‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 27 sur 112 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

MISSION DU GÉNÉRAL DE CASTELBAJAC. — INTERVENTION NAVALE DE L'ANGLETERRE EN GRÈCE. — INQUIÉTUDES DE L'EMPEREUR NICOLAS AU SUJET DE LA SITUATION INTÉRIEURE EN FRANCE.

Quand intervint enfin la solution de la question délicate soulevée par la présence en Turquie des réfugiés hongrois et polonais, le général de La Moricière avait cessé de représenter la France à Pétersbourg; les événements l'avaient amené à donner sa démission.

Le 31 octobre 1849, le président de la République, fatigué de son ministère, le renvoya brusquement et le remplaça par des hommes sans passé politique, jeunes pour la plupart, et desquels il croyait pouvoir attendre plus de docilité que d'anciens parlementaires tels que MM. Odilon Barrot ou de Tocqueville. Par un message adressé à l'Assemblée législative, le prince Louis expliquait ainsi cet important changement :

« Pour raffermir la République menacée de tant de côtés par l'anarchie, pour maintenir à l'extérieur le nom de la France à la hauteur de sa renommée, il faut des hommes qui, animés d'un dévouement patriotique à toute épreuve, comprennent la nécessité d'une direction ferme et unique et d'une politique nettement formulée; qui ne compromettent le pouvoir par aucune irrésolution; qui soient aussi préoccupés de ma propre responsabilité que de la

leur, et de l'action que de la parole. Sans rancune contre aucune individualité comme contre aucun parti, j'ai laissé arriver aux affaires des hommes d'opinions les plus diverses, mais sans obtenir les heureux résultats que j'attendais de ce rapprochement; au lieu d'opérer une fusion de nuances, je n'ai obtenu qu'une neutralisation de forces. L'unité de vues et d'intentions a été entravée; l'esprit de conciliation, pris pour de la faiblesse. Au milieu de cette confusion, la France, inquiète, parce qu'elle ne voit pas "de direction, cherche la main, la volonté de l'élu du 10 décembre. Or, cette volonté ne peut être sentie que s'il y a communauté d'idées, de vues, de convictions, entre le président et ses ministres. »

La nouvelle du renvoi de ses amis politiques et l'explication peu élogieuse pour ceux-ci qu'en donnait le message du président, parvinrent le 10 novembre au général de La Moricière. Le lendemain même il envoyait à Paris sa démission : « Il m'est impossible, écrivit-il, de continuer à remplir la mission toute politique qui m'avait été confiée alors que les membres de l'ancien ministère étaient investis de la confiance de M. le président de la République. »

Dans la pensée du général, cette phrase devait avoir une saveur ironique. Il faut dire que, depuis une dizaine de jours, il avait été, à trois reprises, interpellé par des personnes considérables au sujet des intentions du prince Louis, qui, prétendait-on, voulait se maintenir, contrairement à la Constitution, à la tête du pouvoir en France après l'expiration de son mandat présidentiel. C'était d'abord le ministre d'Autriche, comte de Buol, qui, revenant de Vienne, avait apporté cette nouvelle au général. Puis, le confident le plus intime de l'empereur Nicolas, le comte Orlof, était venu à la Légation1, et, dans une

1. La légation de France avait été établie par le général Le Flô

conversation engagée manifestement sur le désir de son maître, avait précisé la nature des projets attribués au prince Louis par le comte Buol. « Il s'agit, pour lé président de la République, avait exposé le comte Orlof, de faire un coup d'État et de s'emparer du pouvoir en modifiant les conditions constitutionnelles en vertu desquelles il l'exerce aujourd'hui. »

Le général, à qui cette perspective ne pouvait plaire, se récria, disant que de tels bruits ne pouvaient émaner que de personnes mal disposées pour le prince. Mais le comte Orlof l'interrompit en souriant : « Croyez bien que je ne parie pas d'après les ennemis du président, mais, au contraire, d'après ses amis, les plus chauds : ce sont ces derniers qui ont révélé ses projets à dés personnes en qui nous avons pleine confiance et qui nous ont tout répété. » Et le comte raconta que M. de Persigny, le principal parmi ceux qu'on appelait alors les sanguins de VÊlysée, venait de se rendre successivement à Berlin et à Vienne et que dans ces deux capitales il avait demandé quel accueil les gouvernements prussien et autrichien feraient à la prise du pouvoir souverain en France par le prince Louis.

Le général, décontenancé par cette révélation inattendue, eut quelque peine à se reprendre; puis il répondit — et c'était bien la vérité — que M. de Persigny n'avait point de mission officielle1 et que

dans l'hôtel Chichniaref, sur le quai Anglais; elle fut transportée par le général de Castelbajac dans une maison formant le coin de la Mokhovaïa et de la Serguiefskaïa.

1. Le prince Louis, souvent gêné par les incartades de M. de Persigny, avait voulu l'éloigner quelque temps de Paris, et dans ce but lui avait fait donner, par M. de Tocqueville, la mission d'étudier le mouvement unitaire en Allemagne. De sa propre autorité, M. de Persigny (il en convient dans ses Mémoires) transforma cette mission, et se chargea de « faire connaître aux puissances étrangères le caractère et la situation du président de la République ». A Berlin, il avait adressé au roi lui-même les ouvertures rapportées par le comte Orlof; à Vienne, il n'alla pa"s plus haut que le premier ministre.

ses paroles n'engageaient, par conséquent, que lui seul; d'ailleurs, si le président avait eu l'intention qu'impliquaient les paroles de M. dePersigny, il se serait bien gardé d'en colporter le bruit à l'étranger, car la publicité était le plus grand obstacle à des projets révolutionnaires.

Le lendemain même de cette conversation, le chancelier, dérogeant à ses habitudes, était venu, lui aussi, à la Légation pour parler au général de La Moricière des ouvertures faites aux deux cours de Berlin et de Vienne par M. de Persigny. « Le prince Schwarzenberg, dit-il, considère comme très sérieuses ces ouvertures, car il vient de" nous demander de quelle manière nous envisagerions un coup d'État du prince président pour rétablir l'empire en France.

— : Eh bien! qu'allez- vous répondre? fit le général.

— Nous allons répondre que nous ne reconnaissons et ne voulons reconnaître que le gouvernement de la République, avec lequel nous avons établi des relations officielles et voulons les continuer. »

La nouvelle du changement de ministère arrivant de Paris au général après de telles conversations devait le mettre dans un état d'esprit qu'on imagine aisément. Nourrissant contre le président une antipathie résolue, il ne pouvait continuer à être son représentant en Russie ; sa place était à Paris, où l'Assemblée législative, dont il était membre, lui paraissait appelée à mener contre les projets du prince une lutte ardente. « C'est à cette lutte que le général, nous dit son biographe, brûlait de prendre part, sentant que toutes les libertés, tous les intérêts de la France y étaient engagés1. »

Pour occuper aux affaires étrangères la place laissée vacante par M. de Tocqueville, le président avait

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