Le Coran, disaient les ulémas, défend les extraditions
Le général, moins avisé que Fuad-Effendi, commit la maladresse d'accepter la discussion sur ces textes; il ne sentit pas que la France, n'étant aucument liée par le traité de Kaïnardji, devait prendre la question à un point de vue plus élevé1, et que son rôle était de parler soit au nom de l'humanité que blessaient les menaces de mort journellement proférées dans l'armée impériale contre les réfugiés polonais, soit au nom de l'indépendance de la Turquie, que, de concert avec la Russie, elle avait solennellement garantie à Londres moins de dix ans auparavant2.
Mais, dans sa vanité, le général, formé, d'après M. de Tocqueville, « à l'école de la diplomatie arabe », voulut montrer qu'il avait en Algérie étudié le droit musulman ; il fit parade de sa science et allégua des versets du Coran au comte de Nesselrode, qui, au double titre d'anglican et de chancelier de Russie, n'attachait aucune valeur aux préceptes de ce livre sacré.
Si la Russie n'avait eu en face d'elle que des arguments de cette sorte3, elle n'aurait probablement pas abandonné les prétentions que son représentant à Gonstantinople avait si bruyamment émises. Mais, à ce moment, les journaux étrangers apportèrent la nouvelle des décisions énergiques prises simultanément à Paris et à Londres, ainsi que du départ des deux escadres pour les eaux du Levant. Le chancelier, cela se conçoit aisément, fut très désagréable-
1 . M . de Tocqueville, nous 1 avons vu , dans ses instructions en date du 1er octobre, recommandait au général de ne pas entrer dans la discussion des traités et des précédents ; malheureusement, ces instructions n'étaient pas encore parvenues à Pétersbourg le 8 octobre.
2. Par le préambule de la convention des Détroits, du 13 juillet
3. Le 20 octobre, écrivant au ministre de Russie à Berlin, le chancelier disait : « La Moricière est venu me lire une dépêche à l'eau de rose que lui a adressée Tocqueville. »
ment affecté par cette nouvelle : « Je vous le répète, disait-il au général de La Moricière dans un nouvel entretien, ce qui peut arriver de mieux pour les réfugiés, c'est que personne n'intervienne dans leur affaire. Car si en France et en Angleterre vous êtes obligés de compter avec l'opinion publique, ici nous avons l'empereur, dont vous connaissez l'inébranlable fermeté ; il ne reconnaît à la France et à l'Angleterre aucun droit d'intervenir dans une question entre lui et le sultan, et si ces deux puissances se trouvaient devant lui pour soutenir la Porte, il ne reculerait pas. »
Emporté par le dépit, le chancelier, en s'exprimant ainsi, découvrait bien inconsidérément la personne de l'empereur; car, en somme, Sa Majesté n'avait pas encore parlé, ce n'était même que le surlendemain, 16 octobre, qu'elle devait recevoir Fuad- Effendi en audience à Tsarskoé-Célo. Quant à la théorie par laquelle le comte de Nesselrode, en dépit du traité de Londres, déniait à la France et à l'Angleterre le droit de se mêler des affaires turques, elle pouvait être de circonstance avec le général de La Moricière, mais le chancelier ne se serait pas risqué à la soutenir devant le ministre d'Angleterre, lord Bloomfield, qui, après une absence de plus d'un an, venait de rentrer à son poste le 13 octobre. Redoutant une explication avec le diplomate anglais, le comte de Nesselrode se dérobait à ses visites; il comptait bien les esquiver jusqu'après l'audience de Fuad-Effendi : alors il pourrait, pensait-il, mettre lord Bloomfield en présence d'un fait accompli1.
L'empereur rejetterait-il l'appel fait à sa magnanimité par le sultan? Une nouvelle inattendue qui vint à ce moment le blesser cruellement dans sa dignité
1. Lord Bloomfield chercha en vain le chancelier le 15, pois le 16 octobre; il ne réussit à le voir que le 19.
ne fut pas sans influence sur sa décision. Le 6 octobre, s'autorisant d'un consentement arraché à la jeunesse de l'empereur François-Joseph, le général Haynau avait fait exécuter à Arad treize généraux hongrois qui avaient rendu leur épée au maréchal Paskiévitch. Parmi les victimes, quatre seulement furent fusillées, les neuf autres subirent l'ignominie de la potence1. L'empereur Nicolas sentit que toute l'Europe allait faire remonter à lui la responsabilité de cette vengeance, d'autant plus cruelle qu'elle se produisait tardivement, près de deux mois après la capitulation de Yilagos. Jusqu'alors, les exécutions qui avaient eu lieu n'avaient frappé que des insurgés pris les armes à la main par les Autrichiens; cette fois, il n'en était plus de même : les suppliciés s'étaient confiés à la mansuétude de la Russie, et, après avoir accepté leur soumission, celle-ci les avait abandonnés à l'Autriche. La complicité morale du gouvernement impérial et de l'empereur paraissait encore aggravée par cette circonstance que, quelques jours auparavant, le général Haynau avait été honoré de la plus haute distinction russe, de l'ordre de Saint-André, et que l'octroi de cette décoration avait été accompagné d'un rescrit impérial des plus flatteurs pour le courage et l'énergie déployés en Hongrie par ce général.
L'empereur Nicolas, à qui ces réflexions s'imposaient, voulut sur-le-champ se dégager de toute solidarité dans l'exécution d'Arad : appelant son chancelier à Tsarskôé, il le chargea de dire et redire qu'il « réprouvait cet acte de cruauté insensée » ; il
1. Le même jour, à Pesth, fut exécuté le comte Batthyany. Condamné à être pendu, il se lacéra le cou avec un clou et se présenta tout ensanglanté au bourreau. A cette vue, l'horreur de la foule fut telle, qu'on n'osa pas lui passer la corde sur sa blessure béante. Il fut fusillé. Le 10 octobre, un autre seigneur hongrois et un prêtre furent encore pendus à Pesth.
rappela l'envoi du grand-duc héritier à Vienne pour plaider la cause de la clémence, et surtout insista sur l'exemple qu'il avait lui-même tout récemment donné en accordant, à la demande de l'Autriche, grâce pleine et entière à un Polonais condamné à mort pour haute trahison contre la Russie, le comte Zaluski, bien que les charges articulées contre ce dernier fussent d'une nature fort grave1.
Les paroles étaient peu de chose : l'empereur agit. Le 16 octobre, il donna audience à Fuad-Effendi; « absorbé — selon le mot de Victor Hugo — dans un penser sinistre », il écouta, immobile, l'ambassadeur ottoman, puis le congédia sans avoir rien dit qui indiquât un allégement des exigences formulées par le ministre russe à Constantinople ; mais le soir même il faisait savoir à son chancelier qu'il renonçait à l'extradition des réfugiés polonais et qu'il voulait que les relations avec la Turquie reprissent le plus tôt possible leur caractère normal. Il s'en remettait à M. de Nesselrode du soin de régler cette affaire de la manière la plus honorable pour l'amourpropre national.
Le comte de Nesselrode, dès le lendemain, fit part à Fuad-Effendi de la décision de l'empereur; il annonça, en outre, à l'ambassadeur ottoman qu'il préparait une seconde note pour formuler les nouvelles conditions dont se contenterait la Russie, que cette note serait incessamment présentée au Divan par M. Titof, et que, si elle était acceptée, la légation
1. Le comte Joseph-Henri Zaluski, quoique aide de camp de l'empereur Nicolas, avait pris part à l'insurrection de 1830. Réfugié en Galicie et devenu autrichien, il fut pris par les Russes à leur entrée dans cette province en juin 1849 et amené à Varsovie pour y être jugé. En dehors de sa participation à l'insurrection polonaise, une autre imputation beaucoup plus grave, et qui, quoique évidemment calomnieuse, trouvait grande créance dans l'armée russe, pesait sur lui : en 1829, durant la guerre de Turquie, il aurait sciemment conduit dans une embuscade le régiment russe qu'il commandait, et aurait ainsi causé la perte de la majeure partie de ce régiment.
impériale renouerait immédiatement ses rapports avec la Porte. En même temps, le chancelier faisait publier par le Messager officiel le communiqué suivant :
« Les circonstances qui ont accompagné la mission de Fuad-Effendi à Saint-Pétersbourg ont donné lieu dans les journaux aux rumeurs les plus extravagantes. Loin qu'elle implique, comme on l'a prétendu, le rejet des demandes articulées par le cabinet impérial1 en vertu du traité de Kutchuk-Kaïnardji relativement aux rebelles polonais qui, ayant pris part à l'insurrection hongroise, ont récemment cherché refuge en Turquie, cette mission n'a été motivée que ' par le désir du sultan de s'entendre amicalement avec S. M. l'empereur, sans intermédiaire étranger, sur l'interprétation à donner à l'article dudit traité applicable à ces individus2. Cet appel direct d'un intime allié aux sentiments d'amitié de l'empereur ne pouvait manquer d'être entendu, et l'accueil distingué dont Sa Majesté a honoré le représentant ottoman, en faisant tomber tous les faux bruits, autorise l'espoir que cette affaire va être prômptement arrangée à la satisfaction mutuelle des deux cours. »
Après sa communication à Fuad-Effendi et la publication dans les journaux de la note ci-dessus, le comte de Nesselrode croyait évidemment en avoir fini avec les remontrances des deux ministres de France «et d'Angleterre ; aussi consentit-il enfin à se laisser voir par lord Bloomfield. Il regretta bien vite cette condescendance, car, à peine introduit dans son cabinet de travail, lord Bloomfield lui présenta
1. Il est curieux de voir le chancelier se servir d'une locution vicieuse pour désigner le gouvernement russe : il n'y avait pas alors en Russie de cabinet ministériel.
2. Nous savons, au contraire, que Fuad-Effendi avait refusé la discussion sur cet article.
114 LES OftïGlflES DE Là GUERRE DE CRIMEE
une dépêche de lord Palmerston sur la question des réfugiés :
« Les lois de l'hospitalité, — disait entre autres choses, dans un style trop pompeux, le secrétaire d'État anglais, — les exigences de l'humanité, les sentiments d'honneur innés chez tous les peuples, défendent ces extraditions, et un gouvernement qui librement en consentirait une seule serait justement et universellement considéré comme déshonoré et dégradé. A une époque qui n'est pas plus reculée que le mois de juillet 1841, la Russie annonça au monde, dans le préambule d'un traité solennel conclu entre les cinq puissances et la Turquie, que son désir et sa résolution étaient de respecter l'inviolabilité des droits souverains du sultan. Le gouvernement de Sa Majesté la reine ne peut croire que les sentiments qui guidaient alors les conseils de la Russie relativement à la Turquie ne prévalent encore actuellement à Pétersbourg. Le gouvernement de Sa Majesté a donc la confiance que, le sultan ayant exprimé l'intention de prendre relativement aux réfugiés polonais des mesures de nature à dissiper en Russie toute inquiétude du côté de ceux-ci, le gouvernement russe ne fera à la Porte aucune demande que l'honneur du sultan et l'indépendance de son trône l'empêcheraient d'accorder1. »
Le chancelier fut fort contrarié par la démarche de lord Bloomfield; il trouvait très mauvaise l'intervention de la France et de l'Angleterre en faveur de la Turquie et prétendait, nous le savons, que ces deux puissances n'avaient aucun droit de se mêler du différend actuel; or, s'il recevait la note de Lord Palmerston, il acceptait la discussion avec le gouvernement britannique et démentait par là même
1. Lord Palmerston à lord Bloomfield, ministre d'Angleterre à Pétersbourg, et à lord Ponsonby, ministre à Vienne, 8 octobre 1849.
LA ÏRAfcCfe Et tA RÙSSiE 115
toute sa théorie. Prenant donc un ton très sec, il chercha à interloquer Lord Bloomfield et à l'amener à garder la note : « Je ne conçois pas l'utilité de cette pièce après la déclaration parue dans le Messager officiel : l'affaire est arrangée; du reste, elle ne regardait pas l'Angleterre, et le mieux que vous ayez à faire est de retirer votre note. »
Mais lord Bloomfield jugeait que l'affaire n'était pas au :\ arrangée que le disait le chancelier. La commu *ion de ce dernier à Fuad-Effendi et la déclaration insérée dans le Messager officiel laissaient, au contraire, entrevoir la continuation de la discussion entre la Russie et la Porte. Lord Bloomfield le fit remarquer à M. de Nesselrode, en ajoutant, toutefois : « Si vous voulez me faire connaître d'une manière précise comment l'affaire est arrangée, je verrai si je puis retirer la note. »
A cette demande, M. de Nesselrode se récria, disant qu'il ne voulait donner aucune explication, parce que ce serait reconnaître à l'Angleterre le droit d'en demander, tandis que la question ne la concernait nullement.
« Alors, repartit lord Bloomfield, je suis forcé de me conformer aux ordres de mon gouvernement et de vous laisser la note. Le gouvernement britannique, en effet, se considère comme étant en droit de se mêler de l'affaire, d'abord parce qu'il s'intéresse au maintien de l'indépendance de l'empire ottoman menacée par la Russie et l'Autriche, et ensuite parce qu'il a promis son appui à la Porte. »
De plus en plus contrarié, le comte de Nesselrode dut garder la note et même promettre d'y répondre par écrit; puis, sur un ton de reproche, il contrasta la conduite de lord Bloomfield avec celle du général de La Moricière : « La France m'a fait dire plus tôt les mêmes choses; c'était beaucoup plus court, et le général de La Moricière, après m'avoir lu sa note,
Ta reiûise dans sa poche. » Et, mélancoliquement, le chancelier se disait en lui-même qu'il était plus facile d'éconduire le général qu'un agent de Lord Palmerston.
La suite des événements allait prouver que Lord Bloomfield ne s'était pas trompé en refusant de considérer comme terminée l'affaire des réfugiés. Le projet d'arrangement rédigé par le chancelier soulevait, en effet, de graves objections.
Dans son article premier, ce projet stipulait l'expulsion de Turquie de tous les Polonais sujets de l'empereur que désignerait la légation de Russie à Constantinople.
Par l'article deuxième, la Porte s'engageait à « s'entendre avec les puissances étrangères que cela concernait, pour que ceux des sujets polonais de l'empereur qui auraient obtenu leur naturalisation dans d'autres pays sans son consentement pussent, à la demande de la légation impériale, être expulsés de Turquie, s'ils s'y livraient à des menées révolutionnaires contre la Russie ».
Par l'article troisième, la Porte prenait l'engagement « d'enfermer à Diarbékir ceux des Polonais dont l'extradition avait été demandée et qui avaient embrassé l'islamisme ». Sur les onze cents Polonais réfugiés en Turquie, sept seulement avaient eu recours à ce moyen pour éviter d'être livrés à la Russie; mais le plus illustre, Bem, était de ce nombre, et il n'avait pas fait mystère de son intention de mettre à profit la sécurité que lui donnait sa nouvelle religion pour fomenter en Turquie la haine contre la Russie. Aussi, ne pouvant plus l'atteindre directement, le gouvernement russe cherchait à le faire reléguer dans une province lointaine, où il serait inoffensif.
A la suite de ces trois articles, le chancelier avait dressé la liste des Polonais dont il réclamait l'expul-
sion. Cette liste comprenait seize noms, ce qui était peu de chose après avoir exigé l'extradition de onze cents personnes; mais, parmi les seize Polonais réclamés, il s'en trouvait six qui n'avaient pris aucune part à la guerre de Hongrie, et plusieurs étaient des protégés, soit de 1^ France, soit de l'Angleterre1. Les avoir portés, sans rien dire, sur la liste, tout comme s'ils eussent été incontestablement des sujets russes, était de la part du chancelier une petite ruse ourdie contre les deux puissances occidentales pour tirer vengeance de leur intervention en faveur de la Turquie. Le comte de Nesselrode pensait que la Porte, reconnaissante à la Russie de l'avoir exemptée de ses premières demandes, si pénibles à accueillir, s'empresserait de satisfaire aux secondes, relativement si modérées, et qu'elle expulserait sans difficulté les Polonais, protégés anglais et français; qu'alors, s'appuyant sur les capitulations, l'ambassadeur anglais et le ministre de France à Constantinople protesteraient, et qu'ainsi s'élèverait un conflit entre la Porte et les deux gouvernements qui venaient de prendre sa défense.
Le projet, libellé par M. de Nesselrode, fut remis par lui à Fuad-EfTendi et, en même temps, envoyé à Gonstantinople à M. Titof, avec l'ordre de faire savoir au Divan que, s'il était agréé par le sultan, les relations diplomatiques seraient immédiatement reprises.
Tout en mettant à exécution ce plan légèrement machiavélique, le chancelier continuait à soutenir aux ministres de France et d'Angleterre que le dif-
1. En dehors dn comte Ladislas Zamoyski, dont nous avons déjà parlé, deux Polonais se réclamaient de la France : le comte Bystrzanowski, lequel, au mois de novembre 1848, avait été envoyé en Hongrie par M. Bastide comme agent officieux du gouvernement français, et le comte Czaykowski, qui n'avait pas paru en Hongrie et résidait à Gonstantinople depuis de longues années.
férend avec la Turquie était définitivement réglé, et il cherchait, en leur renouvelant sans cesse cette assurance, à amener les deux diplomates à conseiller à leurs gouvernements respectifs le rappel des escadres. Le 21 octobre, il fit même à Lord Bloomfield une demande positive à cet effet;. et le lendemain, il insista auprès du général de La Moricière dans le même sens : « Etes-vous instruit officiellement du départ de votre escadre pour les eaux turques? Kisselef me l'annonce de Paris. » Le général, qui jusqu'alors s'était gardé de donner la nouvelle, répondit affirmativement, mais il se hâta d'ajouter que, informé de la solution heureuse apportée par la Russie à la question des réfugiés, le gouvernement français devait désormais considérer comme inutile le mouvement de l'escadre et que vraisemblablement il avait déjà contremandé une démonstration devenue sans objet. « Ecrivez encore dans ce sens, repartit le chancelier; car, après la décision qu'a prise l'empereur, cette démonstration aurait l'air offensante pour lui. Elle le froisserait et ne pourrait que nuire à la suite de l'affaire. » En même temps, le comte de Nesselrode prescrivait aux représentants russes à Paris et à Londres d'agir auprès des deux gouvernements pour obtenir le rappel des escadres.
A Paris, on se montra accommodant; on accepta, sans en contrôler l'exactitude, les bonnes paroles du chancelier, et l'on envoya à l'amiral Parseval des Chênes l'ordre de quitter immédiatement la baie de Smyrne, où il avait mouillé ses navires1. A Londres,
1. Le général d'Hautpoul, gérant le ministère des affaires étrangères, au général Aupick, à Constantinople, 14 novembre 1849 : « Les résolutions prises à Saint-Pétersbourg et à Vienne ayant donné pleine satisfaction aux réclamations élevées par la Sublime Porte contre la demande, qu'on lui avait d'abord faite, de livrer les réfugiés, les deux cours impériales n'ayant cessé, d'ailleurs, de protester de leurs intentions pacifiques, et l'attitude militaire de la Russie étant parfaitement dUiccord avec cesv protestations,
au contraire, on fut défiant. Vainement le baron de Brunnow multiplia les assurances les plus positives sur l'abandon par la Russie de ses prétentions ; vainement il remit à lord Palmerston une note écrite où le comte de Nesselrode, répondant à celle qu'il avait reçue par l'intermédiaire de lord Bloomfield, affirmait que les « difficultés étaient résolues » et que « toute démarche de la part d'une puissance tierce était devenue sans objet1 »; le gouvernement britannique ne consentit pas à éloigner ses vaisseaux; et même, le 1er novembre, l'amiral Sir William Parker, d'accord en cela avec l'ambassadeur à
puisque ses troupes continuent le mouvement de retraite commencé après la lin de la guerre de Hongrie, le gouvernement de la République a pensé qu'il n'y avait pas lieu de prolonger en Orient la présence de l'escadre qu'on avait jugé nécessaire d'y envoyer. Il s'est donc déterminé à la rappeler. Vous voudrez donc bien, aussitôt que cette dépêche vous aura été remise, inviter l'amiral Parseval des Chênes à quitter sans retard les parages du Levant pour se rendre à la destination que lui indique M. le ministre de la marine. Il importe d'autant plus de hâter son départ que de graves considérations puisées dans notre politique intérieure et extérieure, dans le besoin de rassurer les esprits et dans l'état même de nos finances, nous font une loi de mettre fin, le plus promptement possible, à une démonstration dont la nécessité n'existe plus, qui n'a même plus d'objet et qui, en se prolongeant, prendrait l'apparence d'une provocation dirigée contre des gouvernements avec lesquels nous voulons, autant que possible, entretenir de bonnes relations. »
1. Le comte de Nesselrode au baron de Brunnow, 12/24 octobre 1849 : « Les difficultés que le gouvernement anglais s'était proposé d'aplanir par ses bons offices, l'empereur les a résolues d'avance de son propre mouvement. Du moment que le sultan, sans articuler un refus, a préféré s'en remettre directement et sans autre intermédiaire aux sentiments généreux de Sa Majesté, notre auguste maître n'a eu besoin de consulter que ses impulsions spontanées et ses dispositions amicales envers la Porte ottomane. La question étant ainsi posée et à la veille d'être résolue entre les deux parties intéressées, toute démarche de la part d'une puissance tierce devient désormais sans objet, et il ne nous reste aujourd'hui qu'à rappeler au gouvernement anglais que ce n'est pas la Russie qui, au milieu de tant de graves circonstances, a fourni les moindres preuves de son respect pour l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. »
Cbnstantinople, quittait le mouillage de Bésika, que le vent, prétendait-il, rendait intenable, et, pénétrant dans les Dardanelles, allait, avec ses douze navires de guerre, jeter l'ancre dans la baie des Barbiers (Sari Siglar1).
Cependant, le 5 novembre, M. Titof remit au ministre ottoman des affaires étrangères le projet d'arrangement libellé par le comte de Nesselrode. Mais Ali-Pacha était doué de trop de finesse pour' ne pas démêler tout de suite la petite ruse du chancelier. Afin de la déjouer, il se mit en rapport immédiat avec l'ambassadeur d'Angleterre et le ministre de France, et, s'inspirant des indications fournies par eux, il rédigea un projet de réponse qu'il soumit le 12 novembre à M. Titof; il va de soi que, dans cette pièce, le ministre ottoman, tout en paraissant accepter les conditions posées par M. de Nesselrode, réservait avec soin les droits de protection acquis par la France et l'Angleterre.
« Gomme le sultan — ainsi s'exprimait Ali-Pacha — a extrêmement à cœur de voir mettre fin au présent différend par la prompte exécution des dispositions contenues dans le projet d'arrangement russe qui sont dans les limites des droits de la Sublime Porte, il a tout d'abord décidé que les Polonais sujets russes réfugiés en Turquie par suite des événements de Hongrie et dont la légation impériale indiquerait les noms, seront immédiatement et sans exception expulsés de ses Etats pour n'y plus revenir.
1. La baie des Barbiers étant en deçà des châteaux des Dardanelles,on pouvait, à la rigueur, soutenir qu'il n'y avait pas eu violation de la convention des Détroits; l'Autriche néanmoins protesta à Londres; la Russie ne remit point de note, mais son ministre à Londres, le baron Brunnow, obtint de lord Palmerston, dans une visite qu'il lui fit en décembre à son château de Broadlands, l'assurance formelle qu'un acte comme celui de l'amiral Parker ne se produirait plus de la part de la marine anglaise.
« Quant à l'engagement à prendre par la Sublime Porte de s'entendre avec les gouvernements intéressés, pour qu'elle puisse expulser les Polonais qui, primitivemement sujets du gouvernement russe, auraient pris une autre nationalité sans l'assentiment de l'empereur et qui oseraient se livrer en Turquie à des menées coupables contre la Russie, on ne saurait douter que le sultan, mon auguste maître, ne soit prêt à montrer combien il attache de prix à ses relations de bon voisinage et d'amitié avec le gouvernement impérial, et à prouver qu'il ne souffrira en aucune circonstance que l'on trame dans ses États des complots contre ce gouvernement. Mais, comme Votre Excellence le sait, lorsqu'un étranger qui n'était pas primitivement sujet du sultan arrive en Turquie avec un passeport d'un gouvernement ami, il n'appartient pas à l'autorité ottomane de rechercher si c'est à bon droit qu'il a obtenu le passeport dont il est muni ou si, au contraire, il relève d'un autre gouvernement. Ce point doit se discuter entre le gouvernement impérial, si cet individu en relevait dans le principe, et le gouvernement de la protection duquel il se réclame aujourd'hui. Toutefois, je m'empresse de déclarer officiellement à Votre Excellence que, s'il est avéré que parmi ces étrangers il y en a qui osent se livrer à des menées contre le gouvernement russe, la Sublime Porte en fera parler à la légation qui les protégerait, et donnera sérieusement et réellement ses soins à ce qu'ils soient renvoyés. En un mot, je renouvelle ici, de l'ordre et de la part de S. M. le sultan, l'assurance que son gouvernement est prêt à faire à l'avenir tous les efforts possibles pour l'accomplissement des devoirs de bon voisinage et d'amitié.
« Le désir que l'empereur a manifesté de voir interner dans une des provinces éloignées de la
Turquie d'Asie les réfugiés aujourd'hui musulmans, se trouve d'accord avec les intentions de S. M. le sultan à leur égard1. »
M. Titof ne fut pas satisfait de cette réponse d'Ali- Pacha ; il était clair, en effet, malgré les termes aimables, prévenants même, employés par le ministre ottoman, que la Porte se refusait à expulser de sa seule autorité des protégés anglais ou français, et qu'elle renvoyait le gouvernement impérial, dans le cas où il voudrait obtenir l'éloignement de tels protégés, à s'entendre directement avec l'ambassade britannique ou la légation de France. Toujours ardent et plein de confiance en lui-même, M. Titof n'hésita pas à essayer de faire revenir le gouvernement ottoman sur sa décision; il déclara à Ali-Pacha qu'il ne pouvait envoyer tel quel à Pétersbourg le projet de réponse, et demanda qu'à l'offre de concours officieux faite par la Porte pour les expulsions des Polonais protégés étrangers, fût substituée la formule suivante : « La Sublime Porte n'entend pourtant pas se refuser à prendre la part active qui lui revient tant, pour tirer au clair les droits réels d'un individu à la protection étrangère dont il se réclame, que pour approfondir de bonne foi et faire valoir les preuves établissant les menées révolutionnaires dont il est accusé ; et dès que ces preuves seront reconnues valides, elle promet de faire des démarches pressantes auprès de l'autorité compétente pour obtenir le prompt éloignement de l'accusé. »
M. Titof ne se borna pas à cette demande : il voulait encore que la Porte, lorsqu'elle expulserait les
1. Après avoir désigné Diarbékir comme lieu d'internement, le gouvernement impérial, changeant d'avis, avait proposé Alep ou Konieh, villes plus éloignées de Russie et d'où il serait moins facile à Bem et à ses compagnons d'entretenir des intelligences dans ce pays. On voit qu'Ali-Pacha substituait le mot interner à celui d'enfermer employé parle comte de Nesselrode.
Polonais, sujets russes, réfugiés en Turquie, attestât, par une publication officielle, que ceux-ci « quittaient ce pays non de leur pleii* gré comme de simples voyageurs, mais avec la réprobation dont l'idée est impliquée dans le mot chasser x ». Enfin l'intempérant diplomate exigeait que les réfugiés devenus musulmans fussent non seulement internés dans une ville de l'intérieur de la Turquie d'Asie, mais qu' « ils y fussent tenus sous une stricte surveillance, de façon à ne pouvoir ni s'évader ni se livrer à des communications illicites avec l'extérieur »PCette dernière condition avait été posée par l'Autriche et acceptée à Vienne par le représentant du sultan. M. Titof, jaloux des lauriers de son collègue l'internonce, voulait l'obtenir aussi pour la Russie; mais, alors que M. de Stùrmer avait franchement stipulé la réclusion, l'esprit félin du diplomate russe avait préféré une formule captieuse.
Selon son habitude, Ali-Pacha s'empressa de donner connaissance aux deux représentants anglais et français des amendements réclamés par M. Titof. Aussi bien le général Aupick que Sir Stratford Canning furent d'avis qu'on ne devait point les accepter. Tous deux déclarèrent, d'ailleurs, qu'ils ne permettraient pas à la Porte de vérifier les droits que pouvait avoir un Polonais à la protection anglaise ou française; une discussion à ce sujet ne pouvait avoir lieu qu'entre eux-mêmes et la légation de Russie; la Porte, n'ayant jamais eu de juridiction sur les personnes dont le statut était contesté, devait rester neutre dans le débat. A la suite de cette consultation, Ali-Pacha se décida à passer par-dessus la tête de M. Titof, de qui il nejfallait attendre que des chicanes, et envoya directement à Pétersbourg le texte,
1. C'est le mot employé (vygnat) dans l'article 2 du traité de KaïnardjL ...
approuvé en conseil des ministres, de la réponse de la Turquie au projet d'arrangement rédigé par M. de Nesselrode.
Celui-ci fut très contrarié quand il reçut ce texte des mains de Fuad-Effendi. Il avait espéré que ses propositions seraient acceptées sans difficulté ; or, sa ruse était éventée et la question menaçait de se prolonger indéfiniment ; pendant ce temps-là, l'escadre anglaise était embossée dans les Dardanelles, et la française, qui avait été rappelée des eaux de Smyrne, venait de recevoir contre -ordre et restait dans le Levant à proximité de Gonstantinople1. Qu'allait dire l'empereur Nicolas, qui n'avait abandonné à son chancelier la conduite de cette affaire que pour la terminer le plus promptement possible? Ne témoignerait-il pas un vif déplaisir de ce que si peu de compte eût été tenu de ses intentions*?
1. Le général de la Hilte au général de La Moricière, 23 novembre 1849 : « Les dernières nouvelles ont modifié la situation. Les conditions substituées par le gouvernement impérial à ses premières exigences sont de nature à soulever quelques difficultés. Sans doute nous continuons à penser que, l'Autriche et la Russie ayant renoncé à exiger l'extradition des réfugiés, la question est résolue au fond et qu'aucun danger ne menace plus la tranquillité de l'Orient. Nous avons la confiance que l'empereur Nicolas, fidèle au sentiment de noble modération dont il vient de donner une preuve éclatante par l'accueil fait aux demandes de Fuad-Effendi et préoccupé surtout de la grande cause de Tordre et de la paix européenne qui est plus ou moins compromise dès qu'il existe un malentendu prolongé entre les gouvernements, restreindra ou expliquera dans un sens satisfaisant ses réclamations actuelles. Néanmoins, tout en persistant à croire que la présence de nos forces navales dans les mers du Levant a cessé d'être nécessaire, nous avons cru devoir modifier les instructions données à M. le général Aupick, en ce sens seulement qu'il devra apprécier par lui-même le moment précis où l'escadre aura à effectuer son retour. Il est bien entendu, d'ailleurs, que des circonstances complètement imprévues et heureusement en dehors de toute vraisemblance pourraient seules retarder ce moment; et je ne laisse pas ignorer à M. le général Aupick que notre plus vif désir est de donner promptement ce gage non équivoque de nos dispositions conciliantes. »
2. Le général de La Moricière à M. de Tocqueville, 1er novem-
Le comte de Nesselrode comprenait qu'il s'était placé dans un mauvais cas, et il avait hâte de s'en tirer. Pour cela le meilleur moyen et le plus rapide était d'accepter sans modification la réponse du Divan et de déclarer à Fuad-Effendi que cette réponse mettait fin au différend. C'est ce que le chancelier se décida à faire; malheureusement, les circonstances retardèrent un peu l'exécution. Fuad- Effendi, cloué dans son lit par un rhumatisme articulaire, ne pouvait venir au ministère des affaires étrangères, et les médecins interdisaient au chancelier, pris d'un refroidissement assez grave, de sortir de l'hôtel du Pont-des-Ghantres. Enfin, le comte de Nesselrode, se trouvant mieux, put se rendre auprès de Fuad-Effendi, et en un tour de main cette affaire, qui traînait depuis plus de trois mois, fut résolue à la satisfaction mutuelle des deux gouvernements. Les relations diplomatiques avec la Porte furent reprises par la légation impériale à Gonstantinople le 31 décembre; et, aussitôt après, les escadres anglaise et française quittèrent, l'une les Dardanelles, l'autre la baie de Smyrne. L'empereur Nicolas fut certainement très irrité du ton et des procédés violents employés par Lord Palmerston durant toute cette négociation ; il abhorrait, du reste, cet homme d'État, qu'il n'hésitait pas à qualifier de goujat; mais il ne paraît pas en avoir voulu à l'Angleterre elle-même de ses démonstrations belliqueuses; il en concevait les motifs, et il ne fit à ce sujet à Lord Bloomfield aucune remarque acerbe ou désobligeante. Au contraire, l'attitude incertaine et lou-
bre 1849 : « On commence à dire que M. Titof, bien qu'on ne veuille pas le désavouer, a été trop loin, qu'il n'avait point ordre de rompre les relations eu égard à la tournure que prenait l'affaire. Tout le monde nie cette parole qu'on lui prête, qui faisait un cas de guerre de l'évasion d'un seul des réfugiés de Widdin... On reproche à M. de Stûrmer d'avoir contribué à faire sortir M. Titof des instructions qui lui étaient données. »
voyante du général do La Moricière, qui avait essayé de dissimuler les mouvements de l'escadre française, produisit mauvaise impression sur Sa Majesté; elle ne tarda pas à le montrer.
Pour la première fois depuis son retour de Varsovie, le général vit l'empereur le 14 novembre à Tsarskoé-Célo, à une revue de plusieurs régiments de la garde qui revenaient de Pologne à Pétersbourg. Ce jour-là l'empereur parla à peine au général; il se borna à l'inviter pour le lendemain matin à assister à la rentrée en ville de deux autres régiments de la garde arrivant également de Pologne. Le général, à la revue du 14 novembre, eut seulement l'occasion de causer avec l'impératrice, à qui il fut officiellement présenté. Chef honoraire des chevaliers-gardes, qui venaient précisément de défiler devant elle, l'impératrice était très fière de son régiment; elle demanda au général ce qu'il en pensait. Assez brutalement celui-ci répondit : « Madame, votre régiment est beau, magnifique ; mais les chevaux avaient l'air dé souffrir et d'avoir mai au ventre. » L'impératrice, qui attendait un compliment, demeura interloquée, et les dames de sa suite remarquèrent à haute voix qu'à une première audience un représentant étranger aurait dû ménager davantage l'innocent orgueil de l'impératrice.
Le lendemain, au Champ de Mars de Pétersbourg, avant de monter à cheval, l'empereur s'approcha du général et lui dit : « J'apprends que votre gouvernement a donné à son escadre l'ordre de rentrer. Pourquoi votre gouvernement avait-il envoyé des forces navales dans le Levant, avant même d'avoir reçu des nouvelles d'ici? » Sa Majesté n'insista pas davantage pour le moment; elle était contente, en somme, du rappel de l'escadre française. Mais, quelques jours après, dans une autre parade tenue au manège Michel, alors que l'on connaissait déjà à
Pétersbourg le contre-ordre donné à l'escadre, l'empereur témoigna vivement son mécontentement : « Les gouvernements, dit-il au général, quand ils sont dans des relations d'amitié, quand leurs chefs se donnent officiellement le titre d'amis, se doivent entre eux les mêmes égards, les mêmes procédés que les hommes bien élevés observent dans les relations habituelles de la vie : quand un homme n'a pas donné lieu à ses amis de suspecter sa sincérité, il ne peut être satisfait de voir qu'on la met en doute. »
Au lieu de répondre que, dans un but de conciliation, il avait cru préférable de ne pas notifier officiellement au gouvernement impérial les déterminations hostiles prises à Paris, le général baissa la tête et ne répondît rien; il laissa ainsi peser sur le gouvernement de la République, dans l'esprit de l'empereur, le soupçon de cette même duplicité qui avait été tant reprochée au gouvernement du roi Louîs-Philippè.
Au moins le général racheta ce jour-là, par un bel élan de camaraderie militaire, les maladresses qu'il avait commises dans ses négociations avec le gouvernement russe. Pendant la revue, le cheval d'un lancier s'abattit, embarrassant sous lui son cavalier. Personne ne se dérangeait pour aider cet homme à se relever : le général sauta à bas de son cheval, dégagea le lancier et revint tranquillement reprendre sa place auprès de l'empereur. Décidément, cet homme-là était plus fait pour l'action que pour la diplomatie !