‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 29 sur 112 · M. ïhouvenel au général de la Hitte, 18 janvier · texte numérisé non relu

M. ïhouvenel au général de la Hitte, 18 janvier

2. M. Wyse avait épousé une fille de Lucien Bonaparte, c'est-àdire une cousine germaine du prince président.

chez le ministre des affaires étrangères et que tous deux déclarèrent que, si dans les vingt-quatre heures un certain nombre de réclamations présentées à la Grèce par le gouvernement britannique n'obtenaient pas pleine satisfaction, « l'escadre anglaise commencerait à agir, et les conséquences de ses actes seraient très graves» pour la Grèce ».

Les réclamations anglaises avaient pour objet une réparation pour l'arrestation à Patras, par une patrouille hellénique, de quelques matelots du croiseur anglais Fantom, mais surtout le payement d'assez grosses indemnités pour des dommages subis en Grèce par des sujets britanniques ou ioniens du fait des autorités ou en raison de leur incurie. La principale de ces indemnités concernait un juif de Gibraltar nommé David Pacifico, dont la maison à Athènes avait été envahie et dévastée lors de la Pâque orthodoxe de 1847 *. Le gouvernement hellénique n'avait pas jusqu'alors attaché grande importance à ces réclamations, que la Légation d'Angleterre poussait, du reste, très mollement, les unes paraissant assez mal fondées, et les autres étant très exagérées dans leur quantum. Aussi ne pourrait-on s'expliquer l'action violente engagée sans préparation contre la Grèce par l'Angleterre au sujet de ces réclamations, si celles-ci n'avaient été un simple prétexte. En réalité, l'Angleterre trouvait que son influence politique en Grèce avait, dans les dernières années, beaucoup décru au profit de la France et de la Russie, et que le roi Othon, comme le déclara ouvertement devant le Parlement anglais lord Palmerston, « ne gouvernait pas assez à l'anglaise » . Très ému des menaces de M. Wyse et de l'amiral

1. Le gouvernement britannique élevait aussi des prétentions territoriales sur les îles de Sapientsa et de Cervi, situées nu sud du Péloponèse et qu'il soutenait être une dépendance de l'île ionienne de Cerigo. Mais cette prétention fut vite réservée.

Parker, le gouvernement hellénique, après une longue délibération de nuit, s'adressa, dans la matinée du 17 janvier, au ministre de France M. Thouvenel et au chargé d'affaires de Russie M. Persiani, comme étant les représentants des deux puissances qui, avec l'Angleterre, avaient, par le traité de Londres du 7 mai 1832, donné leur garantie à l'indépendance de la Grèce; le ministre des affaires étrangères du royaume pria ces deux diplomates d'interposer leurs bons offices auprès de leur collègue anglais pour qu'il différât l'effet de ses menaces jusqu'au moment où le gouvernement hellénique aurait pu examiner si les réclamations anglaises étaient bien fondées. M. Thouvenel et M. Persiani se mirent d'accord pour faire auprès de M. Wyse la demande qui leur était demandée; mais ce dernier leur répondit que ses instructions étaient trop formelles pour qu'il pût consentir à une discussion, et il envoya au ministre des affaires étrangères une note écrite reproduisant son ultimatum verbal de la veille, accordant seulement un nouveau délai de 24 heures avant l'exécution des mesures coercitives.

Le 19 au matin, le second délai étant expiré et aucun payement n'ayant été opéré par le gouverne* ment hellénique, l'escadre anglaise commença à se saisir de tous les bâtiments hellènes qu'elle rencontra, aussi bien de ceux de la marine marchande que de ceux de la marine de guerre; en même temps, M. Wyse quittait la ville d'Athènes pour se retirer sur le vaisseau amiral anglais, coupant ainsi ses relations avec le gouvernement hellénique.

Cette saisie des navires hellènes amena M. Thouvenel à faire, d'accord avec son collègue russe, des observations graves au ministre d'Angleterre. L'article XII du traité de Londres stipulait que « les recettes effectives du trésor grec seraient consacrées avant tout au payement des intérêts » d'un emprunt

hellénique émis sous la garantie pécuniaire des trois puissances qui venaient de fonder le royaume de Grèce. Or, d'après M. Thouvenel, « suspendre pour un temps plus ou moins long les transactions commerciales de la Grèce, qui se résument presque toutes dans le nolis des bâtiments de commerce, c'était attaquer à sa source même l'un des revenus les plus certains de l'Etat », et par conséquent rendre plus onéreuse la garantie assumée par la France et la Russie1. C'est ce que M. Thouvenel fit remarquer par une note en date du 28 janvier à son collègue anglais; M. Persiani avait assuré M. Thouvenel qu'il ferait, en même temps que lui, une semblable démarche; il temporisa pourtant jusqu'au l6r février, voulant, avant de s'engager, avoir reçu du ministre de Russie à Constantinople, homme bien en cour à Pétersbourg, une opinion autorisée sur la conduite à tenir en face de l'action anglaise2. En ce temps-là, les diplomates accrédités à Athènes devaient, dans les cas urgents, se déterminer d'après leur propre jugement; il était impossible de demander soit à Pétersbourg, soit à Paris, des instructions sur la conduite à tenir, caV il fallait prè$ d'un mois pour recevoir une réponse.

Les nouvelles de Grèce, quand elles parvinrent à Pétersbourg, y causèrent une vive impression, mêlée de douleur et de colère. L'empereur Nicolas, qui avait plus que personne travaillé à la formation du royaume de Grèce, s'indigna de ce que, sans l'avoir prévenu, une puissance garante avec lui-même de l'indépendance de ce jeune Etat se mît, pour des prétextes de peu de valeur, à violenter celui-ci ; surle-champ, il ordonna à son chancelier de faire en sorte que l'Angleterre se désistât, sans tarder, de ses exorbitantes prétentions. Le comte de Nessel-

Page 1