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CHAPITRE VIII

BRUITS DE RESTAURATION IMPÉRIALE EN FRANCE DÉSAPPROBATION DE L'EMPEREUR NICOLAS

La constitution que le prince président, à la suite du plébiscite des 20 et 21 décembre, promulgua le 14 janvier 1852, affirmait bien le maintien en France de la forme républicaine, le président étant nommé pour une durée de dix ans par le suffrage universel1. Mais en même temps le mouvement impérialiste qui depuis trois ans se manifestait en France avec plus ou moins d'élan, selon les circonstances, prenait une vigueur qui devait encourager le prince Louis- Napoléon à brusquer la réalisation de son rêve de jeunesse : Etre empereur! et plusieurs décrets qui furent promulgués pendant les mois de décembre et janvier et certains actes du président parurent accuser chez ce dernier l'intention de transformer sans plus de retard la présidence décennale en un empire héréditaire; ainsi un Te Deum solennel, suivi du chant Domine salvum fac Napoleonem, fut célébré, comme pour un souverain, le 1er janvier à Notre- Dame de Paris, les aigles impériales furent rétablies sur les drapeaux et sur les croix de la Légion d'honneur, l'effigie du prince président remplaçait sur les monnaies la tête de la République, enfin le prince transporta de l'Elysée au Palais des Tuileries son installation.

1. Art. II. — Le gouvernement de la République française est confié pour dix ans au prince Louis-Napoléon Bonaparte, président actuel de la République,

Avant même que ces faits se fussent produits, le ministre d'Autriche à Paris avait écrit à son gouvernement que la prochaine proclamation de l'empire n'était pas douteuse; et le prince Schwarzenberg, qui, nous l'avons déjà dit, était, par raison de prudence politique, décidé à faire tout ce qui serait possible pour plaire au prince Louis-Napoléon, fit savoir aussitôt à toute l'Europe, au moyen d'une circulaire adressée aux agents autrichiens à l'étranger, que si le prince président veïiait à se proclamer empereur, il serait immédiatement reconnu en cette qualité par l'empereur François-Joseph, et que même le gouvernement autrichien ne lui contesterait pas la faculté de choisir son successeur; l'Autriche ne prendrait une attitude opposante que si le prince Louis inaugurait une politique belliqueuse et envahissante; or rien, ajoutait le prince Schwarzenberg, ne permettait de supposer que cette éventualité fût à redouter1.

Cette démonstration bruyante du premier ministre autrichien en faveur du mouvement impérialiste en France causa à Pétersbourg une fort désagréable impression2; l'empereur Nicolas ne s'attendait pas, •en effet, à voir la puissance qu'il considérait comme son alliée la plus intime et la plus attachée aux principes de la Sainte-Alliance, faire aussi facilement bon marché des traités de 1815 qui, d'après lui, avaient pour toujours aboli l'empire en France3. « Heureusement, écrivait le chancelier de Nesselrode à son confident ordinaire le baron de Meyendorf, ministre

1. Circulaire du prince de Schwarzenberg du 29 décembre 1851.

2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 7 janvier 1852 : « La manière dont le prince Schwarzenberg envisage la reconnaissance du titre impérial que Louis-Napoléon paraît être tenté de se donner, n'a pas satisfait l'empereur. »

3. La déclaration du congrès de Vienne en date du 13 mars 1815 n'était pas aussi péremptoire ; elle disait : « Les puissances déclarent que Napoléon Buonaparte s'est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique. »

de Russie à Vienne, il n'y a pas periculum in mora, comme semble le croire le prince Schwarzenberg sur la foi des rapports de Hùbner ; il ne faut pas attacher de valeur aux opinions et aux prophéties de ce diplomate, très spirituel à la vérité, mais en même temps fort léger. Kisselef me donne des notions plutôt rassurantes sur la question du titre impérial à prendre par Louis-Napoléon; il ne pense pas que pour le moment la situation où celui-ci se trouve et l'état de l'opinion publique en France lui permettent de se laisser aller à une détermination aussi extravagante pour un homme sans postérité, qui dès lors ne saurait devenir la souche d'une nouvelle dynastie1. »

Cette confiance qu'exprimait ainsi M. de Nesselrode fut ébranlée par les manifestations de souveraineté auxquelles se livrait coup sur coup le prince président, et par les propos « peu édifiants » qu'il tint sur ces entrefaites à M. Kisselef, propos « qui prouvaient malheureusement que les idées impérialistes lui trottaient furieusement par la tête*. »

En même temps, le ministre français de la guerre ayant, dans une circulaire, qualifié de provisoire la délimitation donnée à la circonscription militaire dont Strasbourg était le chef-lieu, cette expression fut interprétée en Allemagne comme indiquant des visées d'agrandissement de la France aux dépens des provinces rhénanes, et les inquiétudes suscitées à Berlin se propagèrent jusqu'à Pétersbourg.

L'empereur Nicolas prit beaucoup moins au tragique que ses ministres ces diverses nouvelles; ce-

1. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 7 janvier 1852. Le 16 janvier, le comte de Nesselrode, revenant sur le même sujet, écrivait au baron de Meyendorf : « Les informations que nous avons eues jusqu'à présent nous font plutôt croire que, malgré les aigles et les Tuileries, le président ne songe pas, pour le moment du moins, à un changement de titre. »

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