Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 7 février
3. Ihid. : « Le ministère anglais, qui craint la guerre par-dessus tout, tiendra à Louis-Napoléon, je n'en doute pas, le même langage que nous, et usera comme nous de tous ses moyens pour le détourner des velléités belliqueuses qu'encouragent ses entoura. »
rait même entraîner le prince Schwarzenberg, « dont l'enthousiasme pour le président s'était, disait-on , un peu refroidi».
On se souvient qu'à la suite de la première entrevue qu'avait eue l'empereur avec le général de Castelbajac au sujet des symptômes d'une prochaine restauration impériale en France, le chancelier de Nesselrode avait envoyé à M. Nicolas Kisselef, pour en donner lecture au gouvernement français, une dépêche où il qualifiait ^usurpation coupable la prise éventuelle par le prince président de la couronne impériale, et prévoyait, en termes à peine voilés, comme conséquence de cette usurpation, le déchaînement de la guerre. M. Kisselef, si animé qu'il fût alors contre le prince, recula devant la gravité de la communication officielle d'une dépêche contenant à l'adresse de ce dernier des appréciations aussi offensantes; il voulut tout d'abord en donner connaissance à titre privé au directeur politique, M. Thouvenel, réputé pour être bien disposé pour la Russie, et, selon l'accueil que ferait celui-ci à la communication, il réglerait la démarche officielle dont il avait à s'acquitter auprès du marquis Turgot. Comme il fallait s'y attendre, M. Thouvenel se récria vivement contre les expressions employées par M. de Nesselrode. « Considérez -vous comme une usurpation coupable, demanda-t-il à M. Kisselef, la déférence que montrerait le prince au vœu de la nation exprimé dans des formes légales? — Ne. parlez pas de cela à M. Turgot, répondit avec embarras M. Kisselef; je voulais seulement savoir si le général de Castelbajac lui avait écrit au sujet de ce que lui a dit l'empereur. » Reprenant alors la conversation sur un ton amical, M. Thouvenel fit observer à M. Kisselef que la dépêche qu'il venait de lire avait sans doute été expédiée de Pétersbourg avant que l'on y connût le texte de la nouvelle constitua
tion française et les termes de la lettre par laquelle le prince Louis-Napoléon avait notifié à l'empereur son élection à la présidence décennale. « Il eût été assurément aussi imprudent qu'inutile, continua M. Thouvenel, de rappeler ainsi deux fois, dans des documents officiels, la durée temporaire des fonctions présidentielles, si l'on avait eu l'intention d'en modifier tout de suite le caractère. »
Édifié par la façon dont le directeur politique avait accueilli sa communication, M. Kisselef, quand il vint, quelques jours plus tard, accomplir sa démarche officielle auprès du marquis Turgot, se garda bien de relire à celui-ci la dépêche de M. de Nesselrode; il se borna à demander quelle signification il convenait d'attribuer aux divers petits faits qui avaient été signalés à Pétersbourg (évidemment par lui-même) comme des avant-coureurs d'une restauration impériale. Le marquis Turgot, qui, dans l'attente de cette démarche, avait dû prendre les ordres du prince président, répondit que les faits allégués n'avaient pas un pareil sens, et que des actes beaucoup plus importants, comme la lettre de notification du président aux chefs d'Etats et la promulgation de la nouvelle constitution française, étaient de nature à dissiper toutes les craiAtes. « Il ne faut pas, ajouta le marquis Turgot, non sans une pointe de raillerie à l'adresse de M. Kisselef, visiteur assidu des salons hostiles au prince président, il ne faut pas nous juger sur des bruits de salon, sur des anecdotes, sur de vagues imputations. A ce compte-là nous pourrions aussi vous demander bien des choses, au sujet de l'Orient, par exemple, où l'opinion vulgaire vous prête beaucoup de desseins. Ce que je puis vous affirmer, c'est qu'il n'est pas question d'empire en France, c'est que le 2 décembre il eût été facile de le faire proclamer. Le pays voudra-t-il un jour de cette forme de gouvernement? Je n'en sais rien, et je
n'ai pas plus d'envie d'engager l'avenir à cet égard que je n'ai mission pour le faire en disant oui ou non. Je ne puis répondre que pour le passé et le présent, qui ne justifient pas vos appréhensions1. »
La réponse était ambiguë; elle disait que, dans le moment présent, il n'était pas question d'empire en France ; mais elle laissait entendre que, dans un avenir qui pouvait être prochain, cette question se poserait et que, moyennant l'intervention d'un nouveau vote national, elle pourrait être résolue, contrairement au désir qu'exprimait le gouvernement russe, par la proclamation de l'empire. Voulant obtenir une déclaration plus précise, M. Kisselef rechercha un entretien particulier avec le prince président pour le faire s'expliquer lui-même, mais ce fut sans succès; malgré tous ses efforts, il ne put obtenir du prince « l'assurance claire et nette de son intention de se contenter de la présidence2 ». Le prince ne voulait s'engager dans aucun sens.
Bientôt, au surplus, une manifestation solennelle allait indiquer clairement à la France et à l'Europe les sentiments contraires qui se combattaient dans l'esprit du prince; d'un côté, l'ambition tenace de devenir empereur comme l'avait \çté son oncle Napoléon Ier; de l'autre, la crainte de mécontenter l'Europe et d'attirer par là sur la France des périls dont il était difficile de mesurer la portée. Le 29 mars eut lieu en grande pompe au palais des Tuileries, dans la salle des Maréchaux, la cérémonie de l'entrée en fonctions des trois nouveaux grands corps de l'État : le Sénat, le Corps législatif, le Conseil d'État. Le prince, prenant la parole, s'exprima ainsi :
« En me voyant ramener les institutions et les souvenirs de l'empire, on a répété que je désirais le