‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 56 sur 112 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

MISSION DU BARON DE HEECKEREN. — PROJET DE MARIAGE DU PRINCE PRÉSIDENT AVEC LA PRINCESSE WASA. — GRAND VOYAGE DU PRINCE PRÉSIDENT EN FRANCE. — PROCLAMATION DE L'EMPIRE*

En France cependant, malgré les dénégations que de temps en temps le prince Louis-Napoléon opposait aux bruits d'une imminente restauration impériale, la propagande qui tendait à celle-ci redoublait d'activité, et tous les observateur^ sagaces ne doutaient plus de l'événement ; ils se demandaient seulement quand il se produirait1. Mais le prince prési* dent, tout en étant très heureux de voir l'opinion publique -pousser à la réalisation de son rêve, hésitait à brusquer le dénouement; il se jugeait obligé de tenir compte du sentiment des puissances étrangères; or, parmi celles-ci, plusieurs, au moment du coup d'État, ou même en des occasions survenues depuis lors, avaient manifesté un grand mauvais vouloir à l'égard d'une restauration éventuelle de l'empire en France, et bien que, en général, elles reconnussent maintenant de bonne grâce la mode* ration dont faisait preuve la politique extérieure du prince, rien ne permettait de dire que leurs dispositions meilleures les amèneraient jusqu'à souscrire

1. M. Thouvenel au général de Castelbajac, 15 avril 1852 : oc Ma conviction profonde, c'est que nous approchons de la transformation de la République en Empire. Quand la chose se fera-t-elle ? Je l'ignore. Ce dont je suis sûr, c'est qu'elle aura lieu sans l'ombre d'un coup d'Etat ou d'une violence. » — Souvenirs du comte de Hûbner, 22 avril 1852 : « Ici il n'y a qu'une préoccupation : à quand l'Empire ?»

en silence à la transformation de la république française en empire, surtout en un empire dynastique, tel que le prônaient plusieurs des principaux amis du prince.

En Angleterre, il est vrai, un changement très favorable aux visées napoléoniennes venait d'avoir lieu; le cabinet libéral, qui avait écarté Lord Palmerston à cause de son approbation du coup d'État, était tombé le 20 février, et il avait été remplacé par un cabinet tory, dans lequel le Foreign Office avait été confié à un ami personnel du prince, Lord Malmesbury1. Par contre, en Autriche un coup d'apoplexie avait, le 5 avril, emporté le prince Schwarzenberg, et il était douteux que son successeur le comte Buol eût des vues d'avenir aussi nettes et aussi précises que celles * du ministre défunt et se rendit compte, comme ce dernier, du grand intérêt qu'avait alors l'Autriche à se concilier le prince Louis-Napoléon; mais il était probable que le comte Buol ne voudrait pas, à peine arrivé au ministère, conseiller à son souverain un revirement complet dans la politique de bonne entente inaugurée depuis peu par le gouvernement autrichien avec le prince président2.

Justement au moment où l'empereur Nicolas exécutait son voyage à Vienne et à Berlin, une occasion s'offrit au prince président de s'assurer des véritables dispositions des cours de Vienne et de Berlin à son égard. Un de ses partisans de la première heure,

1. Lié depuis longtemps d'intimité avec le prince, Lord Malmesbury était même allé le visiter dans sa prison de Ham.

2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 21 avril 1852 : « Lebzeltern (chargé d'affaires d'Autriche) m'a remis les réponses du cabinet autrichien sur la question du titre impérial, l'une encore signée de Schwarzenberg ; elles demandent une décision finale de notre part. Nous sommes convenus hier avec l'empereur que nous la prendrions à Vienne après avoir bien examiné ensemble le projet de la déclaration à faire au président, si la tête devait lui tourner. »

qu'il venait de nommer .sénateur, M. Georges Dantes, baron de Heeckeren, allait partir pour Vienne afin d'y faire visite à son père adoptif, le baron de Heeckeren, ministre des Pays-Bas; et il devait aussi se rendre à Berlin, où il possédait des relations particulières avec des personnes de la haute noblesse . Dans un précédent voyage, grâce à la situation de son père adoptif à Vienne, il avait été reçu par l'empereur François-Joseph et le prince Schwarzenberg; et à Berlin il avait été mis en rapports avec M. de Radowitz; il était donc vraisemblable qu'il obtiendrait sans difficultés des audiences dans. les* quelles il pourrait révéler le vœu du prince Louis et demander comment son accomplissement serait accueilli en Autriche et en Prusse. Le prince président avait calculé, en outre, que, ayant autrefois servi àPétersbourg dans le régiment des chevaliers-gardes et ayant alors approché quelquefois l'empereur Nicolas, le baron Georges de Heeckeren pourrait de nouveau avoir accès auprès de Sa Majesté et lui présenter la justification de la transformation projetée du gouvernement présidentiel1.

Par malheur, s'il n'y avait rien à redire au choix du messager en ce qui concernait les cours de Vienne et de Berlin, il n'en allait pas de même en ce qui concernait l'empereur Nicolas. S'étant trouvé l'objet d'une de ces crises de jalousie furieuse auxquelles s'abandonnait parfois le grand poète russe Pouchkine2, le jeune lieutenant Dantès s'était, en 1837, battu

1. Circulaire du marquis Turgot, 1er juin 1852 : « M. le baron de Heeckeren, devant aller à Vienne et à Berlin, en a informé le prince président et lui a demandé ses ordres. Le prince n'a fait aucune difficulté de lui dire que si, dans le cours de son voyage, il avait l'honneur d'être reçu par les empereurs d'Autriche et de Russie, et s'il rencontrait les ministres de ces souverains avec qui sa position sociale pouvait le mettre en rapports, il ne devait pas manquer de leur renouveler l'assurance de ses dispositions amicales et des loyales intentions de son gouvernement. »

2. En plein théâtre, à Moscou, Pouchkine, dans un accès de fré-

en duel avec celui-ci et l'avait tué1. Un cœur russe avait de la peine à pardonner au « meurtrier qui de sang-froid pointa son arme contre le poète esclave de l'honneur conjugal » ; et l'empereur Nicolas, en particulier, devait garder dans sa mémoire les vers que Lermontof avait écrits sur le baron : « Venu de loin, parmi ces centaines d'aventuriers en quête de fortune et d'honneurs, que jette chez nous le gré du destin, il dédaignait d'un sourire insolent la langue et les mœurs d'une terre qui lui était étrangère ; il ne pouvait faire quartier à notre gloire, il ne pouvait, en cette minute sanglante, comprendre sur quelle grande existence visait sa main. »

L'empereur Nicolas, cependant, était arrivé à Vienne le 8 mai, accompagné de son chancelier le comte de Nesselrode, et durant les quelques jours où il resta en la compagnie de l'empereur François- Joseph, il passa en revue avec celui-ci les plus importantes questions diplomatiques du moment. Naturellement, celle du rétablissement possible de l'empire en France forma, avec les discussions toujours en cours entre l'Autriche et la Prusse sur l'organisation de la Confédération germanique, le principal objet des entretiens politiques des deux souverains. Ainsi que le supposait le gouvernement français, le gouvernement autrichien était tout disposé à laisser se produire en France, sans aucune observation de sa part, n'importe quelle transformation gouvernementale, pourvu qu'elle ne fût pas de nature à troubler la paix générale et à compromettre l'intégrité de l'empire autrichien. Or, l'empereur Nicolas ne voulait pas aller aussi loin dans la voie de la condescen-

nésie, mordit un soir à l'épaule la comtesse Zakrevsky, dont il était éperdument jaloux.

1. Harcelé par des lettres anonymes qui accusaient sa femme d'infidélité, Pouchkine provoqua le lieutenant Dantès : c'est sous ce nom que servait en Russie le fils adoptif du baron de Heeckeren, alors ministre des Pays-Bas à Pétersbourg.

dance; il espérait toujours, d'ailleurs, que le prince Louis-Napoléon ne franchirait pas le dernier échelon qui le séparait encore de la dignité impériale ; mais si cette éventualité devait se réaliser, il ne pourrait, d'après l'empereur Nicolas, s'agir que d'un empire personnel et viager. Finalement, les deux souverains tombèrent d'accord, en vue des éventualités susceptibles de se produire en France, pour conclure l'arrangement suivant, préparé par M. de Nesselrode, et que l'empereur Nicolas se chargea de faire ratifier à Berlin par son beau-frère le roi Frédéric-Guillaume :

« Les trois cours alliées, sans se préoccuper dès à présent de la nature des éventualités qui pourraient surgir en France, sont décidées à agir d'un commun accord, et par conséquent, quels que soient les événements, leur langage et leur attitude seront identiques. D'ailleurs, les trois souverains sont d'accord dans le désir de conserver la paix générale et dans l'intention de maintenir les traités existants, ainsi que les circonscriptions territoriales que ces traités ont établies. » L'empereur d'Autriche, sous l'inspiration posthume du prince de Schwarzenberg, demanda à la dernière phrase l'adjonction suivante, que l'empereur Nicolas consentit aussitôt : « Leurs Majestés croient se rencontrer, sous l'un et l'autre rapport, avec les dispositions que manifeste le président de la république lui-même1. » Muni de cette pièce, l'empereur Nicolas partit de Vienne pour se rendre d'abord à Prague, où il se rencontra avec son « collègue en retraite » l'empereur Ferdinand, puis à Dresde et à Berlin.

Durant son séjour à Vienne, l'empereur Nicolas

1. Cette pièce fut un peu plus tard communiquée parla légation de Russie à M. Drouyn de Lhuys, alors ministre des affaires étran* gères; le texte en fut envoyé à M. de La Cour, ministre de France à Vienne, par dépêche du 29 novembre 1852.

ne s'était pas départi de la bienveillante sympathie que, depuis les explications du général de Gastelbajac, il témoignait au prince président. C'est ainsi qu'il se refusa à voir le comte de Chambord, qui se trouvait à Frohsdorf, dans le voisinage, et ce refus fut d'autant plus remarqué qu'à un précédent voyage à Vienne, sous le règne de Louis-Philippe, il avait eu avec ce « frère et cousin » d'amicales conversations et lui avait même promis, d'après la version de ce prince, « de lui prêter, autant que les circonstances le permettraient et lorsque le moment serait arrivé, sa bienveillante assistance1 ». On notait, en même temps, le 10 mai, à Paris, que plusieurs officiers russes assistaient en grand uniforme, d'après une autorisation spéciale de leur maître, à la distribution solennelle des aigles faite sur le champ de Mars aux troupes de la capitale ; l'empereur Nicolas reconnaissait donc officiellement, comme emblème de la France, cette aigle impériale dont le retour lui avait, trois mois auparavant, fait prendre quelque ombrage.

Cependant le baron de Heeckeren était arrivé à Vienne le 13 mai dans la soirée, lorsque l'empereur Nicolas venait de partir. Dès le lendemain, le baron vit M. de Nesselrode, qui, ne devant point, comme son maître, s'arrêter à Prague et à Dresde, attendait à Vienne le moment pour rejoindre l'empereur à Berlin; le baron vit également le même jour le comte de Buol, puis, le 16, il fut reçu en audience particulière par l'empereur François-Joseph. Que se passa-t-il? que se dit-il dans ces diverses entrevues? Le secret jusqu'à présent n'en a pas transpiré; mais probablement tous ces hauts personnages s'accordèrent pour

renvoyer le baron à l'empereur Nicolas, qu'il pourrait

1. Projet de lettre du comte de Chambord à l'empereur Nicolas, 8 mars 1848. Ce projet a été publié par le Correspondant, 5 décembre 1910.

sans doute facilement joindre à Berlin. C'est, en effet, ce que tenta aussitôt le baron de Heeckeren.

Dans l'intervalle, l'empereur Nicolas avait, non sans quelques difficultés, obtenu de son beau-frère le roi Frédéric-Guillaume la signature de la pièce rédigée à Vienne en vue d'assurer le concert des trois puissances dans la conduite à tenir en face des initiatives éventuelles du prince président1. Le roi avait peine à croire aux dispositions pacifiques de ce dernier et n'aurait pas voulu en parler dans un document officiel*.

A peine arrivé à Berlin, le baron de Heeckeren fut reçu par le ministre des affaires étrangères de Prusse; puis il sollicita de l'empereur Nicolas une audience particulière. N'ayant, nous le savons, aucune « bienveillance personnelle » pour le baron de Heeckeren et sachant par M. de Nesselrode le but de la mission secrète confiée à celui-ci , l'empereur aurait été porté à refuser cette audience, mais il ne voulut pas, en éconduisant un sénateur français ami du prince président, se donner aux yeux du public l'apparence de faire une démonstration contre ce dernier8. Il reçut donc, le 22 mai dans la matinée, le

1 . Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, Berlin, 22 mai 1852 : c Me voilà depuis six jours à Berlin, et encore très peu avancé dans nos affaires. — Le seul résultat que j'aie obtenu est la signature de la pièce sans nom que nous avons fabriquée ensemble. »

2. Le 14 novembre suivant, l'empereur Nicolas disait au général de Castelbajac, en parlant du prince président : « J'ai toujours été son partisan, et il ignore encore les services que je lui ai rendus. A Vienne, j'ai trouvé, il est vrai, une opinion semblable et une égale confiance, mais à Berlin mon rôle de conciliateur a été plus difficile. »

3. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 15 juin 1852 : c L'audience particulière accordée à M. de Heeckeren n'a pas été le résultat d'une bienveillance personnelle, mais elle a eu pour cause la crainte de faire quelque chose de désagréable au prince président, et de donner lieu à de fausses interprétations en ne recevant pas un sénateur français chargé, d'après le bruit public, quoi* que sans lettres de créance, d'une mission verbale. »

baron de Heeckeren. Outre la surprise désagréable, la désillusion un peu blessante que lui causait la communication apportée par ce messager, l'empereur avait à ce moment un autre sujet de mécontentement contre le prince Louis-Napoléon. Le 10 mai, à Paris, un certain nombre d'officiers de l'ancienne armée polonaise, notamment le général Dembinski et le comte Ladislas Zamoyski, que la Russie avait particulièrement poursuivis après l'insurrection magyare, s'étaient rendus au champ de Mars à la distribution des aigles, où le prince président leur avait fait assigner des places officielles dans les mêmes conditions qu'aux officiers russes. De telles attentions envers ces proscrits n'étaient pas de nature à ramener à soi l'empereur Nicolas1.

Quoi qu'il en soit, ce dernier écouta avec calme le baron de Heeckeren; puis, prenant la parole, il rendit pleine justice à tout ce que le prince président avait fait pour la consolidation de l'ordre social et le repos de l'Europe, il protesta môme de ses sentiments à? amitié pour lui ; abordant ensuite la question brûlante, l'empereur, quoiqu'il se fût résigné à la proclamation d'un nouvel empire en France, s'efforça de prouver que le prince président, dans son propre intérêt, ferait mieux de renoncer à son projet : «r Sa position est belle, son autorité forte; il n'a rien à gagner à un changement de titre; au contraire, il peut y perdre, en s'aliénant l'Europe. » Le baron tenta de parler d'empire héréditaire ; « mais, dit le diplomate russe à qui nous empruntons le récit de cette audience restée longtemps mystérieuse2, Sa

1. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 1er juin 1852 : c L'empereur Nicolas aura vu avec peine la manière particulière dont les journaux français ont signalé la présence officielle à la revue, des généraux polonais les plus marquants par leur hostilité contre la Russie. »

2. Le baron de Jomini, Etude diplomatique sur la guerre de Cri* mée, var un ancien diplomate*

Majesté refusa nettement de le suivre sur ce ter* rain », et elle rompit l'entretien *.

L'empereur Nicolas était parti de Pétersbourg animé envers le prince président d'une extrême bienveillance; il y rentra le 17 juin, désenchanté et plein d'aigreur. Le général de Castelbajac lui-même, malgré son robuste optimisme, ne put se méprendre sur la transformation qui s'était opérée dans les sentiments du souverain1; lui que Sa Majesté avait jusqu'alors l'habitude d'honorer d'attentions toutes particulières, fut laissé à l'écart pendant les manœuvres de division qui eurent lieu entre Gatchina et Ropcha, du 27 au 30 juin; et au mois d'août8, au camp de Krasnoé, les faveurs impériales se portèrent, à son préjudice, sur les ministres de Prusse et d'Autriche et sur les officiers généraux venus de ces deux pays pour voir à l'œuvre les troupes russes.

1. Le marquis Turgot crut nécessaire de combattre par une circulaire adressée aux agents français en Allemagne, les bruits qui se répandirent aussitôt sur l'échec de la mission Heeckeren. Dans cette circulaire, en date du 1er juin, le ministre disait : « M. de Heeckeren a été reçu avec une grande bienveillance par Leurs Majestés les empereurs d'Autriche et de Russie, et il a eu. l'occasion de recueillir, tant à Vienne qu'à Berlin, des témoignages non moins satisfaisants des sentiments qui ont paru animer jusqu'à présent les cours du Nord et qui répondent parfaitement aux bonnes relations que la France entretient avec elles. »

2. Le 15 juin, le général de Castelbajac avait encore peine à croire au revirement qui s'était produit dans l'esprit de l'empereur Nicolas : il écrivait au marquis Turgot : « Ce que j'ai pu recueillir de diverses correspondances soit de l'empereur lui-même au grandduc héritier, soit de personnes de sa suite à leurs amis de Pétersbourg, me donne la confiance que les bruits répandus en Allemagne n'ont aucun fondement, et qUe les entrevues de l'empereur Nicolas avec l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse n'auront pas changé ses dispositions à l'égard du gouvernement français. »

3. Dans l'intervalle, entre les manœuvres de Ropcha et celles de Krasnoé, l'empereur était retourné à Potsdam pour chercher l'impératrice, qui revenait des eaux de Schlangenbad. C'est durant le court séjour fait alors par l'empereur à la cour de Prusse que se place la soirée fameuse où Rachel déclama en plein air, devant les souverains émerveillés de son talent.

L'empereur voulut même annuler l'effet de la faveur exceptionnelle qu'il avait accordée au général de Gastelbajac au printemps précédent, quand il l'avait gardé auprès de lui pour présider ensemble, sur le champ de Mars de Pétersbourg, au défilé des régiments de la garde : à Krasnoé, ce fut le général Hess, chef d'état-major général de l'armée autrichienne, que l'empereur prit à son côté quand le moment de passer devant lui fut venu pour le régiment de Kexholm, dont l'empereur François-Joseph était alors et est encore aujourd'hui le chef honoraire.

L'échec de la mission Heeckeren fut pénible au prince président, et sa déconvenue fut rendue plus amère par deux griefs qui vinrent, à ce moment, s'ajouter dans son esprit à celui que cet échec lui donnait contre l'empereur Nicolas et la Russie. A Munich, le gendre de l'empereur, le duc de Leuchtenberg, bien qu'il fût par son père, le prince Eugène de Beauharnais, cousin germain du prince président, refusait de recevoir le chargé d'affaires français, le comte Edgard de Ségur, alors que le même jour il avait accordé audience à deux autres diplomates étrangers ; et de Bruxelles on signalait que le consul général de Russie, M. Bacheracht, tenait un langage « inconvenant et hostile » contre la personne du prince président1; or ce langage du seul fonctionnaire officiel qui représentait alors la Russie en Belgique, étonnait d'autant plus que l'empereur Nicolas avait, peu de temps auparavant, manifesté sa

1. Le marquis Turgot au général de Castelbajac, 18 mai 1852 : « On me signale de Bruxelles comme extrêmement inconvenant et hostile le langage que le consul général de Russie en Belgique, M. de Bacheracht, y tient, depuis le grand acte du 2 décembre, sur le gouvernement et la personne du prince président. Il n'est sorte de calomnies que cet agent ne cherche à répandre, et de préventions qu'il ne s'attache à entretenir contre la France ; le corps diplomatique ne se rend pas compte d'une attitude qui contraste trop singulièrement avec les dispositions de l'empereur Nicolas. »

désapprobation de la mansuétude témoignée par le gouvernement belge au sujet des menées des proscrits politiques français réfugiés dans ce pays, et des attaques persistantes de la presse locale contre le prince président. Le ministère russe des affaires étrangères, saisi par le général de Castelbajac d'une plainte contre M. Bacheracht, avait éludé celle-ci, très poliment, il est vrai1; quant à l'attitude dédaigneuse du duc de Leuchtenberg, comme le gouvernement russe ne faisait pas mine de vouloir l'expliquer, ce fut l'épouse du duc, la grande -duchesse Marie Nicolaïevna, qui se chargea de ce soin*; elle imputa la conduite discourtoise de son mari à la grave maladie de poitrine dont il souffrait3 et à la fatigue que lui causaient des audiences trop rapprochées4.

1. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 1er juin 1852 : « M. de Séniavine (gérant du ministère en l'absence du comte de Nesselrode) m'a répondu d'abord que M. de Bacheracht n'avait point de mission diplomatique; qu'en raison de l'absence d'un ministre russe en Belgique, il avait rendu compte des circonstances politiques les plus importantes, et qu'il (M. Séniavine) était d'autant plus étonné des accusations graves portées contre lui qu'il n'avait jamais remarqué dans ses rapports ni esprit d'hostilité contre la France ni contre le président de la République, que, du reste, M. de Bacheracht aimait à se donner de l'importance, gâté sous ce rapport par le gouvernement belge; et qu'il allait lui écrire immédiatement pour lui enjoindre la modération et la convenance dont le cabinet russe ne souffrirait jamais que ses agents s'écartent visà-vis d'un gouvernement ami. »

2. Au rebours de son mari, la grande-duchesse était fière de la parenté de celui-ci avec la famille Bonaparte. Même après la chute du second empire, elle demeura fidèle à ses affections; en 1872, elle alla à Torquay visiter Napoléon III dans son exil.

Page 1