M. Drouyn de Lhuys au comte de Ségur, 2 août
2. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 14 août 1852.
d'acte isolé1. » M. Séniavine, qui depuis plusieurs mois ne s'occupait guère que de tendre en cachette des pièges an gouvernement présidentiel, avait assez mauvaise grâce à critiquer les démarches isolées de la France.
Le suppléant de M. de Nesselrode ne fit pas meilleure figure quand la célébration de la fête du prince président menaça de devenir une cause de difficultés entre la France et la Russie. Cette fête venait d'être fixée au 15 août, à l'imitation de ce qui s'était fait sous le premier empire, et une circulaire du marquis Turgot avait enjoint aux représentants français à l'étranger de la célébrer de concert avec les colonies de leurs résidences, en réclamant « le concours de l'Église, dont les prières avaient si heureusement appelé sur l'élu de la France les bénédictions de la Providence » . Cette résolution de fêter publiquement le 15 août à l'étranger déplut fort à l'empereur Nicolas; il trouvait mauvais (nous l'avons déjà dit) que le prince président rattachât son gouvernement à celui de son oncle Napoléon Ier; aussi il donna à son ministre de l'intérieur l'ordre de s'.opposer le 15 août à toute manifestation extérieure en l'honneur du prince. Loyalement, l'empereur avertit de cet ordre le général de Castelbajac, qu'il rencontra au camp de Krasnoé : « Il faut, lui fit-il observer, distinguer entre les fêtes nationales; il y a celles qui n'ont pour objet que la personne même des souverains, et celles qui rappellent des événements historiques dont la glorification est de nature à froisser les sentiments des autres peuples; je regrette que la fête du 15 août soit de ces dernières. »
Mis au fait des ordres deFempereur, le général de Castelbajac prit ses dispositions en conséquence : il fit dire dans la chapelle privée de l'asile français de
1. Le comte de Reiset à M. Drouyn de Lhuys, 18 septembre 1852.
Vassily Ostrof une messe où il assista en uniforme avec son personnel, mais à laquelle les nationaux seuls furent admis; et le soir il donna, dans l'hôtel de la Légation, un dîner intime où l'on put, sans éveiller les susceptibilités de la police, boire à la santé du prince président, et même à la restauration de l'empire. A Varsovie, le consul sut aussi se tirer honorablement de la difficulté; mais, à Moscou, il se produisit un éclat fâcheux. Bien qu'il existât dans cette ville une église catholique placée sous la protection de la France, le curé ne se croyait pas le droit de célébrer sans l'autorisation du gouverneur général un service à l'intention du chef de l'État français ; pendant tout le règne de Louis-Philippe, chaque année, au retour de la fête du roi, le 1er mai, le consul avait dû régulièrement solliciter l'autorisation pour le curé de dire une messe officielle. Cette autorisation, hâtons-nous de le dire, n'avait jamais été refusée. Elle le fut cette fois, et dans des termes que la civilité interdisait. Le comte Zakrevsky écrivit qu'il avait ordonné à la police de s'opposer par la force à toute tentative que ferait le consul ou un résident français de Moscou pour pénétrer le 15 août dan» l'église Saint-Louis : il n'avait jamais été question pourtant de prendre d'assaut cette église !
Le général de Gastelbajac voulait étouffer l'affaire, jugeant que c'était faire bien de l'honneur au comte Zakrevsky que d'attribuer de l'importance à son langage. Il était donc parti en congé, en se contentant de notifier, à titre de curiosité, à M. Séniavine les aménités épistolaires du comte; mais le premier secrétaire, demeuré comme chargé d'affaires, ne prenait pas les choses d'une manière aussi conciliante : à peine son chef s'était-il éloigné, qu'il demanda des explications au ministère impérial des affaires étrangères, En vrai casuiste, M. Séniavine ne sut pas répondre franchement; il n'osa ni
alléguer la volonté de l'empereur, nî condamner Tintempérance du comte Zakrevsky, et il chercha à éluder par des escobarderies les questions du comte de Reiset. Il prétendit d'abord qu'il n'était pas au courant de l'incident, et qu'il devait prendre des informations; puis il insinua que le général de Castelbajac s'était chargé d'expliquer lui-même à Paris la conduite du comte Zakrevsky1; enfin, comme le comte de Reiset insistait toujours, il en arriva à dire que le gouvernement russe n'avait pas eu connaissance de la fixation au 15 août de la fête du prince président. « Le prince portant le prénom de Louis, nous croyions que sa fête devait se célébrer à la Saint- Louis, le 25 août, et j'ai lu dans les journaux que ce jour a été, en effet, fêté parle prince à Saint-Gloud. » Le ridicule désarme : le comte de Reiset, contenant une violente envie de rire, répondit que la méprise avait été bien fâcheuse, mais qu'il priait M. Séniavine de se souvenir, en vue de Tannée 1853, que la fête du prince Louis-Napoléon devait se célébrer le 15, et non le 25 août. Le gérant du ministère impérial était trop heureux d'être délivré, au prix d'un manque de dignité, de cette affaire, dans laquelle il s'était si maladroitement enferré. « D'ici à Tannée prochaine, murmura-t-il en guise de morale, nous avons du temps devant nous*. »
En France, cependant, il était manifeste que le mouvement impérialiste subissait un arrêt; jugeant, d'après les rapports du baron de Heeckeren, que la Russie et la Prusse étaient résolument hostiles au rétablissement de l'empire dynastique, et que l'Autriche revenait, de son côté, sur ses premières assurances, le prince président avait ajourné de nouveau l'exécution de ses projets, attendant qu'un concours heureux de circonstances en rendît la réalisation
1. Le comte de Reiset à M. Drouyn de Lhuys, 4 septembre 1852.