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L'empereur Nicolas était alors à la campagne à Péterhof

Au cours de leur conversation, le comte de Nesselrode avait demandé au général s'il avait pu déjà se procurer à Pétersbourg un logement agréable; celui-ci fit observer que, en raison du caractère encore purement officieux de sa mission, il avait cru de bon goût de ne s'établir que d'une manière tout à fait provisoire. « Oh! repartit en souriant le chancelier, j'espère que ce caractère sera bientôt officiel et permanent. »

Cette repartie, comme, au surplus, l'ensemble du langage tenu par le comte de Nesselrode, peu porté, en général, pour les Français, permettait d'augurer une heureuse issue pour la mission du général Le Flô; cependant, le soir même, en écrivant à son ministre le compte [rendu de l'entretien, le général formulait une appréhension ; il avait discerné (et nous avons là la mesure de son sens critique, puisqu'il entrevoyait déjà la cause de son insuccès en Russie), il avait discerné une nuance de méfiance dans les questions que lui avait posées le chancelier au sujet de l'élection du président de la République : « M. de Nesselrode, écrivait-il, * m'a parlé du général Cavaignac dans les termes de la plus remarquable distinction et de la plus extrême faveur, et son élection comme président sera accueillie ici comme la garantie la plus solide du maintien de l'ordre et de la sécurité non seulement en France, mais dans toute l'Europe. Grâce à Dieu! aucun doute n'est possible sur le résultat de cette élection; qu'elle se fasse bien promptement, seulement! »

Le dimanche 24 septembre, le général Le Flô reçut du chancelier l'avis que l'empereur viendrait le surlendemain à Pétersbourg et lui donnerait audience au Palais d'Hiver. Afin d'être bien fixé sur les conditions dans lesquelles cette audience aurait lieu et de couper court ainsi à tout malentendu pour l'avenir, le général se rendit aussitôt aux Iles, à la mai-

son de campagne du chancelier1, et il eut le plaisir de recueillir de la bouche de celui-ci les assurances les plus satisfaisantes : « L'empereur, déclara le comte de Nesselrode, est disposé à reconnaître la République, mais il faut commencer par le commencement. Vous serez donc reçu après-demain à titre officieux seulement, puisque la lettre particulière où le général Gavaignac annonce à l'empereur votre arrivée et celle que votre ministre m'a écrite à moimême ne vous donnent toutes les deux que le caractère officieux. Néanmoins, vous serez considéré et traité ici comme si vous étiez tout à fait accrédité, de la même manière que le personnage le plus officiel du monde2. »

Ce langage du chancelier, beaucoup plus gracieux que celui qu'il avait tenu au général pendant leur première entrevue, annonçait de la part de l'empereur un accueil bienveillant; mais la réalité devait dépasser de beaucoup tout ce que le général était en droit d'attendre.

Dès qu'il eut franchi la porte du salon d'audience, l'empereur s'avança de quelques pas, et, d'un ton affable, lui dit : « Général, soyez le bienvenu à Pétersbourg. La France ne peut ignorer combien j'ai d'estime et de sympathie pour elle, combien j'aime sa brave armée; je suis heureux de vous l'exprimer. » Puis Sa Majesté, prenant le général par la main, le conduisit dans une embrasure de fenêtre, où ils étaient à même de causer sans être entendus des personnes du service d'honneur.

Le moment de parler était venu pour le général;

1. Elle se trouvait à l'île des Apothicaires (Àptiekarsky ostrof).

2. On voit combien est inexacte l'allégation portée dans son « Journal » par le maréchal de Castellane à la date du 25 mars 1849 : « M. Le Flô ayant mis sur ses cartes à Saint-Pétersbourg ministre de la République française, l'empereur Nicolas lui a fait dire d'avoir à retrancher sur-le-champ cette dénomination, sans quoi il ne pourrait plus le recevoir. »

il ne le laissa pas échapper et déclara incontinent à l'empereur que le but de sa mission était le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays. Sa Majesté s'empressa de répondre avec une grande amabilité : « Général, je vous reçois aujourd'hui comme soldat; c'est un autre soldat qui vous accueille avec estime et affection. A ce titre, je vais vous parler avec toute la franchise que comporte ce caractère commun. Je reconnaîtrai la République française, et la main que je vous donne en est la plus ferme assurance; mais les habitudes de l'empire veulent que j'attende que votre gouvernement soit définitivement constitué par le vote de sa constitution, et je vous recevrai immédiatement après comme ministre plénipotentiaire. En attendant, comptez sur tout mon désir de vous être agréable et, je le répète, sur mes vives et sincères sympathies pour la France. »

Jusque-là, l'entretien avait roulé sur un sujet prévu ; mais le général tout d'un coup le transporta sur un terrain que l'empereur ne pouvait s'attendre à voir aborder. Devenu profondément républicain, le général fît sa profession de foi politique : « La République, Sire, était le but vers lequel la France marchait depuis soixante ans ; la révolution de Février, le vote unanime de l'Assemblée nationale , l'ont consacrée à tout jamais, et nous saurons la maintenir avec toute l'énergie qu'inspire le double sentiment du devoir et du plus pur et plus ardent patriotisme. — Et vous aurez raison, répondit l'empereur, car la forme de votre gouvernement est certainement la plus naturelle, quand on n'en a pas une autre toute faite. »

Cette déclaration était déjà bien significative dans la bouche du grand autocrate, mais elle ne suffisait pas au général. Emporté par sa fougue, il continua, disant des choses qu'il n'avait nullement l'instruction de dire. Il déclara que la République n'avait aucun projet de conquête ou d'agrandissement ;

qu'elle désirait, au contraire, se constituer par la paix, pour la paix ; mais que si, malgré elle, elle devait être entraînée dans une guerre, elle trouvait que l'alliance la plus naturelle pour elle serait celle de la Russie, et qu'elle était prête à en déterminer, dès maintenant, les charges et les avantages.

Cet enthousiasme militaire charmait l'empereur; il était positivement entraîné par l'éloquence de ce diplomate improvisé, qui faisait de la diplomatie de la même manière qu'on enlève une redoute. Il répondit que la France et la Russie étaient, en effet, dans des conditions excellentes pour s'entendre, qu'elles avaient des intérêts communs, et que leur alliance serait la meilleure garantie de l'ordre et de la paix. « Personne ne bougera et ne pourra rien en Europe tant que la Russie et la France seront unies et se donneront la main1. »

L'audience était terminée. Quelques jours après, le chancelier complimentait le général de ce qu'il avait, par la franchise et la chaleur de son langage, produit la meilleure impression sur l'empereur2.

Pendant tout le mois d'octobre, l'empereur et, à son exemple, son fils, le grand-duc héritier et son frère le grand-duc Michel ne manquèrent pas une occasion de distinguer particulièrement le général, donnant ainsi une leçon à la haute société russe, qui continuait à appliquer, dans une large mesure, aux représentants de la République la quarantaine dont pendant plusieurs années elle avait frappé l'ambas-

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