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Circulaire du ministre Turgot, 24 décembre

206 LES ORtGINKS DE LA GUERRE DE CRIMÉE

ordonnait une réduction de l'armée russe, maintenue sur le pied de guerre depuis le printemps de 1848. « Devant tous les mouvements politiques survenus en France depuis la paix générale, faisait remarquer avec une certaine satisfaction le général de Castelbajac, la Russie, par des augmentations ou des concentrations de troupes, avait toujours commence par se mettre en garde contre les éventualités que ces changements politiques pourraient amener; dans cette dernière circonstance, rien de pareil n'a eu lieu (même dans plusieurs régiments de cavalerie de la garnison de Pétersbourg les réservistes venaient d'être licenciés), et rien, à mes yeux, ne prouve mieux la confiance de l'empereur Nicolas dans l'acte énergique et conservateur de la paix européenne accompli par le prince président1. »

L'attitude de l'empereur Nicolas en face du coup d'État était d'autant plus frappante que ses sentiments d'orthodoxe fervent venaient à la longue de le mettre en opposition déclarée avec la France dans la* question des lieux saints, dévenue brûlante; il avait même été amené à intervenir personnellement dans celle-ci.

Tant que le général Aupick était resté à la tête de la Légation de France à Constantinople, la discussion engagée sur les lieux saints entre la France et la Turquie avait été languissante. Les deux parties étaient bien d'accord pour procéder à la vérification des titres possédés par les religieux latins sur les lieux saints; mais, tandis que la Légation de France voulait que cet examen portât sur l'état de choses

1. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 1er janvier 1851. — Le 15 février, le général revenait sur ce même sujet : « Je vous ai entretenu, monsieur le ministre, de la réduction opérée dans le chiffre de l'armée russe; je dois ajouter que cette réduction a été plus considérable que je ne l'avais annoncé; c'est une assurance nouvelle de la croyance de l'empereur au maintien de la paix européenne. »

existant en 1740 au moment de la concession de la grande capitulation, la Sublime Porte, endoctrinée apparemment par le ministre de Russie, M. Titof, soutenait que, « comme tous les chrétiens des diverses croyances ont part aux saints lieux chrétiens et sont en possession de plusieurs anciens firmans et titres » à leur sujet, il était nécessaire, pour pouvoir se prononcer en toute équité, de « voir et méditer profondément les firmans et autres pièces authentiques et valables » délivrés par l'autorité ottomane aux autres communions chrétiennes, soit avant, soit après la capitulation de 17401.

Tel était l'état de la discussion quand, le 5 mai, arriva à Constantinople le marquis de La Valette, nommé ministre de France en remplacement du général Aupick. Ambitieux et ardent, le marquis de La Valette connaissait l'intérêt politique qui avait décidé le président à faire valoir les revendications des Latins; il donna donc, dès son arrivée, à la négociation languissante une vigoureuse impulsion. Pourtant, étant passé par Rome lorsqu'il se rendait à Constantinople, il avait pu constater, par ses entretiens avec de hauts prélats de la cour pontificale, que le Saint-Siège attachait moins d'importance que ne le pensait le prince au succès des revendications des Pères de terre sainte8; et, d'autre part, les instruc-

1. Note de la Sublime Porte au ministre de France, 22 décembre 1850.

2. Dans une lettre adressée de Rome le 21 avril au ministre des affaires étrangères, le marquis de La Valette, rapportait la déclaration suivante que venait de lui faire, au sujet des lieux saints, le cardinal Antonelli, secrétaire d'Etat : « Les concessions que vous obtiendrez, quelles qu'elles soient, seront accueillies par nous avec satisfaction et reconnaissance, parce que d'avance nous savons que les circonstances et les intérêts généraux ne vous auront pas permis d'en obtenir de plus larges. » — Deux jours plus tard, après l'audience de congé que lui avait donnée le pape Pie IX, le marquis de La Valette écrivait : m Le différend qui s'est élevé entre le saintsiège et les Arméniens catholiques pour la nomination du primat et des évêques, question qui me paraissait d'un ordre secondaire,

tions qui avaient été remises au marquis avant son départ de Paris lui prescrivaient la modération, lui recommandaient surtout d'éviter tout ce qui pourrait donner à la Russie un motif de ressentiment contre la Turquie : « Par intérêt d'influence, par point d'honneur, disaient ces instructions, la Russie soutient les usurpations des Grecs, et l'on sait combien la Porte craint et a raison de craindre de la mécontenter. » Par conséquent, « la franchise, la loyauté, nous feraient un devoir, si la Porte se montrait disposée à entrer en lutte contre sa redoutable voisine, de ne pas encourager une témérité qui pourrait devenir pour elle le principe d'une catastrophe dont nous aurions peu de moyens de la préserver, ne fût-ce qu'à raison de notre situation topographique ». Après de telles prémisses, la conclusion devait naturellement ramener à des dimensions très modestes la revendication qu'avait présentée le général Aupick et que le marquis de La Valette était maintenant appelé à poursuivre : « C'est une affaire très difficile, très délicate, et que cependant il n'est pas possible d'abandonner, à moins de renoncer à cette prérogative de protection des couvents latins dans l'Orient que nous assurent les anciens traités et que certains gouvernements nous envient d'autant plus qu'en fait elle est interprétée comme le protectorat du catholicisme1. Sans doute, nous n'obtiendrons pas tout ce que nous demandons, tout ce que le droit strict nous adjugerait peut-être, mais nous pourrons en obtenir une partie; et, en tout cas, nos démarches doivent avoir pour objet d'arrêter le cours de ces usurpations, qui à la longue eussent dépouillé complètement les couvents latins. »

Négligeant la pensée de conciliation et de tempo-

domine, au contraire, à ma grande surprise, la question des lieux saints elle-même, dans l'esprit de la cour de Rome. » 1. Allusion à l'Autriche.

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risation qui avait inspiré ces instructions, M. de La Valette s'empressa de faire passer la question des lieux saints de la région des discussions spéculatives dans celle des réalisations pratiques. A cet effet, il exigea, sans plus parler de la capitulation de 1740, qu'il fût procédé sans retard à l'examen, qui avait jusqu'alors été constamment ajourné, des titres possédés par les deux parties rivales; il fit confier cet examen à une commission mixte dans laquelle, en vue de paralyser toute accusation de collusion, il fit nommer le logothète du patriarcat orthodoxe de Constantinople, séide avéré de la légation de Russie; enfin, comme, malgré toutes les intrigues mises en œuvre, les résultats définitifs de l'examen s'annonçaient comme devant être plutôt favorables aux Latins, il proposa à la Porte de terminer d'un coup toute la contestation au moyen de la transaction suivante : possession en commun par les Latins et les Grecs des dix sanctuaires contestés.

M. de Lai Valette se flattait de l'espoir que cetle transaction serait facilement acceptée par la Porte ; il n'avait pas compté avec le zèle religieux de son collègue russe; celui-ci ne voulait admettre l'idée non seulement d'aucune restitution à faire aux Latins, mais même d'une participation à leur accorder; aussi, après avoir inutilement lutté à Constantinople contre les efforts de M. de La Valette, recourut-il en Russie à un moyen extrême; il provoqua une démarche directe de l'empereur Nicolas auprès du sultan.

Dans le courant d'octobre 1851, un aide de camp de l'empereur arriva à Constantinople avec la mission officielle de remettre au sultan une lettre de cérémonie répondant aux félicitations que ce dernier avait adressées à l'empereur pour le vingt-cinquième anniversaire de son couronnement; mais à cette lettre en était jointe une autre, tout entière écrite de la main de l'empereur, et dans laquelle il demandait

instamment au sultan que rien ne fût changé à l'état de choses existant alors dans les sanctuaires chrétiens de Jérusalem et de Bethléem. Cette lettre, dont le texte ne fut pas divulgué, contenait, d'après les personnages turcs qui purent la voir, à la fois « une prière et une menace»; et elle accusait, en outre, les ministres ottomans qui avaient traité avec M. de La Valette de s'être montrés trop déférents à des désirs injustifiés de la France1.

L'effet de la lettre impériale sur le gouvernement ottoman fut instantané ; non seulement la transaction proposée par M. de La Valette fut rejetée, mais même les séances de la commission chargée d'examiner les titres de possession des Latins et des Grecs sur les lieux saints furent indéfiniment ajournées.

M. de La Valette, en présence de ce revirement, s'emporta, et, oubliant ses instructions, il se répandit en reproches auprès du grand vizir, du ministre des affaires étrangères, du premier secrétaire du sultan, et attaqua ouvertement la Russie : « Nous étions disposés, disait-il, par esprit de paix, de conciliation et de bienveillance pour la Turquie, à partager avec nos adversaires la possession des dix

1. M. de La Valette à M. Baroche, 25 octobre 1851 : « Il résulte d'informations que je tiens du grand vizir lui-même que la lettre de l'empereur Nicolas est conçue dans des termes pleins d'affection et de bienveillance ; mais si j'en crois des renseignements puisés à d'autres sources et que Sir Stratford Canniug a confirmés dans une visite qu'il m'a faite aujourd'hui même, les sollicitations de l'empereur Nicolas trahiraient à dessein l'intention de ne souffrir aucune résolution qui porterait atteinte à sa religion ; en d'autres termes, sa lettre contiendrait à la fois une prière et une menace. » Un mémoire ottoman attribué au grand vizir Fuad Pacha et publié par le baron de Testa (Recueil des traités de la Porte ottomane) donne l'analyse suivante de la lettre de l'empereur : « La lettre autographe du czar contenait des représentations en faveur de la conservation intégrale des privilèges religieux des Grecs à Jérusalem ; elle accusait vis-à-vis de leur souverain les ministres ottomans auxquels elle faisait un crime d'avoir reconnu un ancien traité dont l'interprétation pouvait amener le changement du statu quo. »

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sanctuaires qui nous appartenaient exclusivement en vertu d'un traité ; une puissance étrangère sans titre, sans traité, intervient, s'y oppose, et la Porte, oubliant les règles les plus élémentaires du droit public, cède à ses sollicitations ou à ses menaces et refuse d'exécuter les obligations que lui impose une convention dont elle ne peut cependant contester les termes iii l'esprit. L'opinion publique ne s'y méprendra pas ; il sera certain pour tout le mondé qu'un puissant voisin est désormais l'arbitre des volontés de la Porte, et que ce n'est plus à Constantinople, mais à Pétersbourg, qu'il faudra demander l'exécu-» tion des traités conclus avec la Turquie. » Puis le fougueux diplomate cherchait à persuader la Porte qu'elle aurait tort de se préoccuper du langage et des démarches de la Russie; celle-ci, dans l'état où se trouvait alors l'Europe, ne voudrait pas créer de graves complications en Orient; d'autre part, en cédant à l'empereur Nicolas, la Turquie élèverait plus haut que jamais dans l'esprit des populations grecques l'influence et l'autorité de celui-ci, et il pourrait à l'avenir compter avec raison sur leur dévouement; il était donc sage et politique pour la Turquie d'affirmer, en résistant, sa volonté, son bon droit et son indépendance1.

M. Titof n'était pas homme à rester en arrière sur son collègue français; à peine informé des vigoureuses sorties de celui-ci , il déclara à la Porte que l'empereur Nicolas retirerait de Constantinople toute sa légation, s'il était fait au ministre de France une proposition quelconque pouvant avoir pour conséquence une modification de la situation présente des diverses communions chrétiennes en Palestine.

Là-dessus, M. de La Valette réclama à Paris, sans la préciser, du reste, « une manifestation énergique et

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