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Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 26 février

22è LES OtlïGÏNES DE Là GUERRE DE GRIMEE

rétablir. Si telle était ma préoccupation constante, cette transformation serait accomplie depuis longtemps. Ainsi en 1848, lorsque six millions de suffrages me nommaient en dépit de l'Assemblée constituante, je n'ignorais pas que le simple refus d'acquiescer à la constitution pouvait me donner un trône ; mais une élévation qui devait nécessairement entraîner de graves désordres ne me séduisit pas. Au 13 juin 1849, il m'était également facile de changer la forme du gouvernement; je ne le voulus pas. Enfin, au 2 décembre, si des considérations personnelles l'avaient emporté sur les graves intérêts du pays, j'aurais demandé au peuple, qui ne me l'eût pas refusé, un titre pompeux; je me suis contenté de celui que j'avais. »

Mais après ce rappel des occasions qu'il avait négligées, le prince poursuivait : « Je n'accepterais de modification à l'état présent des choses que si j'y étais contraint par une nécessité évidente. D'où peutelle naître ? Uniquement de la conduite des partis. S'ils se résignent, rien ne sera changé; mais si, par leurs sourdes menées, ils cherchaient à saper les bases de mon gouvernement; si, dans leur aveuglement, ils niaient la légitimité du résultat de l'élection populaire; si enfin ils venaient sans cesse, par leurs attaques, mettre en question l'avenir du pays, alors, mais seulement alors, il pourrait être raisonnable de demander au peuple, au nom du repos de la France, un nouveau titre qui fixât irrévocablement sur ma tête le pouvoir dont il m'a revêtu. » Et comme conclusion, le prince déclarait à l'adresse des puissances étrangères : « Ne nous préoccupons pas de difficultés qui n'ont sans doute rien de probable ; conservons la République; elle ne menace personne, elle peut rassurer tout le monde. »

Ennemi des subtilités et des circonlocutions, l'empereur Nicolas, malgré les remarques de son cfran-

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celier, ne releva pas l'équivoque voulue qui régnait dans les déclarations du prince1; ne retenant que l'exclamation par laquelle celui-ci avait terminé son discours, |il se persuada, conformément à son désir, qu'il avait réussi à détourner définitivement le prince de ses idées de restauration impériale, et il manifesta hautement sa satisfaction de cet heureux résultat. Déjà, le dimanche 4 avril, c'est-à-dire avant que le texte du discours du 29 mars pût être connu à Pétersbourg, l'empereur, sur les assurances pourtant bien vagues données par le marquis Turgot et le général de Castelbajac, avait tenu à faire une démonstration très amicale pour le prince président. Ce jour-là avait lieu sur le champ de Mars la première grande parade du printemps. L'empereur, apercevant le général, s'approcha de lui et le questionna sur ce qui se passait en France dans l'ordre administratif, notamment sur les travaux d'utilité publique et sur les mesures édictées en faveur de l'agriculture. Après quelques minutes de conversation : « Il faut être juste, conclut Sa Majesté, tout ce que fait le prince président est empreint du génie gouvernemental. Lui seul a osé attaquer la démagogie en face, et l'Europe lui doit reconnaissance et appui. On craint qu'il ne fasse la guerre : c'est absurde. Pour moi, je ne cesse de répéter : Que Dieu le protège ! » Puis, l'empereur s'étant éloigné, le grand-duc héritier s'avança vers le général et à son tour lui fit l'éloge du prince président2. Quelques jours après, ayant lu le discours du prince,

1. Le comte de Nesselrode au comte Chreptovitch, 27 mars 1852 : a Nous adorons le coup d'Etat de Louis Bonaparte et la constitution si inoffensive dont il a gratifié la France. Mais nous sommes loin d'admirer les actes de son gouvernement qui ont suivi; et dans ses communications diplomatiques il règne un certain vague sur ses intentions qui n'est pas fait pour inspirer aux puissances étrangères de la confiance et leur donner de la sécurité. »

2. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 5 avril 1852.

l'empereur fut tout à fait convaincu de n'avoir plus, au moins pour le moment, à redouter de coup d'éclat de la part de celui-ci ; il redoubla vis-à-vis du général de Castelbajac les témoignages de son contentement. Il commença par envoyer le chancelier lui-même à la Légation de France pour y porter l'expression de ses sentiments de plaisir, de bienveillance, presque de gratitude. Puis, le dimanche suivant, qui, d'après le calendrier orthodoxe, était le dimanche de Pâques1, il profita de la parade pour répéter au général combien il était heureux des « nobles et loyales paroles » du prince. « Assurez-le de ma confiance et de ma sympathie. » En même temps il annonça qu'il allait partir pour Berlin et qu'il séjournerait trois ou quatre jours dans cette ville : « Ce voyage, ajouta- t-il, ne pourra qu'être utile à vos relations politiques avec la Prusse *. » En effet, sous l'influence du contentement que lui causait l'ajournement de la restauration de l'empire en France, l'enthousiaste souverain se proposait de parler raison au roi Frédéric-Guillaume en faveur de ce pays; il voulait prouver à son beau-frère que le gouvernement du prince président ne nourrissait point de convoitises contre l'Allemagne et que les méfiances qu'on y éprouvait contre lui étaient tout à fait injustifiées. Déjà l'empereur venait de charger le ministre de Prusse à Pétersbourg, le général de Rochow, qui se rendait en congé à Berlin, de faire entendre ce langage au roi.

Du reste, depuis le jour où il s'était rassuré sur les visées du prince président jusqu'au moment où, élargissant ses projets de voyage, il partit pour Vienne et Berlin, l'empereur se montra constamment et sur tous les terrains très attentionné pour la France et le gouvernement présidentiel. On préten-

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