‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 43 sur 112 · Ce mot fut alors employé par Lamennais · texte numérisé non relu

Ce mot fut alors employé par Lamennais

3. Au général de la Hitte, qui quitta le ministère pour ne pas signerla destitution du général Changarnier, succédèrent M. Drouyn de Lhuys le 9 janvier, le baron Brenier le 24 janvier, M. Baroche le 10 avril, et enfin le marquis Turgot le 26 octobre.

crainte que « la désorganisation sociale de la France n'y attirât les armées du Nord »; et quinze jours après, il annonçait à ce même ministre qu'en prévision des graves événements qui se préparaient, et inquiet du contre-coup qu'ils pourraient avoir en Russie, le gouvernement impérial renforçait les mesures, déjà pourtant très sévères, prises pour restreindre l'entrée dans l'empire des voyageurs et surtout des idées venant de France.

Au mois de novembre, le général revit l'empereur à une parade qui fut défilée sur la place du Palais-d'Hiver, et au sujet de laquelle il s'est conservé à Pétersbourg une légende orale que nous reproduisons, bien que dans les pièces contemporaines nous n'en ayons pas retrouvé de mention.

C'était une de ces journées désolées comme la fin de l'automne en prodigue à Pétersbourg. Le ciel, enveloppé d'une brume grise, semble condamné à ne plus jamais laisser voir son azur; le sol, imprégné de neige fondante, est transformé en un cloaque fangeux; une humidité pénétrante empoisonne l'air, et l'apparence sordide que revêt toute chose dispose l'homme au désespoir. L'année précédente, ces tristesses de la nature n'avaient pas eu d'effet sur le général de Castelbajac; ayant fait à pied en 1812 la retraite de Moscou, il était aguerri contre le climat de Pétersbourg; mais, durant cette parade de novembre 1851, le brillant militaire, qui d'ordinaire suivait avec tant d'entrain les évolutions des troupes, restait à l'écart, morne et abattu. L'empereur eut vite remarqué ce changement de contenance, et, appelant à lui le général, il lui demanda affectueusement : « A quoi pensez-vous ? »

Sous le coup de cette question inattendue, le général reprit ses esprits, et, mettant sa tristesse sur le compte du mauvais temps, il répondit : « Sire, je pensais que l'aïeul de Votre Majesté, Pierre le

Grand, a été bien compatissant pour les étrangers que leurs fonctions devaient dans l'avenir amener à vivre en Russie : pouvant établir sa capitale à Arkhangel, il a daigné ne pas la placer plus au nord que Pétersbourg. »

Enfin, le 11 décembre, la poste apporta à Pétersbourg la nouvelle du dénouement de la crise qui sévissait depuis de si longs mois en France; et le 14, le général de Castelbajac ayant reçu, avec les proclamations du prince Louis, deux dépêches enthousiastes de son chef, le marquis Turgot, s'empressait de les communiquer au chancelier en le priant de les porter officiellement et sans délai à la connaissance de l'empereur. Dans la première de ces dépêches, écrite le 2 décembre même, le marquis Turgot relatait le coup d'Etat : « Le président de la République devait aux six millions de Français qui l'ont élu, aux puissances européennes qui ont accueilli sa nomination comme une ère nouvelle de tranquillité pour la France, de préserver celle-ci d'une révolution dont l'Europe entière pouvait éprouver le contre-coup. Fort de ses patriotiques intentions, repoussant les dangers qui eussent jeté la France et l'Europe dans des catastrophes sans issue, il convie la nation à choisir, dans sa liberté, une forme de gouvernement forte et durable. Cet appel au suffrage de tous dans un moment aussi solennel pour le pays doit éclairer l'Europe et le monde entier sur la véritable pensée du président de la République et sur le but qu'il ambitionne. Il ne saurait, d'ailleurs, exister d'équivoque à la lecture des proclamations qui ont annoncé à Paris et à la France l'acte par lequel le gouvernement a mis fin à une crise menaçante pour le repos du monde. »

La seconde dépêche, écrite le 5 décembre, c'est-àdire après la répression des troubles qui, la veille et l'avant- veille, avaient ensanglanté Paris, annon-

çait le retour du calme dans la capitale et la convocation des électeurs aux 20 et 21 décembre pour se prononcer, au suffrage universel et au scrutin secret, sur l'attribution au prince Louis -Napoléon d'une présidence décennale et sur la promulgation d'une nouvelle constitution analogue à celle de Tan VIII, c'est-à-dire à celle du Consulat. Entre autres choses, la dépêche assez longue du marquis Turgot contenait ce passage sur la conduite de l'armée de Paris : « En peu d'heures, les barricades formées dans les quartiers Saint-Denis et Saint- Martin et dans quelques rues latérales aux boulevards, ont été enlevées par la troupe avec une vigueur et une résolution que n'arrêtait aucun obstacle; si elles se relevaient, elles seraient anéanties avec la même énergie. L'armée, orgueilleuse de la mission qu'elle remplit, a montré ce que peut la bravoure consciencieuse et réfléchie de la force publique agissant pour le salut de tous; elle assure le repos de la France. On ne lui refusera pas l'honneur d'avoir bien mérité de l'Europe, sourdement menacée elle-même par la démagogie. »

L'empereur Nicolas, dès qu'il eut pris connaissance des pièces remises par le général de Gastelbajac, voulut présenter au prince Louis ses félicitations. A cet effet, il fit rédiger par le comte de Nesselrode une note verbale qu'un courrier spécial porta aussitôt à Paris à M. Kisselef. « L'empereur Nicolas, disait ce document, a très favorablement accueilli la nouvelle des événements du 2 décembre; il considérait l'attente des éventualités de 1852 comme nuisible à la consolidation de la tranquillité dans toute l'Europe. Les proclamations de M. le président de la République à l'armée et à la nation ont confirmé Sa Majesté dans la haute idée qu'elle avait de la loyauté et du courage du prince. Le rétablissement de Tordre, si vigoureusement défendu à Paris,

les adhésions des départements, font espérer à Saint- Pétersbourg que la France et l'Europe n'ont plus rien à redouter pour 1852. »

M. Kisselef vint lire cette note au marquis Turgot, mais ne lui en laissa pas copie; il avait reçu du comte de Nesselrode l'ordre de ne pas s'en dessaisir. Cette réserve surprit à Paris ; car lé chancelier, très fier du style français de sa chancellerie, faisait, dès que c'était diplomatiquement possible, remettre au gouvernement de la République le texte des dépêches qu'il adressait à M. Kisselef, même des plus insignifiantes. Pourquoi cette dérogation aux anciennes habitudes, quand surtout les circonstances lui donnaient une signification grave ? Le chancelier avait réfléchi; les troubles de Paris, bien qu'il en connût la répression, l'inquiétaient; il apprenait que des protestations s'étaient élevées sur différents points en province ; on parlait de désordres, de jacquerie même, dans certains départements. Etait-on, après tout, assuré du succès définitif du prince Louis? Mieux valait ne pas s'engager par écrit en sa faveur; on serait plus libre pour se retourner d'un autre côté, si le plébiscite ne donnait pas la réponse affirmative demandée par le prince. — D'un autre côté, le coup d'Etat accompli par le prince Louis- Napoléon ne présageait-il pas à brève échéance le rétablissement de l'empire français? Or l'empereur Nicolas à cette époque ne voulait pas admettre la possibilité même de ce rétablissement; un tel événement serait une offense à la gloire de la Russie; l'empereur Alexandre avait renversé Napoléon Ier; c'était pour Nicolas un point d'honneur que d'empêcher le neveu de ce grand et terrible ennemi de restaurer le trône abattu par les armes russes.

Écrivant le 21 décembre à son confident et ami le ministre de Russie à Vienne, le chancelier lui disait : « Je vous envoie, mon cher baron, un courrier

exprès pour vous mettre, un moment plus tôt1, au fait de l'attitude que l'empereur a cru devoir adopter vis-à-vis de la France à la suite du coup d'État de Louis Bonaparte, attitude que l'on sera désireux de connaître à Vienne. Elle se trouve définie dans la courte dépêche adressée à M. Kisselef et ostensible pour le président2; j'espère qu'il en sera content. Le flatter davantage et lui dire plus n'aurait pas été prudent; dans des circonstances pareilles il ne faut pas se lier les mains, et une attitude un peu expectante est toujours la meilleure. Que le président maintienne la paix au dehors et ne se fasse pas empereur. Aux yeux de notre empereur, ce sont là les conditions sine qua non auxquelles il nous sera permis d'entretenir de bonnes relations avec lui. Il y a certainement beaucoup à dire sur la manière dont le coup d'Etat a été exécuté, et à regretter les actes de violence qui à distance peuvent paraître inutiles. Malheureusement on ne fait pas une omelette sans casser des œufs. Quant à l'urgente nécessité de ce coup de rigueur, elle saute aux yeux de tous les amis de l'ordre en Europe et doit être accueillie par eux avec autant de joie que de reconnaissance. C'est du même coup que Louis Bonaparte a tué les rouges et les doctrinaires constitutionnels. Puissent-ils ne jamais revivre ! »

Il va de soi que le rusé chancelier ne révéla pas sa véritable pensée au général de Castelbajac, quand celui-ci vint lui demander le motif de la réserve recommandée à M. Kisselef. Le comte de Nesselrode déclara qu'en agissant ainsi, il avait cru rendre service au prince président3; une approbation écrite

- 1. Expression levantine, affectionnée par M. de Nesselrode et signifiant aussi vite que possible.

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