d'Angleterre à Pétersbourg, rapporte dans ses Réminiscences le trait suivant du général : « One evening, when I was alone, he came to pay me a visit and found me occupied with my crochet, which I did not think necessary to discontinue, as it in no way interfered with my çiving full attention to my guest. However, at the end of a very few minutes, he took his hat to départ. I asked rather surprised whether he was going elsewhere and why he was in such a hurry : so hc assured me he had not disposed of his evening, but as I did not givc him my undivided attention, he imagined I did not care for his society. » — « M. de La Moricière a le jugement faux. » (Journal du maréchal de Castellane, 8 juillet 1849.)
qui jouissait alors sur le prince Louis d'une grande influence; et celui-ci parvint à décider le président à sanctionner l'envoi en Russie du général de La Moricière1.
Dans le principe, il avait été bien entendu à Paris que le gouvernement français ne nommerait à Pétersbourg un ministre plénipotentiaire que si l'empereur Nicolas annonçait de son côté l'intention d'accréditer en France un agent du même grade; M. de Tocqueville avait même chargé le marquis de Ferrière d'insister sur cette condition auprès du comte de Nesselrode, lorsqu'il soumettrait à l'agrément impérial le choix du général de La Moricière*. Mais le ministre français modifia vite sa première idée : faisant bon marché de la condition pourtant imposée par lui-même, et sur la simple assurance transmise par M. Kisselef que l'empereur Nicolas accueillerait favorablement le général, il publia le 13 juillet la nomination de ce dernier et le fit immédiatement partir. On voit quelle hâte avait M. de Tocqueville d'éloigner son ami.
La raison pour laquelle l'empereur de Russie n'observa pas alors la loi de la réciprocité et ne nomma pas tout de suite en France de ministre plénipotentiaire est facile à donner. Il avait été très choqué des discussions qu'avait excitées dans l'Assemblée nationale son manifeste annonçant l'intervention de ses troupes en Hongrie; et ces discussions, nous l'avons dit, s'étaient encore renouvelées au Palais- Bourbon dans des termes presque aussi violents, depuis la réunion de l'Assemblée législative. « Pourquoi ces cris de haine contre nous? pourquoi ces
1. Voici de quelle manière M. de Tocqueville, dans ses Souvenirs, remercie M. de Falloux de son concours : « Celui des ministres qui avait le plus la confiance du président était Falloux. J'ai toujours cru que celui-ci l'avait gagné par quelque chose de plus substantiel que ce qu'aucun de nous ne pouvait ou ne voulait offrir. »