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Il a publié ces lettres dans ses Souvenirs

2. Le gouvernement britannique n'était pas alors représenté à Pétersbourg et à Vienne par des ambassadeurs, mais simplement par des ministres.

3. M. de Tocqueville parle évidemment du cabinet libéral qui était alors au pouvoir en Angleterre; l'empereur Nicolas avait alors, au contraire, un penchant assez prononcé pour ce pays.

4. Il fut heureux pour le général de La Moricière d'avoir de bons rapports avec le chargé d'affaires anglais, M. Buchanan, car c'est grâce à celui-ci qu'il fut tenu au courant des négociations qui eurent lieu à Pétersbourg..

qu'elle réclame. Il faut donc qu'on nous prépare un moyen de sortir d'affaire. La peau de Kossuth vautelle la guerre générale? Est-ce l'intérêt des puissances que la question d'Orient s'ouvre en ce moment de cette façon? Ne peut-on trouver un biais qui ménage l'honneur de tout le monde? »

Pendant que la France et l'Angleterre se préparaient à prêter main-forte à la Turquie menacée dans son indépendance, que se passait-il en Russie, et quelle attitude tenait là-bas le représentant de la République?

Le jour même où le comte de Nesselrode avait signé la dépêche qui enjoignait à M. Titof de réclamer l'extradition des quatre principaux Polonais réfugiés en Turquie, il avait reçu la nouvelle de la mort presque subite de sa femme, décédée aux eaux de Gastein dans la nuit du 17 au 18 août. En raison de ce deuil, le chancelier ferma sa porte aux visiteurs pendant une dizaine de jours, de sorte que le général de La Moricière ne put le revoir que le 7 septembre.

Une première entrevue à la suite d'un deuil de famille aurait dû être courte. Dans de pareilles circonstances, un diplomate, après avoir assuré de sa sympathie le chancelier, se serait borné à lui poser deux ou trois questions sur les intentions du gouvernement impérial à l'égard des vaincus de Hongrie; il aurait, malgré l'absence d'instructions précises, demandé si la Russie prenait quelque mesure effective pour empêcher l'Autriche de se livrera une vengeance impolitique1; puis, portant vite l'entre-

1. Le 7 septembre, le général de La Moricière n'avait encore reçu, en guise d'instructions, que cette simple indication de M. de Tocqueville : « Nous faisons des vœux sincères, dans l'intérêt même de l'Autriche, pour qu'elle use avec modération de la victoire, et j'ai chargé M. de La Cour (ministre de France à Vienne) d'en parler au prince Sclmarzenberg. Il nous tarde de savoir si l'influence de la Russie se sera exercée dans le même sens. » (Dépêche du 28 août.)

tien sur les réfugiés de Widdin, il se serait enquis du sort que la Russie entendait réserver aux quatre Polonais qu'elle réclamait, et il aurait fait remarquer que le cas du comte Ladislas Zamoyski allait donner lieu à une difficulté diplomatique avec la France, le comte ayant acquis régulièrement la nationalité française1. L'extraordinaire faconde du général de La Moricière ne lui permit pas d'observer cette réserve que recommandait pourtant spécialement ce jour-là le sentiment des convenances. Il se mit à disserter sur la question romaine, bien que l'empereur lui-même eût pris soin de l'avertir que la Russie ne s'en mêlerait pas; il exposa que si cette question n'était pas encore réglée, la faute en était à l'Autriche seule, et il fit son procès à cette puissance, qu'il accusa d'intolérance et de cruauté : « Voyez, s'écria-t-il, les bastonnades de Milan et les exécutions de Hongrie. De semblables actes ont un déplorable retentissement chez nous ; ils exaspèrent les hommes les plus modérés, et sont contraires à ces lois de l'humanité qui sont passées dans nos mœurs. »

Le comte de Nesselrode, relevant seulement les deux derniers exemples donnés par le général, répondit qu'en effet à Milan les Autrichiens « avaient fustigé quelques garnements », mais que le châtiment de ceux-ci était mérité et qu'il trouvait qu'on faisait bien du bruit pour jun incident d'aussi mince importance. « Quant à la Hongrie, ajouta-t-il, l'empereur François-Joseph a défendu au général Haynau de faire exécuter aucun jugement à mort sans que

1. Après la prise de Varsovie, en 1831, le comte Zamoyski avait établi son domicile à Paris : ayant obtenu sa naturalisation au bout du délai réglementaire, il avait pris du service dans la garde nationale, afin de bien affirmer sa qualité de Français. Il est curieux de noter que l'Autriche réclamait aussi le comte Zamoyski comme son national.

LA FRANGE ET LA RUSSIE i03

la procédure lui ait été soumise, et les faits auxquels vous faites allusion ne se sont pas produits. »

oc II est fort heureux, repartit le général, que ces exécutions ne soient qu'un bruit de journaux1, et je vois avec grand plaisir que les sages conseils de l'empereur Nicolas ne manqueront pas à l'empereur d'Autriche pour le maintenir dans la voie de la modération. »

Pour la première fois, le général faisait entendre au gouvernement russe ce vœu, qui était celui de la France entière, que les insurgés hongrois fussent traités avec clémence. Il aurait dû s'en tenir là et chercher à obtenir du chancelier l'assurance que la Russie allait continuer à s'employer pour arrêter en Hongrie la vengeance de l'Autriche. Il n'en fit malheureusement rien et préféra reprendre le thème, qui lui était si cher, des violences des Autrichiens en Italie : « Quant à ce qui s'est passé à Milan, je je ne suis pas en position de faire ici de la pruderie pour une bastonnade : nous avons usé de ce moyen en Afrique, et vous en usez à Varsovie. Mais il y a un fait contre lequel tous les raisonnements se brisent et que vous pouvez constater par le langage que tiennent en France, en Belgique, en Angleterre, les journaux de toutes les opinions, c'est que chacun chez nous a quelque peu ressenti les coups de fouet donnés aux femmes de Milan par les caporaux autrichiens. »

Le petit chancelier eut un sourire narquois derrière ses lunettes rondes, et, se levant, rompit l'entretien.

Le général revit encore une fois à Varsovie M. de Nesselrode. C'était le 10 septembre, le lendemain du départ de l'empereur, au moment où le chance-

1. Ce n'était pas un bruit de journaux. Le général Haynau avait fait exécuter à Szegedin de nombreux Hongrois, mais ces exécutions avaient eu lieu avant la capitulation de Yilagos.

lier lui-même se préparait à monter en voiture pour regagner Pétersbourg. Cette fois le général lui posa des questions sur la rentrée en Russie des troupes qui avaient pris part à l'expédition de Hongrie. Toute cette armée allait-elle rester cantonnée en Pologne? En dehors d'elle, il y avait actuellement dans ce pays déjà 160.000 hommes qu'on avait fait venir de toutes les parties de l'empire pour le cas où des renforts auraient été demandés de Hongrie ; avec l'armée expéditionnaire, ce seraient 4 à 500.000 hommes sur le pied de guerre. « Vous pensez bien que tant que vous conserverez à une pareille proximité de nos frontières un tel nombre d'hommes prêts à entrer en campagne avec une formidable artillerie, nous serons obligés de maintenir notre armée sur le pied de 500.000 hommes avec 100.000 chevaux de cavalerie et d'artillerie. »

Le 10 septembre, le général ne connaissait pas la discussion grave entamée à Constantinople au sujet des réfugiés, et surtout il ne pouvait prévoir qu'à Paris le gouvernement, intervenant dans la question, prendrait une attitude' aussi hostile à la Russie. Son apostrophe au chancelier n'était motivée que par le bruit, assez ridicule, qui voulait que la Russie se préparât à intervenir à main armée en Suisse pour forcer la Confédération helvétique à livrer aux princes allemands les nombreux fugitifs qui, à la suite de sanglantes révoltes républicaines éclatées en Saxe et dans le grand-duché de Bade, avaient cherché asile sur le territoire helvétique. En France, des représentants exaltés pouvaient bien, dans un but de politique intérieure, évoquer devant l'Assemblée législative le péril cosaque et dépeindre en traits enflammés les hordes du Nord envahissant la Suisse comme au temps de Souvorof; mais, étant sur place, le général, qui voyait s'opérer le retour de l'armée de Hongrie, n'aurait pas dû se faire Tinter-

prête de pareilles billevesées1. Le chancelier répondit en plaisantant sur la proximité dont parlait le général entre les frontières de France et de Russie et en demandant si c'était en ballon que s'opérerait le transport du corps d'armée russe qui, d'après certains journaux français, devait, du jour au lendemain, avoir passé de Pologne dans le Vorarlberg.

Parti de Varsovie quelques jours après le comte de Nesselrode, le général de La Moricière arriva à Pétersbourg le 21 septembre. Là, son premier soin fut de chercher à voir le chancelier. Celui-ci n'était pas rentré à l'hôtel du Pont-des-Chantres; il s'était relire à sa maison de campagne des Iles et ne voulait se réinstaller en ville qu'après les funérailles de sa femme, dont on ramenait le corps de Gastein. Le général alla le surprendre dans sa retraite, afin de causer — on pouvait s'y attendre — de la question romaine.

Les trois cardinaux délégués par le pape Pie IX pour rétablir le gouvernement pontifical à Rome n'avaient pas par leurs actes répondu à l'attente du gouvernement de la République : au lieu du régime libéral qui devait être la conséquence de l'intervention militaire française, la politique de réaction triomphait. Très mécontent de ce résultat, le prince président, sous la forme d'une lettre adressée à un de ses officiers d'ordonnance, le lieutenant-colonel Edgar Ney, publia un véritable manifeste où il censurait sévèrement la conduite des trois cardinaux et réclamait, comme contre-partie au rétablissement du pouvoir temporel du pape, les conditions sui-

1. M. de Tocqueville accordait créance à ces bruits, ainsi que le prouve le passage suivant de ses Souvenirs : « L'Autriche et surtout la Prusse, qui avaient déjà eu à se plaindre de la Confédération, la Russie même, que cela ne regardait guère, parlaient d'envahir à main armée le territoire helvétique et d'y venir faire la police au nom de tous les gouvernements menacés. C'est ce que nous ne pouvions souffrir. » .

vantes : amnistie générale, sécularisation de l'administration, code Napoléon et gouvernement libéral.

Livrée à la publicité au commencement de septembre, la lettre à Edgar Ney produisit une profonde sensation; le général de La Moricière ne put se défendre contre la curiosité de savoir ce qu'en pensait M. de Nesselrode, et c'est ce motif qui, dès le lendemain de son retour, l'amena aux Iles.

Le chancelier ne voulut pas ce jour-là recevoir le général ; il s'était rendu aux Iles pour y avoir le calme; il renvoya donc son visiteur à venir le surlendemain causer avec lui au ministère. Dans cette entrevue, ayant deviné sans difficulté le motif de la démarche du général, il aborda rondement de luimême les questions posées par la lettre à Edgar Ney et exerça son ironie contre son interlocuteur en critiquant une à une les conditions énumérées dans cette lettre. L'amnistie générale n'avait pas été accordée en France : il était donc excessif de la demander pour Rome. La sécularisation de l'administration était moins facile qu'on ne pensait; caries hommes manquaient, les princes romains et, en général, les laïques habitant les États de l'Église étant en affaires d'une effrayante nullité. L'application du code Napoléon présentait de grosses difficultés en raison de la manière dont la propriété était constituée dans la plupart des familles romaines. Enfin le régime libéral n'était pas celui qui avait les prédilections du gouvernement russe. Tout cela fut dit avec un imperturbable sérieux, comme si le comte de Nesselrode, anglican zélé, eût pris personnellement intérêt au pouvoir temporel du saint-père, ou comme si, ministre de l'empereur Nicolas, il eût été à la veille de faire intervenir la diplomatie russe dans une question que son maître voulait ignorer1.

1, M. Keller (le Général de La Moricière) dit que le général « garda

L'arrivée de Fuad-Effendi à Pétersbourg le 5 octobre allait obliger le général de La Moricière à s'occuper des affaires de Hongrie, qu'il semblait avoir perdues de vue. L'ambassadeur ottoman, en traversant Varsovie, avait eu une conversation avec M. Deplat, le consul anglais; ce dernier engagea-t-il Fuad- EfFendi à éviter le général ? Le fait est qu'à Pétersbourg Fuad-Effendi se mit immédiatement en rapport avec le chargé d'affaires britanniques, M* Buchanan, mais qu'il évita de voir le général de La Moricière1.

Le 8 octobre, l'ambassadeur ottoman fut reçu au ministère impérial par le chancelier et lui remit, selon l'usage, une copie de la lettre qu'il devait présenter de la part du sultan à l'empereur Nicolas. Le comte de Nesselrode, ayant pris connaissance de cette pièce, voulait la discuter et commençait à alléguer l'article 2 du traité de Kaïnardji qui faisait un devoir à la Porte, prétendait-il, de livrer immédiatement les réfugiés réclamés*. Mais Fuad-Effendi arrêta le chancelier : « Je n'ai pas, lui dit-il, mission de traiter cette affaire diplomatiquement; je ne suis qu'un messager du sultan et dois seulement porter

une profonde impression de cet entretien, qu'il rappelait encore, quinze ans après, comme lui ayant ouvert tout un horizon d'aperçus nouveaux ».

1. Fuad-Effendi avait reçu du consul de France à Bucarest une lettre d'introduction auprès du général; il ne fit remettre cette lettre que quatre jours après son arrivée à Pétersbourg.

2. Le texte de l'article n'est pas aussi péremptoire que le disait le chancelier : « Si quelque sujet d'un des deux empires, ayant commis un crime grave ou une trahison, veut chercher un refuge dans l'autre pays, il ne devra y être accueilli sous aucun prétexte; au contraire, il devra être immédiatement livré, ou tout au moins chassé du territoire de la puissance chez laquelle il se dérobe, afin qu'un pareil malfaiteur ne puisse être la cause d'aucune mésintelligence ou dispute entre les deux empires. Sont seulement exceptés de cette loi les réfugiés dans l'empire russe qui auront embrassé la religion chrétienne et les réfugiés dans l'empire ottoman qui auront embrassé la foi mahométane. »

à votre empereur l'appel que mon maître adresse à sa magnanimité, pour être dégagé d'une demande qu'il considère comme contraire à son honneur et à sa croyance religieuse1. » A cette déclaration inattendue le chancelier fut obligé de répondre qu'il allait se rendre à Tsarskoé-Célo auprès de l'empereur afin de prendre ses ordres pour la date de l'audience.

Le général de La Moricière eut, le même jour que Fuad-Effendi, un entretien avec le comte de Nesselrode. Entrant plus vite en matière que ce n'était son habitude, le général fit remarquer qu'après de grands succès il était sage de se garder de les compromettre en cherchant à en exagérer les conséquences; qu'on ne devait point, à Pétersbourg, se laisser aller à des illusions sur la vivacité de l'irritation qu'avaient produite en France les exigences formulées à Gonstantinople par la Russie et l'Autriche ; que si, d'un côté, il y avait la volonté toutepuissante de l'empereur Nicolas, de l'autre il y avait la volonté non moins puissante du sentiment public; et que, si modéré que fût le cabinet actuellement au pouvoir en France, il serait obligé de tenir compte de ce sentiment et pourrait bien être obligé par lui à se lancer dans une lutte désespérée contre la Russie.

Le chancelier, un peu interloqué par la netteté de cette déclaration, que la manière ordinaire de négocier du général ne lui faisait guère prévoir, fut contraint de reconnaître que la demande présentée à la Porte par M. Titof devait singulièrement irriter l'opinion française : « Mais, se hâta-t-il d'ajouter, vous autres Français, vous arrivez toujours de prime-saut aux extrémités, vous ne pouvez pas vouloir nous empêcher de faire valoir des textes précis qui sont en notre faveur et qui nous donnent le droit de X'éclamer ce que nous demandons. »

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