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Le comte de Nesselrode à M. Kisselef, septembre

sirent point à arracher de M. de Lamartine le moindre encouragement, et même ce ministre, si débordants d'enthousiasme que fussent ses discours aux fils de la Pologne, s'occupa activement de calmer l'agitation que ceux-ci entretenaient dans Paris. Un jour, vers la fin du mois de mars, à l'hôtel de ville, où ils s'étaient rendus en masse pour réclamer une croisade de la République en faveur de leur patrie mutilée, le grand orateur osa leur tenir tête : « Le gouvernement provisoire ne se laissera pas changer sa politique dans la main par une nation étrangère, quelque sympathique qu'elle soit à nos cœurs. Nous aimons la Pologne, nous aimons l'Italie, nous aimons tous les peuples opprimés, mais nous aimons avant tout la France. »

Sur deux points seulement, au nord et au sud de l'Italie, le gouvernement provisoire, sortant de l'abstention, manifesta l'intention de seconder effectivement l'émancipation des populations soulevées contre leurs souverains; il se trouva ainsi en opposition avec la Russie, patronne déclarée du maintien des traités de 1815. Le 18 mars, Milan s'était soulevée contre les Autrichiens et, après cinq jours de lutte, les avait chassés ; Venise avait immédiatement imité sa voisine. Sollicité de toutes parts, le roi de Sardaigne Charles-Albert prit alors en mains la cause de la libération de l'Italie du Nord; le 27 mars il franchit le Tessin, après avoir déclaré la guerre à l'Autriche. Au premier moment, M. de Lamartine vit de mauvais œil cette déclaration de guerre qu'il jugeait imprudente ; mais bientôt, devant l'enthousiasme qui secouait toute la péninsule et qui entraînait le pape Pie IX et le roi de Naples à envoyer des troupes pour coopérer à l'expulsion des Autrichiens hors de l'Italie, le gouvernement provisoire prit lui aussi positioh contre l'Autriche, et. en vue d'une intervention militaire dans là vallée du Pô, il massa sur la

frontière des Alpes un corps d'observation qui, formé d'abord de 30.000 hommes, devait être porté au chiffre de 60.000. A Pétersbourg, au contraire, l'empereur Nicolas prit ouvertement le parti de l'Autriche ; il envoya au ministre de Sardaigne ses passeports avec l'invitation de quitter au plus vile la Russie, et il rappela de Turin le représentant russe. Mais, malgré la contradiction absolue qui séparait ainsi les deux gouvernements sur le sort à faire au royaume lombard-vénitien, leur antagonisme de ce côté resta à l'état latent par suite de la conduite du gouvernement sarde; celui-ci déclara, en effet, que l'Italie, n'ayant besoin de l'aide de personne, agirait par ellemême, Italia fara da se, et il refusa péremptoirement le concours des troupes françaises, en ajoutant que si celles-ci, malgré ce refus, passaient la frontière, les forts sardes ouvriraient le feu sur elles. L'intervention française dans le nord de l'Italie se trouva dès lors limitée à l'envoi dans les eaux de Venise d'un petit croiseur.

Dans le royaume des Deux-Siciles l'intervention française eut un caractère plus effectif. Dès la fin de Tannée 1847, les Siciliens, enhardis par des encouragements anglais, s'étaient révoltés contre la tyrannie du roi Ferdinand II, le roi Bomba, et avaient proclamé leur indépendance; le gouvernement provisoire français, tout en s'abstenant de reconnaître officiellement le nouvel état de choses ainsi créé dans l'île, résolut de prêter assistance aux Siciliens, ainsi que le faisait l'Angleterre, pour qu'ils ne retombassent pas sous la domination du roi Bomba; et à cet effet il envoya, pour croiser entre Naples et la Sicile, une escadre commandée par l'amiral Baudin. Cette escadre était depuis huit jours dans les eaux de Naples quand, le 15 mai, à l'occasion de l'ouverture des Chambres que le roi avait dû, à son corps défendant, accorder aux exigences de son peuple,

une émeute insignifiante provoquée, semble-t-il, par le parti rétrograde donna à celui-ci un prétexte pour ensanglanter toute la ville. Le ministre de France, M. Levraud, voulait que l'amiral Baudin mît à terre ses compagnies de débarquement pour arrêter la répression royale qui tournait au carnage ; il voulait aussi que l'escadre bombardât le palais du roi. L'amiral se refusa à ces mesures extrêmes, mais il manifesta ouvertement sa désapprobation de la vengeance royale, en faisant recueillir par ses embarcations et en gardant à son bord, à l'abri de toutes menaces, les habitants qui jugeaient prudent de fuir. Mais dans le sud de l'Italie, pas plus que dans le Nord, il n*y avait pour les deux gouvernements français et russe de motif sérieux pour se mettre en lutte ouverte; certes, l'empereur Nicolas condamnait la rébellion sicilienne, mais il condamnait encore plus rigoureusement la conduite astucieuse du roi Bomba, malgré les relations personnelles qu'il avait nouées avec lui, quand, à la fin de l'année 1844, il avait mené l'impératrice souffrante à Palerme pour y passer l'hiver. L'empereur Nicolas n'admettait pas que la parole jurée pût être considérée, surtout par un roi, comme un vain mot.

En somme, en ce printemps de 1848, où presque toute l'Europe était en proie à des convulsions révolutionnaires, la France et la Russie — M. de Lamartine l'a écrit avec justesse — ne se heurtaient nulle part. « L'empereur était trop juste, la République était trop sage pour ne pas se regarder avec sangfroid1. » Que fallait-il pour qu'à cette contemplation méfiante succédât une reprise de rapports courtois? Une occasion.

Elle fut fournie par la répression de la grande insurrection qui ensanglanta Paris pendant les journées

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