‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 51 sur 112 · Le 11 avril · texte numérisé non relu

Le 11 avril

2. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 15 avril 1852.

dait alors à Paris, dans les salons de l'opposition royaliste, que l'empereur favorisait l'avènement du comte de Chambord au trône de France, et on aurait voulu qu'il réprouvât, comme certains autres souverains d'Europe, les décrets rendus par le prince sur les biens de la famille d'Orléans. A l'appui du premier de ces bruits, on racontait que le second fils de l'empereur, le grand-duc Constantin, se trouvant de passage à Venise, où résidait alors le comte de Chambord, avait affecté de saluer le prétendant des titres de Sire et de Majesté1 ; et l'on racontait encore que, quelques jours plus tard, les deux plus jeunes fils de l'empereur, les grands-ducs Nicolas et Michel, étant à leur tour arrivés à Venise, leur gouverneur, le général Philosophof, avait envoyé à ce même prétendant une adresse en vers dans laquelle il le saluait également du titre de roi. Ces propos de salon avaient pris assez de consistance pour que le ministère français des affaires étrangères s'en émût. « Appeler roi un prince qui n'a pas porté le sceptre, écrivait le 15 avril au général de Castelbajac M. Thouvenel au sujet des paroles prêtées au grand-duc Constantin, c'est faire plus qu'un acte de courtoisie, c'est proclamer un principe contraire à celui de notre gouvernement; » et M. Thouvenel demandait au général si à Pétersbourg on prétendait ne « regarder le prince président que comme un chapeau gardant la place de la couronne légitime ». L'empereur, dès qu'il fut informé des bruits auxquels donnait lieu le voyage de ses fils à Venise, fit officiellement démentir par le chancelier, auprès du général de Castelbajac, les propos prêtés au grand-

1. « Dans la société légitimiste on s'exprime avec effusion et reconnaissance au sujet de l'accueil touchant et gracieux qu'aurait fait Msr le grand-duc Constantin à M. le comte de Chambord. 9 (Lettre de M. Balabine, secrétaire de la légation de Russie à Paris, au comte Dmitry de Nesselrode, fils du chancelier, 9 avril 1852. Lettres et Papiers du chancelier comte de Nesselrode.)

duc Constantin, et il donna Tordre de « mettre en garde le général Philosophof contre les tentations de la poésie légitimiste1 ».

Quant aux décrets relatifs aux biens de la famille d'Orléans, il était exact que l'envoyé He Russie M. Kisselef avait voulu en parler au marquis Turgot. Mais le ministre, tout en se déclarant prêt à « en causer avec lui comme simple particulier », avait refusé d'en faire l'objet d'un entretien officiel, « car c'était un acte de politique intérieure dicté par une raison d'État dont aucune cour étrangère ne pouvait être juge* ». Le marquis Turgot avait soupçonné, et avec raison, que M. Kisselef, très répandu dans la haute société parisienne et en épousant volontiers les idées, n'avait pas reçu d'instructions officielles et agissait de son initiative privée en posant une question sur la légalité des décrets du 22 janvier8.

1. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 1er mai 1852.

2. M. Thouvenel au général de Castelbajac, 15 février 1852. M. Thouvenel continuait sa lettre en donnant des détails sur l'attitude des autres puissances dans cette question, a Le prince de Schwarzenberg, sans approuver formellement cette mesure qu'il n'a pas non plus blâmée, a déclaré à M. de La Cour qu'il la considérait comme étant de la compétence exclusive du gouvernement français, et que les contrats de mariage de nombre des familles royales, tout en étant revêtus d'une forme diplomatique, ne lui semblaient pas à première vue devoir être considérés comme des traités d'Etat à Etat pour leurs clauses qui ne s'appliquaient qu'à des intérêts privés. M. de Manteuffel, tout ému d'abord de l'impression causée à Berlin, a fini par dire à peu près la même chose à M. Lefebvre. La Belgique seule a remis une protestation écrite très modérée dans ses termes, et les ministres de Naples et d'Espagne ont eu à ce sujet des conférences avec le marquis Turgot. »

3. Le secrétaire de la légation de Russie, M. Balabine, écrivait dans un tout autre sens à son ami le comte Dmitry de Nesselrode : « Le bruit s'était répandu dernièrement que nous avons communiqué ici une dépêche portant que l'empereur approuvait complètement la conduite du président dans cette occasion. Le fait est que les nombreuses questions que m'adressent les personnes de l'entourage du prince témoignent du très vif désir qu'on a de croire, ou du moins de faire croire à cette approbation, et de la crainte où l'on est de se voir blâmé. — « Que pensez-vous que dira l'empereur? — Si c'est juste, il dira que c'est bien. — Le sort si juste-

En fait, l'empereur Nicolas n'avait nullement été choqué par ceux-ci; il trouvait tout simple qu'un chef d'État confisquât les biens de ses compétiteurs politiques, surtout s'il était vrai que ceux-ci, comme le bruit en courait sur les princes d'Orléans, pensaient à se servir de ces biens pour créer des embarras au pouvoir actuel1. C'est ce que l'empereur Nicolas fit savoir au roi des Belges, qui, veuf d'une princesse d'Orléans, avait, en arguant de son contrat de mariage, protesté à Paris contre les décrets et qui, ensuite, inquiet des conséquences de cette protestation, avait profité d'un voyage à Berlin et à Vienne du prince de Ligne pour le charger de solliciter le secours de la Prusse et de l'Autriche contre une action éventuelle de la France. A Berlin, le prince de Ligne avait rencontré un accueil assez favorable; mais à Vienne, le prince de Schwarzenberg

ment mérité des d'Orléans ne l'affectera pas beaucoup, n'est-ce pas ?

— Je ne le pense pas. — Il les méprise tant. — Ceci est hors de doute. » Quant à moi, je persiste dans l'opinion que je vous ai exprimée sur ces décrets; je persiste à penser qu'au point de vue du pouvoir actuel et de sa consolidation, ce n'est point là un acte impolitique. »

1. « Before the last government (lord John Russell's) resigned and about a month since, I wrote to him (Prince Président) a strong remonstrance on the subject of the Orléans property decree. He replied with continued and repeated assurances of friendship to England, but declared the confiscation necessary, as even some of his own new senators had been tampered with by Orleanist agents and money. » (Le comte de Malmesbury, secrétaire d'Etat au Foreign Office, à Lord Cowley, ambassadeur à Paris, 2 mars 1852).

— Le 20 janvier, deux jours avant la signature des décrets, la reine d'Angleterre écrivait à son oncle le roi des Belges, au sujet d'une visite qu'elle venait de recevoir du duc de Nemours devenu son cousin par alliance : « I found him very quiet and really not bitter and disposed to be very prudent, but seriously alarmed at the possibility of losing their property, which would be too dreadful and monstrous. I fear that the candidature (celle du prince de Joinville à la présidence de la République française) and poor Helene's imprudence in talking (l'affirmation par la duchesse d'Orléans des droits de son fils le comte de Paris à la couronne de France) are the cause of this cruel persécution. »

lui avait fermé la bouche en lui déclarant dès le premier abord que le gouvernement autrichien se trouverait « en dissentiment avec lui sur l'affaire qu'on le disait chargé de traiter1 ».

En même temps, l'empereur Nicolas témoignait au roi Léopold sa vive désapprobation de la mansuétude dont usait le gouvernement belge vis-à-vis des Français hostiles au prince président qui, réfugiés en Belgique, y faisaient une guerre ouverte à ce dernier. Quoique ayant en 1839 reconnu, parle traité de Londres, l'existence du nouveau royaume, l'empereur Nicolas, par sympathie pour son beau-frère le roi des Pays-Bas, n'avait pas voulu entrer en relations diplomatiques avec le roi Léopold. Depuis lors, à diverses reprises, il avait été sollicité par la reine d'Angleterre, devenue par son mariage nièce de ce souverain, de ne pas tenir rigueur à ce dernier; mais il s'était montré inflexible. Il avait répondu que le roi Léopold ne se conduisait pas en gentleman, qu'il couvrait de sa protection des officiers de l'ancienne armée polonaise qui en 1830 s'étaient rendus coupables de trahison, qu'il les comblait même de faveurs en les élevant aux plus hauts rangs de l'armée belge, et que tant qu'il ne se serait pas séparé d'eux, il ne pouvait espérer d'être traité par la Russie comme un souverain légitime; l'empereur avait, toutefois, ajouté que le jour même où la reine Victoria lui donnerait l'assurance qu'il ne restait plus d'officiers polonais au service belge, il nommerait un ministre plénipotentiaire à Bruxelles. En 1850, le roi Léopold avait fait savoir à Pétersbourg qu'il avait entrepris d'éliminer de son armée les officiers polonais; et aussitôt l'empereur Nicolas, pour reconnaître cette avance, avait envoyé à Bruxelles un consul général. Au commencement de 1852, l'élimination annoncée

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