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L'EMPEREUR NICOLAS

Le mois de mai 1851 amenait la date à partir de laquelle la constitution de 1848, aux termes mêmes d'un de ses articles, pouvait être revisée par l'Assemblée législative. Cette revision était dans les vœux d'une grande partie de la nation française, qui ne cessait de la réclamer par des pétitions; et à l'étranger, les hommes d'État qui s'inquiétaient de l'avenir, notamment l'empereur Nicolas, la souhaitaient également.

La constitution de 1848 stipulait que les pouvoirs du prince Louis-Napoléon prendraient fin le 10 mai 1852; ceux de l'Assemblée se prolongeaient seulement jusqu'au 28 du même mois. La France devait donc être appelée, dans un laps de temps très court, à l'élection de son président et de son parlement, c'est-à-dire que presque au même moment il y aurait chez elle remplacement du pouvoir exécutif et remplacement du pouvoir législatif; selon le mot pittoresque du prince Albert de Broglie1, « les deux câbles du vaisseau se rompaient à la fois ». Dans l'état d'excitation où vivait alors le pays, ce renouvellement général apparaissait effrayant, et les gouvernements étrangers étaient portés à considérer comme indubitable qu'au milieu des manœuvres et

1. Devenu duc de Broglie en 1870, il fut ambassadeur à Londres en 1871 et ministre des affaires étrangères en 1873.

des rivalités des partis s'entre-déchirant pour obtenir le triomphe dans les élections, la guerre civile se déchaînerait en France et menacerait de ramener dans plusieurs pays d'Europe un bouleversement semblable à celui de 18481.

Cette éventualité était très redoutée de l'empereur Nicolas; il voyait l'incendie allumé en France se propager en Allemagne, et de là gagner la Pologne, toujours prête à prendre feu. Gomment ce péril serait-il conjuré? Dans l'esprit de l'empereur, — il n'avait pas laissé ignorer ses idées au général de Gastelbajac, — il fallait qu'à Paris l'Assemblée législative prît sur elle de proroger do plusieurs années la présidence du prince Louis-Napoléon, ou même simplement qu'elle rapportât la disposition qui interdisait jusqu'en 1856 la réélection de celui-ci par la nation; comme, d'après l'empereur Nicolas, cette réélection était certaine, il n'y aurait plus, pensàit-il, d'interruption dans l'exercice du pouvoir présidentiel par le prince, et ainsi, au cas où les élections législatives amèneraient des désordres, le prince Louis-Napoléon serait là pour en assurer la répression et préserver ainsi l'Europe de nouvelles catastrophes.

C'est avec ces idées que l'empereur Nicolas quitta Pétersbourg le 8 mai 1851, se rendant à Varsovie. Primitivement, ce voyage n'avait pour but que l'inspection de deux corps d'armée et l'examen des tra-

i. Le comte de Nesselrode au comte Chreptovilch, 27 octobre 1851 : « L'année 1852 menace d'être néfaste... L'année prochaine, les événements qui éclateront en France ne laisseront pas que de réagir sur l'Italie... Si la France est bien malade, je crains fort que la santé de la robuste Angleterre ne commence également à faiblir. » — Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, octobre 1851 : « Ne pas comprendre (à Copenhague) la nécessité de se débarrasser un moment plus tôt de l'occupation fédérale du Holstein, de terminer cette longue et malheureuse affaire avant qu'une nouvelle révolution n'éclate en France, c'est vraiment pousser la déraison jusqu'à ses dernières limites. »

vaux du chemin de fer de Varsovie à Pétersbourg, travaux tout récemment entrepris, mais dont la dépense (on devine comment) prenait déjà des proportions exorbitantes. L'impératrice Alexandra élargit la portée du voyage : profitant de la proximité entre Varsovie et Berlin, elle organisa une entrevue de son mari et de son frère le roi de Prusse. Il y avait sept ans que les deux souverains ne s'étaient vus, et pendant ce temps ils avaient été séparés par des dissentiments graves qui, à certains moments, avaient failli se transformer en une lutte ouverte. L'impératrice fut heureuse d'opérer leur réconciliation et de raviver l'amitié qu'ils s'étaient vouée trente-cinq ans auparavant. L'entrevue avec le roi de Prusse entraînait pour l'empereur Nicolas une entrevue semblable avec l'empereur d'Autriche, à qui il devait rendre la visite faite l'automne précédent à Varsovie : le voyage, d'administratif qu'il devait être, devenait éminemment politique.

Le roi Frédéric-Guillaume, tout à fait revenu de ses velléités libérales, redoutait, au moins autant que son impérial beau-frère, l'explosion de nouveaux mouvements révolutionnaires en Europe ; il était donc certain qu'à Varsovie ils causeraient des moyens de parer à ce danger et que leurs conversations se porteraient naturellement vers la France, où tous deux s'accordaient à voir le germe du mal. Mais tandis que l'empereur, devenu plein de considération pour le président1, tenait à témoigner osten-

1. Le chancelier de Nesselrodc ne partageait pas la bonne opinion de son maître sur le prince Louis-Napoléon, tout en souhaitant le succès de ce dernier. Le chancelier écrivait le 27 octobre 1851 à son gendre le comte Chreptovitch : « Ce que Kisselef mande sur l'état de la France ne nous fait, hélas ! pas voir plus clair sur son avenir. Une seule vérité m'est démontrée, c'est que le président est un bien pauvre sire, mais malheureusement le seul chef de gouvernement possible, vu les trop nombreuses divisions qui régnent dans le parti de Tordre. »

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siblement à celui-ci du bon vouloir, le roi Frédéric- Guillaume, réconcilié avec l'Autriche et favorable par sentiment à la restauration sur le trône de France du comte de Chambord, ne s'inquiétait de ménager ni le prince Louis-Napoléon ni la République française ; loin de là, il arrivait à Varsovie avec le projet de renouer contre le gouvernement présidentiel et la République l'ancienne ligue formée contre le roi Louis-Philippe par la Russie, la Prusse et l'Autriche. Dans ce but, il proposa à son beau-frère de se rendre ensemble à Cracovie pour se rencontrer en cet endroit avec l'empereur François-Joseph. Mais l'empereur Nicolas rejeta vivement cette idée, disant qu'une pareille entrevue paraîtrait la répétition de celle de Mùnchengraëtz en 1833 1 et aurait forcément un caractère d'hostilité contre la France; or il ne voulait rien faire dont celle-ci pût prendre ombrage. Il irait donc seul rendre visite à l'empereur François- Joseph, et non pas à Cracovie, ville récemment annexée à l'Autriche contre le vœu de la France, mais à Olmûtz, dont le nom, s'il évoquait des souvenirs pénibles pour la Prusse, ne pouvait choquer les oreilles françaises2.

Puis, afin que le roi Frédéric-Guillaume fût bien fixé sur la nature de ses intentions, l'empereur pro-

1. En septembre 1833 l'empereur d'Autriche François Ier reçut à Mùnchengraëtz, en Bohême, la visite de l'empereur Nicolas et du prince héritier de Prusse, le futur Frédéric-Guillaume IV.

2. Le baron de Manteuffel, président du conseil des ministres prussien, rendait compte dans les termes suivants, au ministre de la République à Berlin, du refus fait par Nicolas à son beau-frère : « L'empereur ne s'est point prêté à l'entrevue parce qu'il a voulu éviter tout ce qui aurait pu donner â cette réunion un caractère politique, principalement en ce qui touche les affaires intérieures de France. Moi-même , ajoutait le baron , j'ai pris la liberté d'émettre l'opinion que le Roi ne devait pas accompagner l'empereur à Cracovie ou ailleurs. Il m'a paru que Sa Majesté ne devait pas avoir l'attitude d'un prince qui aurait semblé faire partie de la suite de l'empereur de Russie. » (M. Armand Lefebvre à M. Baroche, 30 mai 1851.)

fita d'une conversation avec le président du conseil prussien, venu à Varsovie à la suite du roi, pour indiquer la conduite que, d'après lui, les puissances monarchiques devaient observer à l'égard de la France : « Le pouvoir présidentiel, dit-il, est entouré de difficultés; il faut se garder de les compliquer en lui suscitant des embarras extérieurs. Nous devons tous désirer que l'autorité morale de ce gouvernement se fortifie1. »

A l'entrevue d'Olmùtz, qui suivit immédiatement celle de Varsovie, les affaires de France ne pouvaient être une cause de division entre les deux augustes interlocuteurs, car l'empereur François- Joseph, sous la prudente inspiration du prince Schwarzenberg, était alors aussi favorable que l'empereur Nicolas au prince président; les entretiens, au surplus, portèrent principalement sur l'état de l'Allemagne.

Ayant ainsi échangé ses vues avec les deux souverains voisins, l'empereur Nicolas trouva nécessaire dé donner au gouvernement français une preuve d'amitié, en lui faisant officiellement et sans délai connaître la véritable portée des deux entrevues. D'Olmùtz même, sur Tordre de son maitre, le comte de Nesselrode envoya donc à Paris, à M. Kisselef, avec charge de la communiquer au ministre des affaires étrangères, une dépêche rendant très exactement compte de ce qui venait de se passer et affirmer que l'Europe « pouvait s'en féliciter2 ».

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