M. Emile Keller, le Général de La Moricière
132 LES ÔRIGÏNEk DE Là GUERRE DE CRIMEE
désigné M. de Rayneval. Au point de vue des relations avec la Russie, c'était un choix heureux, car M. de Rayneval, qui avait été pendant plusieurs années chargé d'affaires de France à Pétersbourg, avait laissé en Russie un excellent souvenir, et c'était lui que, l'année précédente, le chancelier aurait voulu voir désigner par le gouvernement français pour renouer les rapports officiels entre les deux pays1. Mais M. de Rayneval n'accepta pas le posle où l'appelait le prince Louis ; il n'avait pas le goût des luttes parlementaires, et comprenait que, ministre du président, placé en face d'une assemblée hostile, il allait à bref délai s'user et se compromettre sans aucun profit pour le pays ni aucune satisfaction personnelle pour lui-même; il préféra donc garder à Naples son poste de ministre plénipotentiaire.
Sur le refus de M. de Rayneval, le prince Louis fit alors appel au général Ducos de la Hitte. Celui-ci, qui, lors de la révolution du 24 février, était président du comité d'artillerie, avait été destitué par le gouvernement provisoire et mis à la retraite. Le ressentiment de cette disgrâce l'avait jeté dans le parti du prince Louis, et il était devenu un des familiers de l'Elysée. Sa nomination au ministère des affaires étrangères indiquait donc clairement que dorénavant, contrairement à ce qui s'était passé sous ses prédécesseurs, la volonté du président allait être prépondérante dans la direction de la politique exté-
1. Le comte de Nesselrode au comte Chreptovilch, 2 septembre 1848 : « Je vous prierai de dire bien des choses aimables et affectueuses de ma part à cet excellent Rayneval. Pourquoi a-t-il une femme maladive? Certaine combinaison que j'avais imaginée dans le temps pourrait si facilement se réaliser aujourd'hui. » Les sentiments bien connus de M. de Rayneval à l'égard de la Russie le firent choisir par Napoléon III comme ambassadeur de France à Pétersbourg en 1857, à une époque où ce souverain rêvait d'une alliance avec la Russie. M. de Rayneval, frappé d'apoplexie, mourut avant d'avoir pris possession de son ambassade.
Heure de la France. Dans ces conditions, il n'était pas douteux que la démission du général de La Moricière serait acceptée avec empressement ; elle le fut par retour du courrier, et le général de la Hitte écrivit même à son ancien compagnon d'armes d'Algérie qu'il n'avait pas besoin, pour quitter Pétersbourg, d'attendre la nomination de son successeur.
Le général de La Moricière fut reçu par l'empereur en audience de congé le 23 décembre, et il partit de Russie immédiatement après. Aucun regret ne le suivit; et, on peut le dire, le seul résultat appréciable de son court passage à la Légation de France fut d'avoir sensiblement altéré cette confiance qui avait eu tant de peine à naître dans l'esprit de l'empereur Nicolas à l'égard du gouvernement de la République1.
Le remplacement du général de La Moricière ne fut pas long à effectuer. Dès le 15 décembre, le général de la Hitte pouvait annoncer à M. Kisselef que le choix du président venait de se porter sur le générai marquis de Gastelbajac; et, l'empereur Nicolas ayant aussitôt donné son assentiment, le nouveau ministre de France reçut l'ordre de se rendre sans retard à son poste. Soldat de Napoléon Ier, il avait fait en 1812 la campagne de Russie; il y revenait maintenant, près de quarante ans après, au milieu de circonstances bien différentes.
Le général de Castelbajac était doué de qualités précieuses qui suffisent en temps ordinaire à assurer le succès d'un diplomate. A une grande distinction de manières, à un usage consommé du monde,
1. Le comte de Reiset raconte dans ses Souvenirs qu'au commencement de Tannée 1853, le grand-duc Constantin, à qui il venait d'être présenté, lui demanda des nouvelles du général de La Moricière, alois banni de France. Mais, d'après M. de Reiset, cette question n'était pas une marque d'intérêt pour le général: le grand, duc, très hostile à l'empereur Napoléon, voulait mettre dans l'embarras un secrétaire de l'ambassade de France.
il alliait beaucoup de verve et d'esprit : vrai type du gentilhomme gascon, chez lui la fierté des origines n'excluait pas la bonhomie; il savait plaire. En outre, il n'était pas dépourvu de malice et de jugement; et plus d'une fois il eut sur les hommes et les choses (nous aurons l'occasion d'en fournir des exemples) des aperçus qui méritaient d'être plus remarqués qu'ils ne le furent à Paris. Malheureusement, le général se trouva placé dans une situation très difficile, pour laquelle il eût fallu un homme hors de pair. On lui a reproché de s'être laissé éblouir par la faveur du gouvernement et de la société russes, d'avoir ainsi perdu la perception nette des choses et de n'avoir plus su défendre, comme il convenait, la politique de son pays. Ce reproche est excessif, mais il est certain que le général ne sut pas résister à l'ascendant charmeur que possédait l'empereur Nicolas et que, induit en erreur par le langage caressant de ce souverain, il ne mesura pas la force des ambitions que les événements survenant dans le Levant allumaient chez celui-ci; or ces ambitions allaient à l'encontre des intérêts traditionnels de la France dans ces régions et rendaient ainsi irréalisable à ce moment la conclusion de cette alliance que, jusqu'à la veille de la guerre de 1854, l'empereur fit plusieurs fois miroiter aux yeux des représentants français1.
1. Il n'est pas sans intérêt de noter l'opinion qu'exprimait alors sur une alliance avec la Russie M. Thouvenel, le principal représentant parmi les diplomates du second Empire des tendances opposées à celles de M. Drouyn de Lhuys (la Grèce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et ses amis), 8 février 1850 : « Que pouvons-nous faire? Nous allier avec la Russie? J'en doute, en dépit des intérêts qui, pour être évidents, seront moins forts que les principes. » — 18 mars 1850 : « Que l'Angleterre comprenne donc et que le public français sache que le statu quo en Orient est tout au profit de la Grande-Bretagne, et qu'une alliance possible avec la Russie, dans le cas où nous voudrions jouer serré, vaudrait mieux pour nous que Y entente cordiale pratiquée comme
Parti de Paris à la mi-janvier 1850, le général ne put arriver à Pétersbourg que le 20 février. Un accident de chemin de fer l'avait d'abord arrêté en Silésie, puis, vu le temps épouvantable qui sévissait, il avait dû séjourner plusieurs jours à Varsovie, afin de ne pas risquer d'être surpris dans une chaise de poste par un chasse-neige.
Pendant le mois ainsi dépensé en voyage par le général, des faits graves s'étaient passés en Grèce, amenant à Athènes, en faveur de ce pays violenté par l'Angleterre, une intervention concertée des représentants de la France et de la Russie. Puisque les représentants de ces deux puissances avaient pris sur eux d'agir dans le même sens à Athènes, il y avait là pour elles une occasion de rapprochement : ce fut la France qui se déroba.
En quittant les Dardanelles, l'escadre anglaise, commandée par l'amiral Parker et composée de treize bâtiments de guerre, avait gagné le golfe d'Égine et était venue le 11 janvier devant l'île de Salamine, en détachant deux frégates au Pirée. Tous ces navires s'étaient soumis sans difficulté à la quarantaine que la grave épidémie de choléra qui venait de désoler l'Europe avait fait édicter en Grèce. A l'expiration de cette quarantaine de quatre jours, l'amiral Parker avait sollicité une audience du roi et de la reine de Grèce, et au palais royal il n'était question que de faire des politesses à l'escadre1. Grandes furent donc la surprise et l'émotion quand, le lendemain 16 janvier, le ministre d'Angleterre, M. Wyse*, accompagné de l'amiral Parker, se rendit
elle Test. » — Même date : « Si nos anglomanes et nos rouges ne rendaient pas une entente avec la Russie impossible, mes inquiétudes seraient moins vives ; je me féliciterais plutôt d'avoir ouvert un chemin qui peut nous conduire à quelque chose en Orient. »