‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 52 sur 112 · M. de La Cour au marquis Turgot, 22 février · texte numérisé non relu

M. de La Cour au marquis Turgot, 22 février

se trouvant achevée, le roi Léopold réclama de l'empereur, en exécution de sa promesse, rétablissement de relations diplomatiques régulières entre les deux pays; mais alors, tout en ne reniant pas l'engagement pris par lui vis-à-vis de la reine d'Angleterre, l'empereur déclara que le moment n'était pas opportun pour le remplir; le gouvernement belge tenait envers la France une attitude trop hostile pour que la moindre marque d'amitié qu'il recevrait ne fût pas en même temps un acte de désapprobation à l'adresse de cette puissance; or, il n'entrait pas dans les intentions du gouvernement russe de prendre en aucune mesure parti contre cette dernière. I/empereur Nicolas raconta tout cet incident au général de Castelbajac le 14 mars, au cours d'une parade, et il termina son récit par ces mots : « Quand j'enverrai un ministre en Belgique, la première instruction que je lui donnerai sera de conseiller au roi Léopold de s'appuyer toujours sur la France et d'éviter avec soin tout ce qui pourrait la blesser et altérer les relations de bon voisinage avec elle. »

Les appréciations de l'empereur Nicolas ne demeurèrent pas sans effet sur le roi des Belges; sa police se montra plus sévère à l'égard des réfugiés français; Victor Hugo, entre autres, qui, au mois de juillet suivant, publia à Bruxelles son pamphlet Napoléon le Petit, fut obligé de quitter la Belgique et alla terminer à Jersey ses Châtiments; il se vengea de cette intervention de l'empereur Nicolas en le faisant figurer dans la partie finale de son beau poème Y Expiation, comme un des « acteurs engagés dans la troupe du cirque Beauharnais1 ».

1. Réveille-toi! Moscou, Waterloo, Sainte-Hélène, L'exil, les rois geôliers, l'Angleterre hautaine Sur ton lit accoudée à ton dernier moment, Sire, cela n'est rien. Voici le châtiment : ... Regarde! Des brigands dont l'essaim tourbillonne, D'affreux bohémiens, des vainqueurs de charnier

Pour le maintien de la paix dans le Levant, ce fut une circonstance heureuse que les débuts de Tannée 1852 aient été marqués par un retour de confiance de l'empereur Nicolas à l'égard de la politique française. Car l'antagonisme déchaîné à Constantinople entre les légations de France et de Russie par la querelle sur les lieux saints allait en s'avivant de plus en plus, et certainement l'empereur aurait vite renchéri sur sa légation, si un sentiment amical pour le prince président et la France ne l'avait pas alors retenu. Ainsi plusieurs mois de calme furent encore gagnés en Turquie, malgré la continuation de la lutte entre les deux légations.

A la suite de son insuccès du mois d'octobre 1851, le marquis de La Valette avait modifié son plan de campagne ; il renonça à obtenir de la Turquie une décision d'ordre général et chercha seulement à remporter quelques avantages particuliers pour les franciscains de terre sainte; il s'attachait surtout à faire rendre à. ceux-ci le droit de célébrer le culte du rite latin dans la crypte du tombeau de la Vierge et dans la grande église de Bethléem; et très habilement, à ces deux demandes qui tendaient à diminuer la possession dont jouissaient les Grecs, il mêla des questions de réparation ou d'agrandissement de plusieurs immeubles dont la pleine propriété n'avait

Te tiennent dans leurs mains et t'ont fait prisonnier.

A ton orteil d'airain leur patte infâme touche.

Ils t'ont pris. Tu mourus, comme un astre se couche,

Napoléon le Grand, Empereur! Tu renais

Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais...

Aux passants attroupés devant leur habitacle,

Ils disent, entends-les : « Empire à grand spectacle!

Le pape est engagé dans la troupe, c'est bien;

Nous avons mieux, le tsar en est. Mais ce n'est rien,

Le tsar n'est qu'un sergent, le pape n'est qu'un bonze.

Nous avons avec nous le bonhomme de bronze,

Nous sommes les neveux du grand Napoléon. »

(Ecrit à Jersey en novembre 185*.)

jamais été et ne pouvait être contestée aux franciscains. Pendant deux mois, le marquis de La Valette lutta avec opiniâtreté pour arracher à la Porte ces avantages, bien faibles si on les compare à la longue liste de revendications présentée deux ans auparavant par le général Aupick. Enfin, le 24 décembre, après s'être mis d'accord avec le ministre ottoman des affaires étrangères, M. de La Valette crut pouvoir annoncer au marquis Turgot comme imminente la conclusion de l'arrangement suivant :

Les Pères de terre sainte obtenaient « la participation dans le tombeau de la Vierge ainsi que sur le point de la basilique du Saint-Sépulcre dit des sept arceaux » ; il leur serait remis les clefs des trois portes de l'église de la Nativité à Bethléem, « ainsi que le portent les firmans, ce qui en impliquerait la jouissance et le droit d'y célébrer des cérémonies », mais la Porte s'abstiendrait d'énoncer explicitement cette conséquence. L'étoile qui se trouvait dans la grotte de la Nativité portant des inscriptions latines et les armoiries de Jérusalem serait rétablie. Les Pères de terre sainte seraient en outre autorisés « à faire l'acquisition de plusieurs maisons contiguës à leur monastère qui s'ouvre sur l'église du Saint-Sépulcre et auquel ils pourraient donner un plus grand développement; enfin il leur serait permis de réparer et d'agrandir dans le centre de la ville de Jérusalem leur église du Saint-Sauveur, faveur qu'ils sollicitaient en vain depuis de longues années ». Cette énumération faite, le marquis de La Valette exposait à son ministre la combinaison bien byzantine que, de concert avec Ali Pacha, il avait imaginée pour masquer le recul de la France dans cette question des lieux saints. « La décision de la Porte ne pourra engager d'aucune façon la liberté d'action du gouvernement de la République, et pour bien établir que nous n'y avons pris aucune part, j'adresserai, dès qu'elle me

sera communiquée, une protestation officielle au ministère des affaires étrangères. Cette protestation restera sans réponse, et la négociation se trouvera ainsi close jusqu'au moment où nous jugerons opportun de la rouvrir. » — Nous n'avons pas remporté une victoire complète, concluait M. de La Valette en prenant l'air triomphant, « mais la volonté de la Russie ne sera pas faite, et il sera établi publiquement en fait, par l'apparition de nos moines dans des sanctuaires d'où ils avaient été expulsés, que, grâce à nos efforts et à notre influence, on est entré dans la voie des réparations, malgré l'opposition énergique et persévérante du cabinet de Saint- Pétersbourg1. »

M. de La Valette bravait un peu vite l'opposition de la Russie; il aurait dû se méfier davantage de l'activité de M. Titof, à qui ses démarches et les arrangements qu'il prenait avec Ali-Pacha ne pouvaient échapper. M. Titof fit d'abord rejeter par le conseil des ministres l'accord préparé par M. de La Valette; puis, comme celui-ci en appelait au sultan en déclarant qu'il était « impossible de supporter de sangfroid un pareil déni de justice et que c'était pousser trop loin la légèreté vis-à-vis de la France8 », et comme ces menaces produisaient effet, M. Titof, par une argumentation habile et serrée, fit remarquer à la Porte que l'arrangement concerté avec M. de La Valette ne mettrait pas fin aux difficultés de la Turquie avec la France au sujet des lieux saints, puisque les avantages concédés à celle-ci ne seraient acceptés par elle qu'à titre d'acomptes; « les religieux grecs resteraient ainsi sous le coup d'une menace sans fin, et ils pourraient être de nouveau

1. Le marquis de La Valette au marquis Turgot, 24 décembre 1851.

2. Le marquis de La Valette à M. Armand Lefebvre, 5 janvier 1852 (lettre publiée par M. Louis Thouvenel, Nicolas Ier et Napoléon III).

troublés dans la paisible possession des sanctuaires qui restent entre leurs mains1 &. Pour en finir, M. de La Valette fit alors acte de conciliation : il consentit à ce que dans le firman qu'il réclamait il ne fût pas parlé du rétablissement de l'étoile latine dans la grotte de la Nativité, et, par une condescendance imprudente, qui devait plus tard causer de dangereuses difficultés, il laissa entendre que les religieux latins, après avoir recouvré la clef de la porte située sur la façade de l'église de Bethléem, ne feraient pas usage de cette clef, c'est-à-dire ne profiteraient pas du droit de célébrer des cérémonies dans cette église2. Là-dessus, M. Titof, tenu au jour le jour très exactement informé des négociations de M. de La Valette avec la Porte, demanda que dans la note qui devait être remise à la légation de France, il ne fût pas fait mention de la grande église de Bethléem. Ali- Pacha, qui avait noté le détachement avec lequel M. de La Valette venait de lui parler de la jouissance de cette église, pensa qu'il pouvait faire cette suppression, et il l'annonça à M. Titof. « Il s'en est suivi, racontait quelques jours après M. de La Valette, une scène entre Ali-Pacha et moi, quoique je ne susse pas alors d'une manière certaine que M. de Titof eût été pour quelque chose dans ce manque de foi3. »

Violentés des deux côtés, les Turcs furent heureux de se tirer momentanément d'embarras par un subterfuge. La note destinée à la légation de France fut reconstituée dans les termes convenus entre Ali- Pacha et M. de La Valette ; mais le sultan, qui devait

1." Le marquis de La Valette au marquis Turgot, 1er février 1852.

2. M. de La Valette ne fit pas officiellement connaître au marquis Turgot sa condescendance. Elle fut révélée seulement le 25 avril suivant à M. Thouvenel par le chargé d'affaires que M. de La Valette avait laissé à Constantinople, M. Sabatier. (Louis Thouvenel, Nicolas Ier et Napoléon III.)

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