CHAPITRE IV
MISSION DU GÉNÉRAL DE LA MORICIÈRE (SUITE). — LES RÉFUGIÉS HONGROIS ET POLONAIS EN TURQUIE. — DÉMONSTRATION NAVALE DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE A BÉSIKA.
A la suite de Bem, un grand nombre des Polonais qui avaient pris part à la guerre de Hongrie, environ onze cents, avaient réussi à trouver un refuge sur le territoire turc; les plus marquants étaient, avec Bem, les généraux Dèmbinski et Wyzocki et le comte Ladislas Zamoyski1.
L'empereur Nicolas, qui voulait les faire passer tous quatre devant un conseil de guerre sous l'accusation de haute trahison, décida de demander à la Turquie leur extradition, et dans ce but il dépêcha le 24 août à Constantinople un des généraux de sa suite, avec mission de remettre au sultan une lettre autographe où il exprimait, en termes bien formels, sa prétention. Par ironie, sans doute, le général désigné par l'empereur était un Polonais, le prince Léon Radziwill2 : nouvel exemple de la loi fatale qui
1. Dèmbinski (Henri) avait fait sous Napoléon Ier la campagne de 1812; il avait joué un rôle actif dans l'insurrection de 1830 et s'était distingué dans les campagnes d'Ibrahim-Pacha contre la- Turquie. — Wyzocki (Joseph) avait pris part, en 1830, à l'insurrection de Pologne et, en 1846, aux troubles de Cracovie. — Le comte Ladislas Zamoyski, un peu plus jeune que les autres, avait servi dans l'armée polonaise après 1815 et avait été aide de camp du grand-duc Constantin Pavlovitch, vice-roi de Pologne.. Après l!in-. surrection de 1830, il s'était réfugié en France, où il avait acquis la nationalité française ; en 1846, il avait été un des. principaux acteurs dans les troubles de Galicie.
2. Le prince Léon Radziwill, précédemment colonel des hussards de Grodno et aide de camp de l'empereur, venait d'être nommé général à la suite, le 19 août, - ^
voulait, que depuis près d'un siècle, les membres de cette malheureuse nationalité, répartis dans des camps rivaux, fussent sans cesse occupés à s'entredéchirer.
I Le lendemain, 25 août, le comte de Nesselrode, d'après les instructions de l'empereur, envoyait de son côté au ministre de Russie à Constantinople l'ordre de réclamer impérieusement l'extradition des quatre Polonais? La dépêche du chancelier mérite d'être transcrite en entier; du langage passionné employé par cet homme d'État tenu à une certaine réserve, on peut inférer quelle était l'excitation de l'opinion dans l'armée russe :
« Nous venons de recevoir la nouvelle que les réfugiés polonais Bern,» Dembinski, Wyzocki et Zamoyski, qui ont joué un rôle si important dans l'insurrection magyare, voyant aujourd'hui cette cause définitivement perdue, se sont hâtés de se sauver en Turquie pour se soustraire au châtiment qu'ils méritent. Nous avions lieu de nous attendre à cette fuite; car c'est là la manière d'agir que pratiquent invariablement dans tous les pays ces champions de l'anarchie qui, après avoir attisé les passions révolutionnaires, fait éclater l'émeute ou la guerre civile dans quelque contrée ou sous quelque prétexte que ce soit, ont toujours soin, à l'heure de la défaite, de mettre leur personne en sûreté, abandonnant à leur triste sort les malheureux qu'ils ont entraînés par leurs excitations.
« Un intérêt de morale, de bon ordre et de justice engage l'empereur à prescrire à Votre Excellence d'exiger de la Porte avec énergie que non seulement elle n'accorde pas asile dans ses États aux réfugiés polonais ci-dessus dénommés, mais encore qu'elle les fasse immédiatement arrêter et livrer à nos autorités militaires dans les principautés du Danube.
« Ces individus sont des sujets de l'empereur qui,
après s'être rendus coupables de révolte envers lui1, viennent de se compromettre de nouveau de la manière la plus grave en prenant le commandement des forces militaires d'une insurrection formidable qui a mis non seulement en danger l'existence de l'empire d'Autriche, mais qui, par le projet avoué d'étendre la guerre et la sédition à tous les pays dont se composait l'ancienne Pologne, menaçait également la sécurité et le repos de ses propres possessions.
« En réclamant l'extradition des individus dont il s'agit, Votre Excellence aura soin de formuler cette demande de manière à faire comprendre de prime abord qu'il n'entre pas dans les intentions de l'empereur d'engager une controverse sur les principes de fausse philanthropie que la Porte s'attache à professer à l'égard des réfugiés politiques.
« Ce que nous demandons à la Porte, c'est une détermination nette et décisive; il s'agit d'un oui ou d'un non. Votre Excellence est invitée à poser la question en ces termes et à mettre le gouvernement ottoman en demeure de se prononcer. Elle aura seulement soin d'engager les ministres du Sultan à peser avec maturité les conséquences qu'entraînerait un refus opposé à la légitime réclamation de l'empereur, refus qui, vu la haute importance que Sa Majesté attache à obtenir la satisfaction qui lui est due, réagirait nécessairement de. la manière la plus préjudiciable sur l'avenir des relations politiques de la Russie avec la Porte. »
Le gouvernement impérial à ce moment ne réclajnait donc que quatre réfugiés polonais; l'Autriche, plus exigeante, faisait dès le 24 août remettre à la Porte par son internonce, M. de Stùrmer, une note où elle demandait d'une manière générale la prompte extradition de tous les Hongrois qui s'étaient enfuis