En
2. La raison de ce refus était le rôle très hostile à la Russie qu'avait joué, pendant la guerre de l'indépendance grecque, sir Stratford Canning, alors accrédité pour la première fois à Constantinople comme ministre.
États, la Porte va se hâter d'interner dans, un lieu sûr les réfugiés. — Chercher querelle à la Turquie pour une question d'humanité indique un parti pris de malveillance qu'une concession ne désarmerait pas; cette concession serait exploitée pour perdre le sultan et la nation ottomane dans l'opinion de l'Europe. — La Turquie n'aura jamais une meilleure occasion de se gagner les sympathies de l'Europe occidentale. — Le ministre de France a présenté la question à son gouvernement dans toute sa gravité. » #
Ayant ainsi engagé à fond son collègue, sir Stratford commença lui-même à agir; il se rendit chez les ministres turcs et chercha à les persuader que jamais ni la Russie ni l'Autriche ne pourraient en venir à faire un casus belli d'une question de pure humanité ; c'était là, disait-il, une crainte chimérique que des esprits malintentionnés voulaient inspirer au sultan.
Les démarches du ministre de France et de l'ambassadeur d'Angleterre produisirent leur effet ; car, selon leur désir, le conseil des ministres émit l'avis que l'extradition ne devait pas être accordée par le sultan. « Alors c'est un refus! dit M. Titof au grand vizir, qui lui annonçait le résultat de la délibération du conseil. — Non, répondit Rechid-Pacha, c'est la demande du sultan à votre empereur d'avoir confiance en lui et de lui laisser le soin de surveiller les personnes réfugiées chez lui de manière à les mettre dans l'impossibilité de nuire aux autres. »
Espérant encore faire impression sur le sultan et l'empêcher de sanctionner l'avis formulé par ses ministres, MM. Titof et de Stûrmer déclarèrent alors à Ali-Pacha que, si satisfaction ne leur était pas donnée, ils avaient ordre de rompre leurs relations officielles avec la Porte. Mais cette menace fut en pure perte : à la suite d'un nouveau conseil tenu le 12 sep-
tembre, Ali-Pacha fit savoir aux deux légations que le sultan allait prier directement les deux empereurs d'abandonner les réfugiés à sa garde, et que, par conséquent, l'extradition de ces derniers n'aurait pas lieu.
Copie de cette déclaration ne leur ayant pas été laissée, MM. Titof et de Stûrmer se dirent que la partie n'était peut-être pas encore absolument perdue, et ils s'entendirent pour frapper un grand coup. Dans la matinée du 15, ils remirent à la Porte deux notes presque identiques dans lesquelles ils réclamaient, l'un les onze cents réfugiés polonais, et l'autre tous les réfugiés indistinctement n'ayant pas la nationalité russe1; les deux notes se terminaient par l'annonce que, si dans les vingt-quatre heures une réponse affirmative n'était pas donnée, les relations diplomatiques seraient interrompues. M. Titof ajoutait que le prince Radziwill déclinait l'audience à laquelle il, devait se rendre le jour même et repartait pour la Russie sans vouloir se charger de la réponse du sultan à la lettre de l'empereur Nicolas.
Les ministres turcs craignaient que leur maître, effrayé du ton comminatoire de ces deux notes, ne cédât au dernier moment. « J'aurai besoin, fit dire le grand vizir à sir Stratfort Canning et au général Aupick, de m'appuyer* dans le conseil que vont motiver les notes de l'internonce et du ministre de Russie, sur l'approbation des représentants de l'Angleterre et de la France. »
A cet effet, dans la soirée du 15, le ministre des affaires étrangères, Ali-Pacha, fit porter à Thérapia, à l'ambassade d'Angleterre et à la légation de France,
1. En dehors des 4.000 Hongrois, il y avait environ 500 Italiens. En raison de la quarantaine établie à cause du choléra contre les personnes venant de l'étranger, ces 5.600 réfugiés avaient été internés sous les murs de Widdin, dans un grand campement pareil à ceux des bohémiens.
une série de questions auxquelles il priait de répondre immédiatement. Sir Stratford Canning et le général Aupick s'abouchèrent aussitôt et, sous leur responsabilité, écrivirent en commun des réponses qui engageaient leurs gouvernements. Voici quelles étaient les principales .de ces questions, et les réponses que leur donnèrent l'ambassadeur d'Angleterre et le ministre de France :
« I. D'après les traités de Kaïnardji et de fielgrade conclus entre la Sublime Porte d'une part et la Russie et l'Autriche de l'autre, la Sublime Porte est-elle absolument tenue à rendre les réfugiés ?
« Nous sommes d'avis que non,
« II. Si elle donnait une réponse négative, la Russie pourrait-elle considérer celle-ci comme un& offense de la part de la Porte et déclarer la guerre?
« Ce serait faire injure à la Russie que de lui attribuer d'avance une conduite aussi arbitraire et aussi difficile à justifier1.
« III. Les traités ne donnant à la Russie ni droit ni motif de déclarer la guerre, de quelle manière celle-ci serait-elle envisagée par la France et l'Angleterre, et la Porte pourrait-elle compter sur un concours efficace de la part de ces deux puissances?
« Il est évidemment à présumer que les deux gouvernements condamneraient la conduite de la Russie et ne laisseraient pas la Porte sans appui au besoin. »
Rapportées dans la nuit même à Constantinople, les réponses des représentants anglais et français furent présentées au sultan dans la matinée du 16. Sûr désormais de trouver un appui auprès des puissances occidentales, Abdul-Medjid persista dans sa première décision, et dans l'après-midi une note
1. Il est curieux de noter que l'Autriche n'est pas mentionnée dans ces questions : de fait, il était certain que la décision de la Russie, quelle qu'elle fût» emporterait une décision semblable de la part de son alliée.
officielle annonçait définitivement à l'internonce et au ministre de Russie qu'en internant dans une localité du centre de l'empire turc les réfugiés dont l'extradition avait été demandée, le gouvernement ottoman pensait donner aux deux puissances pleine garantie contre tout danger de la part de ceux-ci, et qu'en conséquence, cela fait, il n'irait pas plus loin. Le ministre des affaires étrangères informait, en outre, M. Titof de l'envoi à Pétersbourg, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, de Fuad-Effendi, alors commissaire ottoftian dans les Principautés danubiennes ; ce dernier, d'après les termes de la note d'Ali- Pacha, « allait complimenter l'empereur Nicolas pour les événement de Hongrie et lui exposer le véritable état des choses sur la question des réfugiés »; sa mission était, d'ailleurs, commandée par la nécessité de donner à la lettre autographe de l'empereur Nicolas la réponse que devait le sultan et que le prince Radziwill n'avait pas voulu attendre.
La lettre de Sa Hautesse était conçue dans les termes suivants :
« J'ai témoigné de vive voix au prince Radziwill combien j'ai été heureux de recevoir la lettre que Votre Majesté a bien voulu m'adresser par cet officier général, et d'apprendre les bonnes nouvelles qu'elle contenait. Voyant dans l'envoi du prince Radziwill une nouvelle preuve de la sincère amitié dont Votre Majesté m'a déjà donné tant de marques, j'envoie de même auprès d'elle, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, Fuad-Effendi, amedji du Divan1.
« J'ai ordonné à Fuad-Effendi d'exposer nettement aux ministres de Votre Majesté les considérations qui m'ont inspiré en ce qui concerne ceux
1. Ce titre correspond approximativement à celui de secrétaire général du conseil des ministres. — Fuad-Effendi devint ministre, des affaires étrangères en 1852.
qui se sont réfugiés dans mes Etats à la suite de l'heureuse issue de l'affaire de Hongrie.
« Les marques effectives de loyale amitié que Votre Majesté a données à mon gouvernement dans toutes les circonstances difficiles où il s'est trouvé, ne sont pas de celles que l'on peut jamais oublier. Mon vœu sincère, mon vœu le plus cher, est de voir s'accroître et se consolider les rapports de bonne intelligence existant heureusement entre nous; et Dieu m'est témoin que je cherche toujours l'occasion de prouver à Votre Majesté la sincérité de ce désir. Aussi ne saurais-je dire combien il m'a été pénible de ne pouvoir répondre favorablement aux communications que M. Titof a été chargé de me faire au sujet des réfugiés. Mais j'ai eu confiance dans le respect tout particulier que porte Votre Majesté à l'honneur de la souveraineté et dans sa véritable amitié pour moi.
« Je ne doute pas que Votre Majesté n'accueille favorablement mes explications au nom de l'intérêt pour lequel elle a assisté autrefois mon glorieux père et moi-même1 et pour lequel encore elle vient d'assister dernièrement S. M. l'empereur d'Autriche, c'est-à-dire au nom de l'intérêt sacré de la dignité et de l'honneur de la souveraineté.
« Je donne à Votre Majesté l'assurance, ainsi que Fuad-Effendi est chargé de le lui dire, que mon gouvernement veillera constamment à ce que les réfugiés soient bien gardés dans mes États et ne puissent s'y livrer à de coupables menées. En un mot, les inquiétudes qu'ils pourraient causer à Votre Majesté se trouvent complètement écartées; et cela étant, j'espère qu'elle voudra bien sauvegarder l'honneur de mon gouvernement et me donner ainsi
1. Allusion aux traités de Unkiar-Skelessi et de Londres, conclus, l'un en 1833, l'autre en 1840, dans le but de protéger la Turquie contre les attaques du pacha d'Egypte Méhémet-Ali.
une nouvelle preuve de bienveillante et grande amitié. »
Une lettre analogue fut, dans la journée du 16 septembre, expédiée à Vienne, où le ministre de Turquie, Musurus-Effendi, devait en faire la remise à l'empereur François-Joseph.
Après l'éclat qu'ils avaient donné à leur réclamation et les menaces auxquelles ils avaient eu recours, MM. Titof et de Stùrmer ne pouvaient se renfermer dans le silence et attendre le résultat de la démarche personnelle du sultan auprès des deux empereurs. A la communication d'Ali -Pacha ils répondirent donc, le 17, par la rupture de leurs relations avec la Porte.
Les événements de Constantinople furent connus à Paris et à Londres, au fur et à mesure, dans les derniers jours de septembre ; ils excitèrent dans ces deux villes une émotion des plus vives. A Londres surtout, la presse prit feu et enflamma l'opinion publique. Gomme c'était le temps des vacances parlementaires, les ministres de la reine étaient alors dispersés à la campagne; il fallut un certain temps pour les réunir, et c'est seulement le 1er octobre que put avoir lieu le conseil. En présence de l'excitation de l'opinion, il ne pouvait se manifester d'hésitation sur la conduite à adopter; il fut résolu que des représentations allaient être faites à Vienne et à Pétersbourg et que l'escadre anglaise de la Méditerranée, forte de douze vaisseaux, allait se rendre à Bésika, à l'entrée des Dardanelles, afin d'encourager le gouvernement ottoman dans sa résistance. Ce n'est pas tout : pleine autorisation fut envoyée à l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople de faire entrer l'escadre dans la mer de Marmara et même dans la mer Noire, s'il le jugeait nécessaire.
Publiée dans les journaux du soir, la décision du cabinet anglais causa à la légation de Russie une
irritation bien concevable. Dès le lendemain, le ministre, baron de Brunnow, se précipitait au Foreign Office et demandait au secrétaire d'État pour les affaires étrangères de faire revenir le cabinet sur ses résolutions de la veille. Lord Palmerston répondit que cela était impossible; le gouvernement ottoman avait officiellement sollicité, dans sa détresse, l'appui du gouvernement britannique, cet appui avait été accordé, il ne saurait plus être retiré. Comme M. de Brunnow insistait, disant que les menaces ne pouvaient qu'indisposer l'empereur Nicolas et le rendre plus intraitable vis-à-vis de la Turquie : « Ah çà ! repartit lord Palmerston avec ce ton méprisant qui lui était particulier, vous voulez donc me faire croire que votre empereur éprouverait du plaisir à faire fusiller un estropié tel que Bem [would hâve any pleasure in shooting a cripple like Bem*)? »
A Paris, le ministre des affaires étrangères, M. de Tocqueville, était très indécis sur la conduite à tenir; il ne voulait pas que la France se risquât seule à élever la voix en faveur de la Turquie, et, se souvenant du peu d'appui qu'avait trouvé la diplomatie française auprès du gouvernement britannique, quand il s'était agi, l'été précédent, de défendre le Piémont contre les prétentions de l'Autriche, il craignait que, cette fois encore, on ne fût abandonné en chemin par ce gouvernement. En tout cas, M. de Tocqueville était systématiquement opposé à une attitude belliqueuse; il était permis aux Anglais de la prendre, a-t-il expliqué en langage assez alanibiqué dans ses Souvenirs, « mais notre position ne ressemblait guère à la leur. En défendant les armes
1. Mémorandum du 2 octobre 1849, publié par Evelyn Ashlcy (Life of Viscount Palmerston). Bem n'était pas, à proprement parler, estropié; une balle lui avait enlevé un doigt de la main droite; en outre, par suite des nombreuses blessures qu'il avait reçues dans ses diverses campagnes, sa santé était très chancelante; il mourut à la fin de l'année suivante.
à la main la Turquie, l'Angleterre risquait sa flotte, et nous notre existence. Les ministres anglais pouvaient compter qu'en cette extrémité le Parlement et la nation les soutiendraient; nous étions à peu près sûrs d'être abandonnés par l'Assemblée et même par le pays, si les choses en venaient jusqu'à la guerre. Car les misères et les périls du dedans rendaient en ce moment les esprits insensibles à tout le reste. J'étais convaincu, de plus, qu'ici la menace, au lieu de servir à l'accomplissement de nos desseins, était de nature à lui nuire. Si la Russie (car c'était d'elle seule au fond qu'il s'agissait) voulait par hasard ouvrir la question du partage de l'Orient par l'envahissement de la Turquie (ce que j'avais peine à croire), l'envoi de nos flottes n'empêcherait pas cette crise; et s'il ne s'agissait réellement, comme cela était vraisemblable, que de se venger des Polonais, il l'aggravait, en rendant la retraite du tsar difficile, et en mettant sa vanité au secours de son ressentiment (sic). »
C'est en se faisant ces raisonnements que M. de Tocqueviile se rendit au palais de l'Elysée, au conseil des ministres; bien décidé, par conséquent, à s'opposer au départ de l'escadre française, qui était alors stationnée sur les côtes de Sicile, et que la presse anglaise conviait le gouvernement de la République à envoyer aux côtés de l'escadre britannique dans les eaux du Levant. M. de Tocqueviile consentait seulement à couvrir les actes du général Aupick d'une approbation toute platonique.
On s'imagine aisément quelle fut la surprise du ministre quand, dès l'ouverture du conseil, le prince président déclara que de lui-même il avait décidé l'envoi de l'escadre, et que déjà il avait informé de cette décision l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Normanby, et avait ainsi engagé irrévocablement la politique du gouvernement. Au grand dépit
08 LES ORIGINES DE LÀ GtEtlRÈ DE CRIMEE
de M. de Tocqueville, ses collègues approuvèrent l'initiative du prince et déclarèrent « sans aucune hésitation » — le mot est du président du conseil, M. Odilon Barrot — que la France « protégerait, au besoin par les armes, la Porte ottomane contre l'agression dont elle était menacée ».
La nouvelle des résolutions belliqueuses prises par le prince président et le conseil répandit l'alarme dans le camp des représentants conservateurs, amis de M. de Tocqueville. M. Thiers, bien que déjà ses relations avec le prince fussent devenues assez tendues, se précipita à l'Elysée et, avec un emportement fougueux, s'efforça de démontrer que « la France était perdue, si l'on ne revenait pas sur cette folle témérité». Il se heurta au parti pris du prince; les ordres donnés à l'escadre ne furent pas rapportés.
Quant à M. de Tocqueville, très froissé d'avoir été abandonné par ses collègues, surtout par M. de Falloux, il s'épancha en récriminations mesquines. Il prétendit que lord Normanby, « diplomate à la manière du dix-huitième siècle », avait endoctriné sa compatriote Miss Howard, la maîtresse du prince, et que l'attitude de ce dernier était due exclusivement aux séductions de la belle Anglaise1.
1. Voir les Souvenirs de M. de Tocqueville et ses Entretiens avec Senior (16 mai 1850 et 2 janvier 1852). — « J'ai su plus tard, a ajouté en note M. Senior, que M. de Tocqueville avait été tout à fait mal informé sur ce point. » Au surplus, les relations entre le prince et lord Normanby étaient loin d'être cordiales. — M. Odilon Barrot, qui n'avait aucune raison de ménager miss Howard (il avait, à son sujet, reçu du prince une remontrance fort dure, voir ses Mémoires), ne la fait pas intervenir dans la décision prise en faveur de la Turquie, et plus dignement que M. de Tocqueville accepte la responsabilité de la politique adoptée alors : « Nous avions prévu les conséquences de notre détermination, et elles ne nous avaient pas arrêtés. La cause à défendre était trop juste et trop honorable; l'occasion de briser pour toujours la Sainte-Alliance (?) était trop belle pour nous permettre la moindre hésitation, et je crois encore aujourd'hui (ceci fut écrit sous l'Empire) que nous étions dans le vrai. »
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Cependant, à moins de donner sa démission de ministre des affaires étrangères, M. de Tocqueville devait suivre la direction adoptée par le prince président et agir en conséquence à Pétersbourg et à Vienne. Dès le 1er octobre, avant le conseil tenu à l'Elysée, il avait envoyé au général de La Moricière les instructions suivantes : « Veuillez, je vous prie, exprimer à M. le comte de Nesselrode l'impression douloureuse que nous avons éprouvée en apprenant que MM. Titof et de Stùrmer ont suspendu leurs relations avec le gouvernement du sultan. Sans examiner en ce moment si les dispositions des traités et les précédents sont ou non de nature à légitimer l'exigence des deux cours impériales, il nous est impossible de ne pas reconnaître que la Porte, en y accédant, subirait une humiliation qui achèverait d'anéantir sa force morale. L'opinion publique serait profondément blessée d'un bout de l'Europe à l'autre, et l'on perdrait en un moment le fruit des efforts faits depuis l'année dernière par les amis de l'ordre pour amener les esprits à cet apaisement qui, en isolant les perturbateurs systématiques, contribue plus que toute autre chose au maintien ou au rétablissement de la tranquillité générale. Il nous est impossible de comprendre ou même de soupçonner les considérations pour lesquelles on risquerait de compromettre un si grand intérêt. Nous espérons donc encore que les deux cours impériales s'arrêteront dans une voie où peut-être on les a engagées plus que ce n'était d'abord leur pensée1, et que lorsqu'elles connaîtront les propositions faites avec tant de loyauté et die franchise par le gouvernement ottoman, elles les accepteront. Selon toute apparence, des rapports inexacts sur les intentions de la
1. On voit que M. de Tocqueville n'hésitait pas à faire valoir contre M. Titof, auprès du comte de Nesselrode, l'imputation d'avoir outrepassé ses instructions»
Porte avaient amené de leur part ces manifestations menaçantes auxquelles nous aimons à penser qu'elles n'auront pas donné suite, après qu'elles auront été instruites du véritable état des choses. »
Ce langage, inspiré par l'émotion du premier moment, indiquait plus de résolution que n'en avait en réalité M. de Tocqueville ; à peine quelques jours s'étaient écoulés, il cherchait déjà à l'atténuer dans les lettres particulières qu'il adressait aux représentants français à Pétersbourg et à Vienne; et pourtant, dans l'intervalle, le prince président et le conseil s'étaient prononcés dans le sens d'une résistance effective, belliqueuse même au besoin. « Engagez l'affaire très doucement, écrivait M. de Tocqueville1, gardez de mettre contre vous l'amour-propre de nos adversaires, évitez une trop grande et trop ostensible intimité avec les ambassadeurs2 anglais, dont le gouvernement est abhorré dans les cours où vous êtes3, tout en conservant avec ces ambassadeurs de bons rapports4. Pour arriver au succès, prenez le ton de l'amitié et ne cherchez pas à faire peur. Montrez notre situation au vrai. Nous ne voulons pas la guerre; nous la détestons, nous la craignons : mais nous ne pouvons nous déshonorer. Nous ne pouvons conseiller à la Porte, qui nous demande avis, de faire une lâcheté ; et lorsque le courage qu'elle a montré et que nous avons approuvé lui attirera des périls, nous ne pouvons, non plus, lui refuser une aide