Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 19 janvier
pendant il jugea bon de s'en expliquer avec le général de Castelbajac et invita celui-ci à venir en causer avec lui le 19 janvier au Palais d'Hiver1, Là, dans une conversation assez longue, l'empereur corn-» mença par renouveler l'approbation qu'il avait déjà donnée au coup d'Etat, puis, passant en revue les nouvelles venues depuis lors de Paris, il ne dissimula pas qu'elles lui semblaient indiquer le parti pris de restaurer l'empire; et il déclara, tout en gardant le ton de la bienveillance, qu'il était tout à fait hostile à cette restauration, car celle-ci serait une menace à la paix générale ; il priait donc le général d'engager son gouvernement à renoncer, au cas où il l'aurait vraiment formé, à un projet aussi gros de conséquences graves2. Le compte rendu de cette conversation fut aussitôt envoyé par M. de Nesselrode à Paris à M. Nicolas Kisselef, mais le chancelier, forçant les expressions de l'empereur, ne se bornait pas à donner un conseil bienveillant; il qualifiait tf usurpation coupable la restauration impériale qui pourrait se produire en France et chargeait M. Kisselef de faire remarquer au gouvernement français que cette usurpation coupable compromet-
1. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 29 janvier 1852. « Je n'ai pas vu la lettre de M. de Kisselef qui a motivé probablement l'entrevue que j'ai eue avec l'empereur, ni la dépêche qui lui a été adressée immédiatement après; mais j'ai tout lieu de croire qu'elle attribuait, comme quelques salons de Paris, le bruit de la déclaration prochaine de l'empire substitué à la République, aux interprétations malveillantes et passionnées des décrets rendus au sujet du rétablissement de l'aigle sur les drapeaux, de l'habitation du prince président aux Tuileries, de son effigie sur les monnaies, et plus particulièrement de l'expression du ministre de la guerre sur la délimitation provisoire de la division militaire dont Strasbourg est le chef-lieu. »
2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 21 janvier 1852 : a L'empereur a eu avant-hier une longue conversation avec Castelbajac et s'est expliqué très nettement envers lui... Comme le président n'avait pas pris irrévocablement son parti à la daté des dernières dépêches de Kisselef et qu'il a montré de l'hésitation, il est probable que nos remontrances arriveront encore à temps.
trait d'une part lçs belles destinées ouvertes au prince président, et d'autre part la paix générale de l'Europe1,
Le 21 janvier, l'empereur revit le général de Castelbajac, qui avait sollicité une audience solennelle pour notifier à Sa Majesté le résultat du plébiscite des 20 et 21 décembre. On se souvient qu'en décembre 1848, lors de la première élection du prince, aucune notification officielle n'en fut faite au gouvernement russe, et que celui-ci argua de cette omission pour témoigner pendant quelque temps un certain mauvais vouloir au gouvernement français. Cette fois, la même faute ne fut plus commise. Le prince président écrivit une lettre autographe pour annoncer à l'empereur que le peuple français venait de lui confier pour dix ans le gouvernement de la République, et la lettre se terminait en exprimant le vœu qu' « à ce moment où l'union et le bon accord des princes chargés de présider à la destinée des peuples étaient si nécessaires au repos du monde », les relations de bonne intelligence existant entre la France et la Russie se resserrassent de plus en plus.
L'empereur chargea le général de Castelbajac de remercier chaleureusement le prince président de sa notification; puis, quand l'audience officielle fut terminée, il retint le général et, dans une longue conversation sans témoins, il lui parla de nouveau des événements récemment survenus en France et dont
1. M. Thouvenel, directeur politique, au général de Castelbajac, 15 février 1852 : « M. de Nesselrode, après une complète apologie de l'acte du 2 décembre, passe en revue avec une minutieuse complaisance tous les faits qui l'ont suivi, et déclare qu'il y voit autant de symptômes d'un parti pris de revenir à l'empire. Il invite donc le ministre de Russie à Paris à faire savoir que l'empereur Nicolas et le cabinet de Pétersbourg appréhendent que des entraînements irrésistibles ne conduisent le prince à imiter son oncle jusqu'au bout, et qu'une usurpation coupable ne vienne compromettre d'une part de belles destinées et, de l'autre, la paix générale. »
les pays étrangers s'étaient émus. Sans doute l'empereur avait été agréablement frappé des termes de la lettre du prince Louis-Napoléon, d'après lesquels la France continuait à être en république, car il se montra, disait le général de Castelbajac, « parfaitement libre des appréhensions qu'on lui avait inspirées quelques jours avant, en quelque sorte malgré sa propre opinion». Rapportant dans une lettre particulière à son ministre le marquis Turgot le langage de l'empereur, le général écrivait : « Il m'a parlé de nouveau des décrets sur le rétablissement de l'aigle, de l'habitation des Tuileries, de la phrase du ministre de la guerre sur la division militaire de l'Alsace et de l'effigie du prince président sur la monnaie. Il trouve les deux premières mesures parfaitement naturelles, surtout la première, et s'il n'approuve pas aussi complètement la seconde, » — nous reproduisons textuellement, si étrange qu'elle paraisse, la raison mentionnée par le général, — « c'est uniquement dans l'intérêt pécuniaire et dans celui de la sûreté personnelle du prince président, dont plus que personne, m'a-t-il assuré, il désire la conservation. Il a compris parfaitement que la phrase du ministre de la guerre ne pouvait pas avoir la signification que la malveillance ou la crainte lui avait donnée. »
« La seule mesure que je me permette de blâmer, m'a dit l'empereur, c'est celle de l'effigie du président sur la monnaie, mais sans y voir un symptôme politique qui puisse alarmer l'Europe. Le tyran du Nord, a ajouté en riant Sa Majesté Impériale, ne dit pas, comme Louis XIV : L'État, c'est moi; loin de se considérer, suivant l'expression vulgaire, comme le maître de ses sujets et le propriétaire de son empire, il se regarde comme le premier sujet et la première propriété de l'Etat; la monnaie est à l'Etat et non à lui, et c'est d'après ces principes qu'il n'a jamais
voulu céder aux demandes qu'on lui a souvent faites d'y placer son effigie1. »
Quand il s'exprimait ainsi, l'empereur Nicolas ne connaissait pas encore le changement ministériel qui s'était, peu de jours auparavant, opéré en France. Par deux décrets rendus le 22 janvier, le prince président avait, d'une part, réuni au domaine de l'État français les biens qu'en 1830, à la veille d'accepter la couronne, le duc d'Orléans avait, par une donation, transférés à ses enfants, et il avait, d'autre part, astreint les membres de la famille d'Orléans à vendre dans le délai d'un an les biens qu'ils possédaient en France, provenant d'une autre origine que la donation du 7 août 183(3. Ne voulant porter à aucun degré la responsabilité de ces décrets, quatre ministres donnèrent leur démission, entre autres le comte de Morny, ministre de l'intérieur, et celui-ci fut remplacé par M. de Persigny. Or, en Russie, M. de Persigny était considéré, avec raison d'ailleurs, comme poussant le prince président à se déclarer empereur, tandis que M. de Morny passait pour le retenir2. Le changement ne pouvait donc être agréable à l'empereur Nicolas, d'autant plus qu'au même moment une circulaire très fière, adressée par le marquis Turgot aux agents diplomatiques de la France à l'étranger, permettait d'induire de ses termes que le titre actuel du prince président pourrait bien, sous peu
1. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 29 janvier 1852.
2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 19 janvier 1852 : « Le président est poussé (dans ses idées impérialistes) par Persigny et retenu par Morny : nous verrons qui l'emportera. » — Une lettre d'un secrétaire delà légation de Russie à Paris, M. Balabine, insérée dans le recueil des Lettres et Papiers du chancelier comte de Nesselrode, donne à la date du 7 janvier 1852 les indications suivantes : « La majorité des généraux, le militaire en général, poussent à l'empire; le président s'y laisse doucement pousser. Morny, Fould, Baroche et le peu de gens politiques restés debout sur les débris des anciens partis enrayent le mouvement. Persigny souffle et attise le feu. »
de temps, être échangé contre un autre. « Le prince président, disait le ministre des affaires étrangères, justement fier de son origine et de la confiance éclatante que la France, à deux reprises, a placée dans sa personne, exerce, quel que soit son titre, tous les droits souverains... Le gouvernement que vous servez, monsieur, est le seul gouvernement légitime de la France, et vous ne devez tolérer de la part de personne l'oubli de la considération qu'il mérite et dont vos fonctions vous font une loi d'être le gardieii attentif et fidèle1. »
Dans ces conditions, le gouvernement russe avait lieu de penser que, malgré les déclarations officielles du général de Castelbajac, il pouvait au premier jour se trouver en face d'une proclamation de l'empire en France. Comment conjurer cette éventualité déplaisante? Le meilleur moyen était, d'après le gouvernement russe, que les principales puissances d'Europe agissent d'un commun accord sur l'esprit encore irrésolu du prince président, en lui faisant des remontrances et en le menaçant de leur ressentiment pour le cas où il passerait outre à celles-ci. « Si Louis-Napôléon entend sonner la même cloche de tous les côtés, disait le chancelier de Nesselrode, il finira peut-être par comprendre que la présidence avec la paix vaut mieux que l'empire avec la guerre2. » Pour ces démarches on comptait bien, à Pétersbourg, avoir le concours de l'Angleterre, où le cabinet libéral, dégagé de Lord Palmerston, ne renfermait plus d'homme politique favorable au rétablissement de l'empire3; on espé-