Le général de la Hitte à M. Drouyn de Lhuys, 14 mai
16 mai, après avoir, toutefois, selon ses instructions, accrédité un chargé d'affaires auprès de Lord Palmerston.
L'empereur Nicolas, qui avait pris dans le conflit anglo-grec une attitude résolument hostile à l'Angleterre1, espérait que le gouvernement français, après le rappel de son ambassadeur, ne se refuserait plus à coopérer avec la Russie pour amener Lord Palmerston à s'humilier2. A cet effet il pensa, du moins le bruit en courut à Paris et y fut mentionné par la presse, à rappeler lui aussi de Londres son ministre le baron de Brunnow; celui-ci, en tout cas, fit une manifestation significative' en ne se rendant pas le 20 mai au grand dîner diplomatique que donnait Lord Palmerston pour l'anniversaire de la nais* sance de la reine. Mais les instigations adressées par la Russie à la France n'eurent aucun succès. Le prince Louis entendait témoigner son mécontentement à Lord Palmerston, mais ne voulait en aucune façon se prêter à une combinaison franco-russe contre l'Angleterre. Lord Palmerston, d'ailleurs, ne s'obstina pas longtemps à refuser à la France toute satisfaction; blâmé par la Chambre des lords et prévoyant qu'à la Chambre des communes il n'obtiendrait qu'avec difficulté l'approbation de sa conduite3, il fit proposer à Paris, le 20 juin, par l'ambassadeur Lord Normanby, la transaction suivante : à toutes les clauses non encore exécutées de la capitulation arrachée à la Grèce par M: Wyse seraient substituées les
1. Le 7/19 février, M. de Nesselrode avait écrit au baron de Brunnow, ministre de Russie à Londres, une dépêche des plus violentes, dont copie fut officiellement remise à Lord Palmerston.
2. « Si la France ne faiblit pas, ce que je crains beaucoup, écrivait le 1er juin M. de Nesselrode au baron de Meyendorf, ministre de Russie à Berlin, l'entente cordiale ne se rétablira pas de sitôt. »
3. A la Chambre des lords, la majorité contre le cabinet fut de 169 voix contre 132; à la Chambre des communes, la majorité pour le cabinet fut de 310 voix contre 264.
clauses correspondantes de la convention beaucoup plus bénigne négociée à Londres par M. Drouyn de* Lhuys. Le prince Louis ne souhaitait pas davantage; le jour même il agréa cette transaction, et le 1er juillet M. Drouyn de Lhuys rentra à l'ambassade à Londres.
En Prusse et en Allemagne, l'opposition d'idées entre la France et la Russie s'accusa davantage, mais sans prendre non plus le caractère d'un véritable antagonisme. Le poste de ministre de la République à Berlin étant venu à vaquer à la fin de 1849, le président, désireux de se concilier par une prévenance marquée le gouvernement du roi Frédéric- Guillaume IV, fit savoir au ministre prussien des affaires étrangères par le représentant royal à Paris, que le gouvernement de la République enverrait à Berlin, pour y remplir le poste vacant, la personne que x le gouvernement prussien voudrait bien indiquer. M. de Schleinitz fut assez surpris et assez embarrassé de cette ouverture; il était, du reste, mal renseigné sur le personnel diplomatique français, que la révolution du 24 février 1848 et les changements ministériels survenus en France depuis lors avaient presque entièrement renouvelé. Il confia son embarras au comte d'Antioche, ministre de Sardaigne, qui, par ses relations personnelles, connaissait bien la situation prise en France par l'Elysée. « Demandez Persigny, conseilla le ministre de Sardaigne à M. de Schleinitz; vous l'avez vu ici pendant quelques semaines, vous savez ce qu'il est, vous n'aurez pas de surprise *. »
Cette suggestion ayant été transmise au roi et approuvée par lui, le ministre de Prusse à Paris, le comte de Hatzfeldt, fut chargé d'indiquer au pré-
1. Tout cet épisode a été raconté parle fils du comte d'Antioche, d'après des souvenirs de famille, dans son ouvrage sur le général Changarnier.
sident le nom de M. de Persigny; et ce dernier, malgré quelques objections présentées au prince par plusieurs de ses conseillers, fut, au mois de décembre, renvoyé à Berlin, cette fois officiellement et avec des lettres de ministre plénipotentiaire. Or, cette nomination ne plut guère à la cour de Russie; elle paraissait, en effet, indiquer tout d'abord que le prince ne trouvait point mauvaises les déclarations que, au cours de sa mission de l'automne précédent, M. de Persigny s'était permises en face du roi de Prusse, touchant l'éventualité d'un rétablissement de l'empire en France1. Mais il y avait plus/: M. Nicolas Kisselef avait écrit de Paris à son gouvernement en donnant à la nomination de M. de Persigny une signification presque menaçante pour les principes conservateurs que la Russie désirait voir triompher en Allemagne. D'après M. Kisselef, qui flairait une intrigue concertée avec Lord Palmerston*, M. de Persigny allait à Berlin pour y encourager, par la promesse de l'appui du prince Louis-Napoléon, les visées ambitieuses de la Prusse sur l'Allemagne. La Prusse, en effet, maintenant qu'avait échoué la tentative du Parlement de Francfort de réaliser, sous la forme impériale, l'unité de tous les pays allemands, avait pris comme objectif la création d'une union restreinte d'États
1. La dépêche dans laquelle le général de La Moricière rapportait les questions qui lui avaient été posées à Pétersbourg à ce sujet, avait reçu une certaine publicité; elle avait été communiquée, à M. de Persigny lui-même dès son arrivée à Paris.
2. On peut rapprocher de cette hypothèse de M. Kisselef le bruit rapporté dans une dépêche de M. de la Hitte à M. de Persigny en date du 31 janvier 1850 : « Nous connaissons depuis longtemps l'existence du projet, fort peu arrêté suivant toute apparence, qui aurait pour but de créer un royaume de Thuringe en faveur de la maison de Cobourg. On prétend même que le cabinet prussien ou au moins M. de Bunsen (ministre de Prusse à Londres) n'a pas hésité à encourager sur ce point les espérances du prince Albert, et que cette tactique n'a pas été sans influence sur les dispositions favorables dont la cpur d'Angleterre s'est généralement montrée animée à l'égard de la Prusse. »
allemands, dont elle serait la directrice, et de laquelle l'influence autrichienne serait absolument exclue. L'Autriche, que ce projet alarmait, avait pu empêcher la Bavière et le Wurtemberg de s'enrôler dans Y Union restreinte (engerer Bund), et elle venait, par une campagne habile, de détacher de celle-ci la Saxe et le Hanovre, qui avaient commencé par céder aux sollicitations de la Prusse ; mais cette dernière, malgré la sécession des quatre royaumes secondaires de l'Allemagne, convoquait à Erfurt un parlement où seraient représentés tous les autres États allemands, et elle espérait que des délibérations de ce parlement résulterait la consécration de l'hégémonie prussienne sur la majeure partie de l'Allemagne.
Le prince Louis, qui de ses luttes de jeunesse en Italie passait pour avoir gardé un sentiment fort hostile à l'Autriche, était, disait-on, animé d'intentions très amicales vis-à-vis de ces projets de la Prusse ; il aurait même fait explicitement savoir à Berlin par le comte de Hatzfeldt, ministre de Prusse à Paris, « qu'il n'avait aucune objection à l'accroissement de forces que donnerait à cette puissance le succèâ de YUnion restreinte* ».
Avant que tous ces détails ne fussent connus à Pétersbourg, le gouvernement russe était resté assez ina,ctif devant les projets de la Prusse ; sans doute YUnion restreinte, qui devait consacrer la démolition de l'antique Confédération germanique, serait une violation des traités de 1815 toujours si chers à la Russie, mais on pouvait se flatter que, conçue par des amis et des confidents fidèles du très piétiste souverain Frédéric-Guillaume IV, la nouvelle organisation ne s'établirait pas par des moyens
1 . M . Emile Ollivier [Empire libéral) qualifie de Prologue de 1870 la mission de M. de Persigny et, en général, la diplomatie personnelle du prince président durant Tannée 1850. Peut-être serait-il plus exact de dire : le Prologue de Sadowa.
aussi révolutionnaires que ceux employés par le feu Parlement de Francfort, et qu'on ne verrait plus reparaître à Erfurt les utopies subversives qui avaient, pendant la durée de ce premier Parlement, si souvent choqué l'empereur Nicolas. Celui-ci, d'autre part, n'avait pas encore pardonné à l'Autriche l'exécution des généraux hongrois que, confiant dans sa mansuétude, il lui avait livrés après la capitulation de Yilagos1, et le ressentiment que lui inspirait cet acte de duplicité ne le disposait pas à appuyer l'Autriche dans ses efforts pour ressaisir son ancienne situation en Allemagne. La nomination de M. de Persigny, la signification qui fut aussitôt donnée à celle-ci8, l'accueil chaleureux fait à Berlin au nouveau ministre de France par le parti unitaire3, enfin et surtout le langage impétueux tenu par M. de Persigny pour représenter comme révolutionnaire la campagne de la Prusse contre l'Autriche* et pour préconiser un rapprochement de
1. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 7 novembre 1849 : « Schwarzenberg se plaint de nouveau amèrement de la Prusse et nous demande notre appui à Berlin. Il me répugne de me mêler de ces querelles, et je doute fort que l'empereur consente, dans ce moment, à faire une démarche en faveur de l'Autriche; il est encore très monté contre elle, à cause des quatorze généraux hongrois fusillés à Arad. » — La plupart des citations tirées des lettres de M. de Nesselrode sont extraites de la publication de son petit-fils le comte A. de Nesselrode [Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode, 1760-1856).
2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 21 décembre 1849 : « Accepter un pareil intrigant, c'est être tombé bien bas, et cela semble me prouver que le cabinet prussien a perdu tout sentiment de dignité. »
3. M. de Persigny au général de la Hitte : « M. deSchleinitz (ministre des affaires étrangères de Prusse) m'a exprimé chaleureusement ses compliments sur ma nomination au poste de Berlin. Il m'a dit que le roi était personnellement très satisfait du choix fait par le président de la République dans la personne d'un de ses officiers, et considérait ce choix comme le gage d'une union de plus en plus intime entre les deux gouvernements. »
4. M. de Persigny au général de la Hitte, 22 janvier 1850 : « Le mouvement à la tête duquel marche la Prusse est un mouvement
la Prusse et de la France, afin de consommer la ruine de la Sainte-Alliance1, tout cet ensemble de faits finit par émouvoir l'empereur Nicolas, qui, d'ailleurs, était de plus en plus mécontent de l'attitude peu loyale du gouvernement prussien dans la question des duchés de l'Elbe. Probablement il aurait, au bout de peu de temps, manifesté quelque mauvaise humeur du rôle pris à Berlin par le représentant français, si celui-ci, à cause des intempérances de son langage, n'avait bien vite perdu tout crédit, même auprès des plus hardis champions de l'expansion prussienne. Au surplus, de Paris il fut presque désavoué par son ministre *, et dès lors sa mission,
révolutionnaire. Il continue par rapport à l'Autriche et à la Russie l'œuvre commencée par la révolution de 1848. L'Allemagne, qui depuis 1815 était l'avant-garde de la Sainte-Alliance contre la France, a fait demi-tour. Certes, s'il suffisait d'une modification de territoire au profit de la Prusse pour remettre l'Allemagne en vedette sur le Rhin, l'Autriche et la Russie se prêteraient volontiers à l'ambition de la Prusse et s'inquiéteraient fort peu de sacrifier le,s petits États allemands; mais il ne dépend ni de la Russie, ni de l'Autriche, ni de personne de changer la nature des choses; c'est le système parlementaire et constitutionnel, c'est la révolution en un mot qui triomphe en Allemagne, et la révolution pousse l'Allemagne sur la Yistule, et non pas sur le Rhin. »
1. M. de Persigny au général de la Hitte, 11 janvier 1850 : « Si la Prusse marche résolument dans une politique qui modifie les rapports entre les grandes puissances et entame la triple barrière que le génie de la Sainte-Alliance avait élevée contre nous, c'est à l'attitude de la France qu'on le doit. C'est la France, en un mot, qui, en apparence simple spectatrice de ce grand débat (entre la Prusse et l'Autriche), en est en réalité la régulatrice, comme elle en sera un jour l'arbitre. »
2. Le général de la Hitte à M. de Persigny, 9 mars 1850 : « Le gouvernement de la République, monsieur, ne peut ni ne doit, dans les circonstances actuelles, proclamer la préférence qu'il accorde à l'un ou à l'autre de ces systèmes (union restreinte ou rétablisse? ment, demandé par l'Autriche, de l'ancienne. Diète de Francfort). Ce que nous avons à faire pour le moment, c'est de nous renfermer dans une grande réserve de langage, de protester que nous voulons rester étrangers aux débats intérieurs de l'Allemagne tant que les stipulations des traités et l'équilibre européen ne seront pas compromis, de témoigner en termes généraux une vive sympathie pour les droits et l'indépendance des Etats secondaires. »
LA FRANCE Et LA RUSSIE 163
limitée à une courte durée et qu'il coupa d'ailleurs de deux congés1, ne présenta plus d'intérêt européen. Lr insuccès de M. de Persigny * ne détourna pas le président, nous le verrons plus loin, de ses tendances à soutenir en Allemagne la cause de la Prusse contre celle de l'Autriche ; mais, pour le moment, le prince jugea bon de réserver son action; et il demeura neutre quand, au mois de novembre, la Prusse dut, sous la menace de la guerre, subir la loi de l'Autriche.
L'acte le plus important de la diplomatie française pendant la première moitié de l'année 1850, celui qui touchait le plus sensiblement la Russie, s'accomplit à Constantinople. Le 28 mai, le général Aupick, ministre de France en Turquie, remit solennellement au grand vizir Reschid Pacha et au ministre des affaires étrangères une note dans laquelle, au nom du gouvernement de la République française, il revendiquait « en faveur des religieux latins la possession des lieux saints, que l'article 33 des capitulations de 1740 leur a garantie ». Ces lieux, poursuivait U note, sont : « la grande église de Bethléem; le sanctuaire de la Nativité3, avec le droit d'y placer une nouvelle étoile4, de changer la tapisserie de la grotte5, d'y agir, enfin, comme possesseurs exclu-
1. Comme représentant du peuple à l'Assemblée législative, M. de Persigny ne pouvait recevoir qu'une mission de six mois; la sienne fut renouvelée au mois de mai; il resta onze mois titulaire de la Légation de Berlin.
2. Cet insuccès fut marqué par l'éclat de la réception faite au mois d'août, par le roi de Prusse, au comte de Chambord; à cette occasion, le roi Frédéric-Guillaume porta avec une certaine ostentation sa croix de Saint-Louis, que M. de Persigny, dans son rapport au général de la Hitte, confondit avec l'ordre du Saint-Esprit.
3. Le sanctuaire de la Nativité est la grotte située au-dessous de la grande église de Bethléem.
4. L'étoile précédente avait été volée ; celle par laquelle les Latins voulaient la remplacer, mais que les Grecs ne voulaient pas laisser poser, était un don de la reine Marie-Amélie.
5. Les tentures apposées par les Latins furent brûlées à diverses
164 LES ORIGINES DE LÀ GllERRË DE GRIMEE
sifs; le tombeau de la sainte Vierge1; la pierre de Fonction, les sept arceaux de la sainte Vierge dans l'église du Saint-Sépulcre. Le gouvernement français réclame encore pour les religieux francs lé droit de réparer la coupole de l'église du Saint- Sépulcre, et enfin il demande que dans cette église toutes choses soient remises en l'état où elles étaient avant l'incendie de 1808*. » La note se terminait par une phrase contenant une allusion non déguisée et bien peu opportune à la conduite tenue par la Porte six mois auparavant, dans la question des réfugiés de Hongrie. « La franchise et le courage avec lesquels la Sublime Porte est entrée dans des voies d'améliorations morales et de civilisation, l'adhésion qu'elle a donnée par sa conduite sage et mesurée aux grands principes du droit public européen, laissent au gouvernement français la ferme conviction que dans cette circonstance il ne fera pas inutilement appel à la bonne foi et à l'esprit d'équité du gouvernement de Sa Majesté Impériale, et que celui-ci en fournira une nouvelle preuve par son respect pour les engagements dont la France réclame l'exécution. Il mettra de la sorte et pour toujours un terme à des difficultés sans cesse renaissantes et à d'interminables récriminations qu'il n'entre certainement pas dans sa pensée de vouloir perpétuer. » Pour montrer qu'il s'agissait d'une revendication catholique et pas exclusivement française, le général Aupick avait sollicité le concours des représentants à Gonstantinople des autres puissances catho-
reprises par les Grecs; à la fin, l'empereur Napoléon III fit don de tentures incombustibles, en amiante, qui se trouvent encore dans la grotte.
1. Le tombeau de la Vierge est situé au pied de la montagne des Oliviers, sur la rive orientale du Cédron.
2. Les Grecs avaient réédifié la coupole après l'incendie de 1808 ; prise à la lettre, la note du général Aupick demandait donc l'anéantissement de cette réédification.
liques, c'est-à-dire de l'Autriche, de la Belgique, de l'Espagne, de la Sardaigne et des Deux-Siciles ; mais ce concours resta nominal, et en réalité la France fut seule à agir. C'est, du reste, ce que désirait le prince Louis; car en soulevant la question des lieux saints qu'il n'avait guère pesée, il considérait seulement un résultat à atteindre en France ; son but était de ramener à lui le parti catholique, à qui sa politique vis-à-vis du saint-siège avait, dans ces derniers temps, causé un grand désenchantement. Le pape Pie IX avait trouvé fort mauvais que le gouvernement français eût prétendu, après la prise de Rome, lui dicter sa conduite à l'égard de la population de cette ville, et il en voulait personnellement au prince de la fameuse lettre à Edgar Ney; il avait même témoigné ostensiblement son mécontentement en s'éloignant davantage des troupes françaises venues à son aide ; il avait transporté sa résidence de Gaète à Portici, dans un palais du roi de Naples. Or les catholiques de France partageaient fidèlement les sentiments du saint-père. Le prince crut avoir une occasion de dissiper la mauvaise impression qu'il avait produite sur eux, en réclamant du gouvernement ottoman, en faveur des religieux latins, le rétablissement des privilèges que leur avait recounus la grande capitulation de 1740; la perte de ces privilèges avait été, en effet, dans les dernières années, un sujet de doléarices assez vives de la part du saintsiège1. Le prince calculait bien que, pour obtenir l'acquiescement de la Porte, il faudrait soutenir une lutte ardente contre le clergé et la communauté grecs -orthodoxes; ceux-ci, en effet, ne se laisseraient pas, sans protestation, dépouiller de la jouissance de sanctuaires que les Latins, par incurie ou
1. Le retour du saint-père à Rome le 12 avril 1850 n'eut lieu qu'après que la décision du prince Louis-Napoléon de soulever la question des lieux saints avait été ébruitée.
manque de ressources, avaient peu à peu délaissés, et qu'eux-mêmes, au contraire, avaient entretenus et réparés. Mais la résistance des Grecs n'avait pas paru un obstacle redoutable. Ce que le prince Louis- Napoléon n'avait pas prévu, c'était l'intervention en leur faveur de l'empereur Nicolas ; peut-être lui avait-on dit que, l'Église russe étant autocéphale et indépendante, son chef ne prenait pas un intérêt très actif aux litiges concernant le patriarcat orthodoxe de Jérusalem1, et de fait il fallut un certain temps pour que l'empereur s'émût des démarches de la France ; quand, pour la première fois, au mois de mars 1851, il fit entendre à Paris des observations à leur sujet, l'argument qu'il mit en avant ne parut pas indiquer une opposition sérieuse; il était inopportun, déclarait M. Kisselef, d'élever en ce moment à Constantinople de pareilles réclamations, car elles risquaient de réveiller le fanatisme musulman, qui tout récemment encore avait fait rage à Alep et dans d autres villes de Syrie et qui ne pourrait voir sans ombrage un clergé étranger augmenter dans l'empire ottoman ses lieux de prière2.
1. L'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, connaisseur émérite des cnoses du Levant, jugeait tout autrement la situation ; ayant été avisé par le général Aupick de la démarche qui se préparait, Sir Stratford Canning écrivait, le 20 mai, à Lord Palmerston : « Le général Aupick m'a assuré que l'objet du litige est une simple question de propriété et de stipulation expresse de traité; mais il est difficile d'écarter, dans toute question pareille, les considérations politiques, et la discussion qui va s'engager fera probablement naître une lutte d'influence générale, surtout si la Russie intervient, comme l'on doit s'y attendre, en faveur de l'Eglise grecque. »
2. Le comte de Nesselrode à M. Kisselef, 13/25 mars 1851 : « Qu'il nous soit permis de le demander : a-t-on suffisamment réfléchi à Paris sur les conséquences qu'aurait pour la Turquie et sur l'effet que pourrait produire sur ses sujets grecs et musulmans une prise de possession même pacifique, même effectuée au nom de la tolérance religieuse, par un clergé étranger et sous les auspices d'une grande puissance étrangère? Les massacres, les*pillages qui tout récemment ont atteint à Alep et dans d'autres localités de la Syrie des milliers de chrétiens de toutes les communions, devraient
Quelle que fût donc, au mois d'août 1850, la profondeur des divergences séparant la politique extérieure de la France de celle de la Russie, ces divergences étaient latentes ; et si aucun acte de la diplomatie française n'avait été, durant les six derniers mois, de nature à plaire particulièrement à l'empereur Nicolas, aucun non plus n'avait été assez prononcé dans le sens de l'hostilité, pour l'animer contre le gouvernement de la République et combattre l'impression très favorable qu'avaient, au contraire, produite sur lui les actes de politique intérieure accomplis par le président.
Pendant la première année de sa présidence, le prince Louis avait été le captif de ses ministres1; puis quand, fatigué de leur tutelle méticuleuse, souvent même impertinente2, il avait congédié ces déplaisants Mentors pour les remplacer par des hommes d'une humeur sortable, il avait dû, dans sa conduite, tenir compte des idées de la majorité de l'Assemblée, avec laquelle il désirait encore alors
servir, ce nous sejnble, d'avertissement aux cabinets d'Europe sur le degré de fanatisme qui anime encore les populations musulmanes de ces contrées et sur le danger d'innovations qui blesseraient violemment des préjugés séculaires ou des droits consacrés par une longue jouissance. » Un santon très vénéré ayant été emprisonné à Alep par le gouvernement pour avoir refusé de payer l'impôt, la population musulmane s'était soulevée et avait attaqué les chrétiens. Les troupes régulières, sous le commandement deBem, devenu Mourad Pacha, rétablirent l'ordre.
1. Le mot est de M. Emile OUivier {Empire libéral); il donne le titre de Ministère de la captivité au chapitre qui a trait au ministère présidé par M. Odilon Barrot.
2. Voici quelques appréciations portées par ces ministres les uns sur les autres : d'après M. de Falloux, M. Dufaure était « un hérisson «cachant sa tête et ses pattes pour ne présenter qu'une boule armée de pointes aiguës » ; le même M. Dufaure était un rustre, suivant M. de Tocque ville. Ce dernier, dont nous avons eu l'occasion de signaler le caractère amer, a écrit sur son collègue, M. Hippolyte Passy : « Il avait cru s'abaisser en devenant le ministre d'un homme qu'il considérait comme un aventurier, et il cherchait à reprendre le niveau par l'impertinence. » On pourrait multiplier les citations de ce genre
vivre en bonne intelligence1. Les élections de mars et avril 1850 prouvèrent au président que, en se montrant déférent au sentiment de l'Assemblée, il avait, à son point de vue personnel, commis une faute; le pays, déçu dans son attente de prospérité matérielle et d'améliorations philanthropiques, s'en prenait de sa déception à l'Assemblée législative et courait au socialisme. Réfléchissant sur cette situation, le prince se dit que, pour regagner la nation égarée par le mécontentement, il fallait, au lieu de lui témoigner de la méfiance, la traiter avec faveur et cordialité; et il résolut sur l'heure de se séparer de l'Assemblée et de faire, en face d'elle, au besoin contre elle, une politique personnelle ayant pour premier, pour unique but, le bien-être du peuple. Cette résolution, il ne fut pas long à la proclamer2.
Le 9 juin 1850, tandis que les parlementaires, ceux que par dérision on nommait les Burgraves*, venaient, par peur du socialisme, de voter une loi mutilant le suffrage universel4, le prince Louis-Napoléon, venu à Saint-Quentin pour une inauguration de chemin de fer, fait la profession de foi suivante :
1. Message du 31 octobre 1849 : « Le nom de Napoléon est à lui seul tout un programme. Il veut dire : à l'intérieur, ordre, autorité, religion, bien-être du peuple; à l'extérieur, dignité nationale. C'est cette politique, inaugurée par mon élection, que je veux faire triompher, avec l'appui de l'Assemblée et celui du peuple. »
2. M. de Falloux [Mémoires d'un royaliste) raconte que, le 2 mai 1850, le président tint à un représentant de la droite à l'Assemblée législative le langage suivant : « Vos amis s'éloignent de moi; croyez bien qu'ils se trompent. Seul, je dispose des vraies forces du pays, et seul je pourrais donner à la droite la popularité qui lui manque... Les classes élevées ne comprennent pas le peuple; aussi ne sont-elles pas comprises par lui, et de là tous nos malheurs. »
3. Nom d'une tragédie alors très sifflée de Victor Hugo. Certes, il n'y avait pas beaucoup d'analogie entre les seigneurs au cœur d'airain du poète et les représentants irrésolus qui composaient la majorité de l'Assemblée législative; mais le public les trouvait également ridicules.