‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 30 sur 112 · M. Thouvenel au général de la Hitte, 8 février · texte numérisé non relu

M. Thouvenel au général de la Hitte, 8 février

rode fut heureux de cette décision impériale; elle lui fournissait l'occasion de retourner contre l'Angleterre la situation défavorable où celle-ci avait placé la Russie à l'automne précédent. Aujourd'hui, au lieu d'avoir contre elle les deux puissances Qccidentales étroitement unies pour l'arrêter, c'était la Russie qui allait (ainsi augurait le chancelier) faire campagne avec la France contre l'Angleterre. Dans cette prévision, M. de Nesselrode se hâta de prescrire à M. Kisselef de se concerter avec le gouvernement français pour mener à Londres une action combinée énergique.

Malheureusement, à Paris, la diplomatie russe ne devait pas trouver des dispositions favorables à cette action combinée. Tout en désapprouvant hautement les violences de l'Angleterre, le prince président ne voulait pas faire acte d'hostilité contre elle : il lui gardait un souvenir reconnaissant pour l'hospitalité qu'elle lui avait accordée pendant ses années de détresse, et, de plus, il tenait à ménager lord Palmerston, le seul des hommes d'Etat européens qui eût encore fait preuve à son égard d'une sympathie un peu active. Aussi le prince éluda-t-il les ouvertures de M. Kisselef; et vite, faisant repartir pour Londres l'ambassadeur, M. Drouyn de Lhuys, qui était sur le point de se démettre de ses fonctions1, il offrit les bons offices de la France seule à l'Angleterre pour le règlement de son différend avec la Grèce. Lord Palmerston avait tout intérêt à empêcher une union de la France et de la Rusie; il se hâta donc d'accepter l'offre du président, et ainsi les plans du comte de Nesselrode se trouvèrent déjoués. Les bons offices de la France devaient s'exercer à Athènes même; or, comme M. Thouvenel lui parais-

1. Presque immédiatement après avoir quitté le ministère des affaires étrangères, le 5 juillet 1849, M. Drouyn de Lhuys avait été envoyé comme ambassadeur à Londres en mission temporaire.

sait s'être trop engagé en faveur de la Russie1, le gouvernement français, tout en envoyant à celui-ci « son approbation la plus complète pour la manière noble et loyale » dont il venait de représenter la France, jugea-t-il bon de le décharger des négociations ultérieures touchant les réclamations anglaises, et envoya-t-il à Athènes, pour remplir le rôle de médiateur, un diplomate français dont presque toute la carrière s'était passée dans l'Amérique du Sud, le baron Gros. « Nous avons pensé, disait le général de la Hitte pour justifier ce choix, qu'il convenait que le médiateur fût non seulement impartial, mais qu'il parût tel aux yeux les plus prévenus2. »

A Pétersbourg on éprouva du dépit en voyant la tournure que donnait le gouvernement français à la question des réclamations anglaises; M. de Nesselrode le manifesta assez aigrement au secrétaire d'ambassade qui gérait la Légation de la République en attendant l'arrivée à Pétersbourg du général de Gastelbajac ; puis, quand ce dernier, enfin arrivé, se présenta le 21 février à l'hôtel du ministère impérial, le chancelier l'accueillit par des plaintes sur la conduite de la France. Gomment cette puissance, dont le repré-

1. M. Thouvenel s'était rendu compte qu'il jouait un jeu hardi et risquait de déplaire à Paris. Le 18 janvier, il écrivait à sou beau-frère M. Cuvillier-Fleury : o Me voici, lorsque la France a de bons rapports avec l'Angleterre, compromis dans une sorte d'alliance avec l'agent de la Russie en Grèce. Mais devais-je, en l'absence d'instructions, me boucher les oreilles et les yeux et assister sans mot dire à l'exécution d'un pays placé par les traités sous notre protection?... J'espère que le gouvernement français et l'opinion publique me soutiendront... Je ne sache pas que notre politique ait les mains tellement liées et que nous soyons tombés si bas, que la diplomatie française doive partout, par son action ou son silence, servir de comparse à la diplomatie anglaise. J'ai repoussé ce rôle à mes risques et périls ; si celte résolution me porte malheur, je me féliciterai malgré cela et je m'honorerai toujours de n'avoir pas répudié la signature que nous avons apposée sur l'acte de naissance de la Grèce. »

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