Le duc mourut le 1er novembre suivant
4. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 2 juillet 1852 : « Le duc de Leuchtenberg s'est excusé ici de n'avoir pu recevoir le ministre (chargé d'affaires) de France à Munich parce que l'état de sa santé ne lui permettait pas de se mettre en uniforme; il a ajouté que, s'il avait reçu en particulier deux des membres du corps diplomatique, c'était au même titre que quelques anciens amis de Munich. C'est à la grande-duchesse Marie qu'il a donné cette explication ou cette excuse. »
Étant donnés les froissements d'amour-propre éprouvés de part et d'autre par les deux chefs d'État, il était à craindre, au commencement de cet été de 1852, que, si une complication diplomatique un peu grave s'élevait entre la France et la Russie, elle ne donnât bien vite une forme aiguë à l'antagonisme qui se réveillait entre les deux pays. Cette complication, la diplomatie russe, qui renfermait alors au moins autant d'éléments hostiles à la France que la diplomatie française en renfermait d'hostiles à la Russie, parut s'ingénier à la faire nattre; elle chercha à inquiéter les sentiments religieux de l'empereur, en lui représentant que le gouvernement français poursuivait dans le Levant la ruine de l'orthodoxie et qu'il fallait résister à cette redoutable attaque. Nulle autre insinuation n'était plus propre à enflammer l'empereur, car, selon le mot très juste prononcé alors par le général de Castelbajac1, l'empereur, « tout despote qu'il fût, devait compter avec le sentiment religieux de son. peuple, surtout pour les choses extérieures dont la connaissance est ici très répandue2 ».
Si les efforts astucieux des diplomates russes n'eurent pas alors plus de succès, ce fut grâce à l'habileté des deux ministres qui dirigèrent en 1852 les affaires extérieures de la France*.
A Constantinople, la légation de Russie, non contente d'avoir obtenu le 10 février une lettre du sultan qui passait sous silence l'octroi aux Latins de la clef de la grande église de Bethléem, avait voulu faire consigner dans un firman public ce retrait implicite de la concession ainsi faite aux Latins. La Porte, toujours très portée à recourir aux moyens termes, con-
1. Le général de Castelbajac à M. Thouvenel, 2 juillet 1852 (lettre publiée par M. Louis Thouvenel, Nicolas Jtr et Napoléon III).
2. Allusion aux innombrables pèlerinages des Russes aux lieux saints.
3. M. Drouyn de Lhuys remplaça le marquis Turgotau ministère des affaires étrangères le 28 juillet.
LA. FRANGE ET Là RIÏSSÎË 25?
sentit à remettre un fi r m an au patriarche orthodoxe de Constantinople en présence des chefs laïques de sa communauté, et à «délivrer une copie de cet acte à la légation de Russie; mais ce firman dans son dispositif mentionnait, contrairement au désir des Russes, le droit des Latins de posséder une clef de l'église de Bethléem, et même d'officier dans celle-ci1; en revanche, il déclarait non fondées les prétentions élevées par les Latins à la jouissance exclusive « des lieux de Visitation qui leur appartenaient en 1740 », et reconnaissait la validité du firman délivré aux Grecs en 1757 en. opposition à la grande capitulation française de 1740, déclarations qui faisaient bon marché de la protestation que le marquis de La Valette, avant de partir en congé, avait laissée à la Porte pour réserver les droits des Latins.
Ce firman ne fut connu de la légation de France que dans la seconde quinzaine d'avril*, et ce ne fut
1. « Les Latins n'ont pas raison de prétendre à la possession exclusive ni de la grande coupole, ni de la petite coupole, ni de la pierre de l'onction, ni du Golgotha, ni des arceaux de la Vierge, ni de la grande église de Bethléem, ni de la sainte crèche; il faut laisser tous ces endroits en leur état actuel. Dans les temps passés, on a donné une clef de la porte de la grande église de Bethléem et une de la sainte crèche à chacune des nations grecque, latine et arménienne, mesure qui fut confirmée par le firman délivré à la nation grecque en l'année 1170 de l'hégire, et cette disposition restera la même. Mais comme il ne suit pas de là qu'il soit permis de porter atteinte à l'état actuel des choses dans cette église ou d'empêcher les Latins d'y officier, ou enfin de faire quelque chose de nouveau capable de gêner les autres, soit pour le passage de l'église afin d'aller à la sainte table, soit sous tout autre rapport, on ne souffrira et on n'acceptera en aucun temps la moindre prétention à ces égards de la part de qui que ce soit. » — Le firman porte la date de février 1852 (rébi ul akhir 1268), mais il a été évidemment antidaté. Selon toute apparence, il fut rendu vers le 15 mars.
2.. La légation de Russie a prétendu plus tard que M. de La Valette avait, avant son départ de Constantinople, parfaitement connu ce firman. L'ambassadeur d'Angleterre, en tout cas, savait dès le 6 mars que celui-ci était en préparation; il écrivait à Lord Granville : « I hope that the firman prepared for transmission to the Greek patriarch will be found couched in such terms as to pre-
258 LES OBtGlttÉS bE La GtJÉRflB Dfi GRIMEE
qu'à là fin du mois de mai que la traduction en fut publiée par les journaux français. L'impression produite sur le ministère français des*affaires étrangères et sur le monde catholique fut excessivement pénible. Que restait-il du succès de M/de La Valette, que depuis deux mois on fêtait si bruyamment à Paris? Deux maigres concessions qui risquaient d'être illusoires, car l'obligation de n'apporter aucun changement à l'état actuel des lieux rendait bien difficile ' pour les Latins, soit de célébrer leur culte au tombeau de la Vierge, soit même d'user de leur droit de passage par la grande église de Bethléem '. Et pour ces deux concessions il fallait, à moins de faire du firman .donné aux Grecs uhè nouvelle cause de querelle, considérer comme absolument forcloses toutes les revendications latines que M. de La Valette avait eu soin de réserver comme des armes- pour l'avenir» A Paris, au ministère des affaires étrangères, on était très perplexe en face de cette alternative \ Enfin, après réflexion, et évidemment pour ne pas entrer davantage en conflit avec la Russie, on se résolut, non pas à demander la modification ou le retrait du firman des Grecs (comme on y avait d'abord pensé3), mais
clude a return at any future period to so embarrassing a subject of discussion. »
1. Le chargé d'affaires de France à Constantinople, M. Sabatier, écrivait à M. Thouvenel, le 5 mai 1852 : « Au fait, nous avons obtenu uniquement la participation au tombeau de la Vierge et la clef de la basilique de Bethléem... Le tombeau de la Vierge étant à cinq minutes hors des remparts, nos religieux seront exposés à mille avanies quand ils voudront s'y rendre, et les Grecs ne se feront pas faute de leur jouer de mauvais tours. A Bethléem, nous aurons la clef, mais la porte restera fermée. D'un côté comme de l'autre, rien ne doit être changé aux dispositions précédemment existantes. »
. 2. M. Thouvenel au général de Castelbajac, 15 juin 1852 : « L'affaire des lieux saints préoccupe assez vivement. Nous taire, c'est accepter un notable amoindrissement d'influence; nous fâcher, c'est tout ébranler. La Russie s'est bien et trop vengée de notre mesquin succès. »
3. Le marquis ïurgot au comte de Castelbajac, 1er juin 1852 :
seulement à en restreindre l'effet en empêchant sa promulgation publiquç à Jérusalem.
En retour, cette condescendance rendit le gouvernement français tout à fait rigoureux dans un autre incident qui survint en même temps à Constantinople et au cours duquel la légation de Russie se montra très hargneuse pour la France1.
Vers la fin du mois de mars, le contre-amiral Romain Desfossés, qui commandait l'escadre française de la Méditerranée, était venu visiter Gonstantinople à bord d'un petit -aviso. Au cours de cette visite, il fut saisi par l'amirauté turque d'un vœu que celle-ci avait déjà exprimé à Paris et qui avait pour but l'envoi à Constantinople, pour y être étudié par des spécialistes turcs, d'un vaisseau de guerre du nouveau type français, marchant par la combinaison de la voile et de la vapeur. Gomme l'amiral Romain Desfossés avait dans son escadre un navire de ce type, le Ckarlemagne, il avait offert de le détacher pour quelques jours à Constantinople; et la Porte, accueil-
ce Je vous ai informé, il y a quelque temps, du résultat satisfaisant qu'avait eue la négociation suivie à Constantinople dans l'affaire des lieux saints. Il est intervenu depuis un firman dont vous avez eu connaissance par les journaux, qui, sans contester les engagements pris par le Divan et sans y porter atteinte, ne tient cependant pas compte de nos réserves fondées sur des traités toujours existants et nous met dans l'obligation de demander à la Porte des explications sur un langage dont nous avons le droit de nous montrer surpris. Nous regrettons, d'ailleurs, que le Divan se préoccupe exclusivement et avec excès du soin de ménager une puissance dont l'amitié lui est sans doute nécessaire, mais dont il ne devrait pas chercher à se concilier les bonnes dispositions en méconnaissant ce qu'il doit, dama l'intérêt de son indépendance et de sa dignité, à des alliances plus naturelles et plus sûres. »
1. M. Thouvenel au général de Castelbajac, 15 juin 1852 : « Je présume que c'est à l'irritation assez naturelle que le firman accordé -aux Grecs au mépris des promesses que nous avions reçues à Constantinople, a causé au prince Louis-Napoléon, qu'il faut attribuer la vivacité avec laquelle il a pris le refus d'un firman de passage à travers les Dardanelles pour le vaisseau de guerre français le Char' le magne. »
26Ô LES ORIGINES DE Là GUEftfLE DE CRIMEE
lant cette proposition, avait déclaré que le Charlemagne, quand il se présenterait à l'entrée des Dardanelles, y trouverait le firman réglementaire permettant l#e passage. Sur cette assurance, le Charlemagne quitta le Pirée et vint mouiller à Smyrne, pour gagner de là Constantinople ; alors la Porte annonça au chargé d'affaires de France que le firman de passage ne pouvait être accordé, l'ambassadeur d'Angleterre1 et le chargé d'affaires de Russie ayant protesté contre l'entrée du Charlemagne dans les Dardanelles; ce serait, avaient-ils dit, une infraction inadmissible à la convention des Détroits, un navire armé de 80 canons ne pouvant être assimilé aux « bâtiments légers » dont cette convention permettait d'autoriser le passage. A cette nouvelle, le prince président se fâcha ; il fit déclarer au ministre de Turquie à Paris que la Porte venait de se rendre coupable de déloyauté et que, si le firman promis n'était pas accordé sans retard, la dignité de la France ne lui permettrait plus d'accréditer un ambassadeur* à Constantinople. » Le chargé d'affaires de France à Constantinople recevait en même temps de Paris le texte d'une note vigoureuse reproduisant cette déclaration et qu'il devait remettre à la Porte sans tenir compte de ses doléances sur la pression faite sur elle par les représentants anglais et russe. Ainsi prise de haut, la Porte céda et accorda le firman. Mais afin de répondre aux objections de l'Angleterre et de la Russie, le prince président, sur le conseil de son ministre des affaires étrangères, le marquis Turgot, décida que le marquis de La Valette, renvoyé à Constantinople pour tâcher de terminer cette affaire toujours renaissante des
1. Sir Stratford Canning venait d'être créé pair du Royaume Uni le 24 avril, sous le titre de vicomte Stratford de Redcliffe.
2. Le marquis de La Valette avait été promu au rang d'ambassadeur le 24 avril, le jour même où son collègue anglais était élevé à la pairie.
lieux saints, regagnerait son poste à bord du Charlemagne; la présence de l'ambassadeur ne permettrait évidemment pas de traiter de « bâtiment léger » ce gros navire de guerre ; mais, « employé pour le service d'une légation de puissance amie », il aurait au moins la seconde des qualifications stipulées par l'article II de la convention des Détroits pour la délivrance de firmans de passage aux « bâtiments sous pavillon de guerre ». Cet expédient plut à Londres, où le Foreign Office, tout en ne soutenant pas l'initiative de l'ambassadeur Lord Stratford de Redcliffe, avait fait donner à Paris au prince président, le conseil « d'éviter toute apparence d'infraction aux traités existants ». A Pétersbourg, on cessa aussi de faire opposition au passage du Charlemagne; mais le langage manqua de bonne grâce; au général de Castelbajac qui lui donnait des explications sur le dénouement donné par la France à cette affaire, le gérant du ministère impérial dçs affaires étrangères, M. Séniavine, répondit : « Il y a eu légèreté et imprudence fâcheuse de la' part des agents turcs et des agents français qui ont entamé cette affaire1. »
En Grèce, un autre chargé d'affaires russe, M. Persiani, ne fut pas plus heureux dans ses intrigues contre le gouvernement du prince président. La constitution votée par la Chambre grecque en 1843 exigeait que les successeurs du roi Othon fissent profession du culte orthodoxe ; or le roi n'avait pas d'enfants, et son héritier, d'après la convention de Londres du 7 mai 1832, était son plus jeune frère, le prince Adalbert de Bavière, à défaut du prince Luitpold2, qui renonçait au trône de Grèce pour lui et ses enfants. Le prince Adalbert, tout d'abord, n'avait pas voulu se soumettre lui-même à la clause de la constitution hellénique relative au rite orthodoxe; il consentait
1. Le général de Castelbajac au marquis Turgot, 15 juillet 1852.