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Souvenirs du général comte Fleury

2. M. de II ùb ner, ministre d'Autriche à Paris, au comte de Buol, ministre autrichien des affaires étrangères, 16 juillet 1852 : « L'empire semble en effet ajourné, mais on se donne tout entier à l'œuvre de marier le président. Valdegamas (ministre d'Espagne), qui sort de chez moi, m'assure qu'il n'est pas question d'un mariage espagnol. Or, comme la petite princesse portugaise vient d'être administrée, il ne resterait que la princesse de Wasa. »

3. Née Beauharnais, la grande-duchesse Stéphanie était cousine germaine de la reine Hortense, mère du prince Louis-Napoléon. Elle avait été adoptée par Napoléon Ier.

4. La grande -duchesse Stéphanie était veuve du grand -duc Louis, mort le 30 mars 1830, et tante du grand-duc alors régnant. Sa seconde fille avait épousé un prince de Hohenzollern ; la troisième s'était mariée en Angleterre avec le duc de Hamilton.

beaucoup de chances de succès. Justement le prince président devait se rendre à Strasbourg pour l'inauguration d'une ligne de chemin de fer ; de cette ville il pousserait jusqu'à Bade, sous le prétexte de faire visite à sa tante la grande-duchesse Stéphanie, et le mariage, amorcé déjà par celle-ci, se négocierait définitivement.

Ces prévisions furent déçues; malgré l'intervention de la grande-duchesse, le prince Wasa refusa au prince président la main de sa fille, en disant qu'il avait pris déjà envers le prince héritier de Saxe « presque des engagements sur lesquels il était impossible de revenir1 », et le prince président n'insista pas.

Au surplus, cette déconvenue ne parait pas l'avoir chagriné, mais il y vit, probablement avec raison, l'effet de la méfiance, pour ne pas dire de la malveillance qu'il continuait à inspirer aux grandes cours d'Europe. Le prince Wasa, entré au service autrichien, aurait été, pensa-t-il, poussé par de hauts personnages de la cour de Vienne à repousser sa demande2.

Devant cette défaveur marquée de l'étranger, ceux des amis du prince président qui étaient les plus ardents pour le retour de l'Empire, et avant tous le ministre de l'intérieur, M. de Persigny, pensèrent que le temps était passé de s'arrêter devant des considérations d'ordre diplomatique et qu'il ne fallait plus « reculer le moment de la résolution suprême ».

1. Souvenirs du général comte Fleury. La princesse Caroline Wasa épousa l'année suivante le prince Albert de Saxe.

2. Le 27 août, M. de Hûbner écrivait dans son journal : « Mes remontrances sur l'établissement du second empire coïncident avec le projet de mariage manqué, ou qui manquera certainement, du président avec la princesse de Wasa. Louis-Napoléon est convaincu que c'est l'archiduchesse Sophie (mère de l'empereur François-Joseph et sœur de la reine de Prusse), aidée par Buol, qui crée des difficultés. »

Pour forcer la main ait prince président, toujours circonspect et irrésolu, on avait organisé dans les provinces un pétitionnement en faveur de l'Empire ; mais les résultats ne s'annonçaient pas probants ; sur les quatre-vingt-six conseils généraux de France, neuf seulement avaient émis un vœu pour le rétablissement de l'Empire. Alors M. de Persigny, « n'y tenant plus » (c'est sa propre expression), voulut frapper un coup décisif en profitant d'un grand voyage que le prince devait, au mois de: septembre, entreprendre dans les départements du centre et du midi de la France. Un des derniers jours d'août, comme le conseil des ministres délibérait sur ce voyage, M. de Persigny saisit brusquement ses collègues de ee qui était pour lui la grosse question du moment : il .leur demanda quelle attitude il devait recommander aux préfets pour le cas où, dans les départements visités par le prince, la population pousserait le cri de : Vive V Empereur ! « A ces mots, raconte dans ses Mémoires M. de Persigny, il se passa dans le conseil une scène inouïe. 11 semblait que j'avais mis le pied sur une fourmilière. De toutes parts on m'interpellait, en me demandant si je voulais la guerre civile. Quant au prince président, dont le calme habituel avait été quelque peu altéré par cette scène, il profitait des moments de silence pour me reprocher les insinuations que j'avais paru faire; Il blâmait hautement toute idée de changement et surtout toute tentative pour amener des manifestations inconstitutionnelles. ».

Malgré le mauvais accueil fait à ses ouvertures, M* de Persigny ne se découragea pas; en dehors de ses collègues, en dehors même du futur empereur, il prit le parti hardi de provoquer, parmi les populations qu'allait visiter le prince, des manifestations si enthousiastes en faveur de l'Empire qu'aucune tergiversation ne serait plus possible. A cet effet, il

manda secrètement à Paris les préfets des départements du Centre et leur donna l'instruction d'endoctriner la population pour que partout, sur le passage du prince, elle criât : Vive l'empereur! Vive Napoléon III1 ! On sait que cette manœuvre eut un plein succès et qu'à partir de Bourges' le prince fut, durant tout son voyage, l'objet d'ovations enthousiastes qui réclamaient instamment l'Empire à brève échéance. Le courant était trop fort pour que le prince y résistât : le 9 octobre, dans un discours qu'il prononça devant la chambre de commerce de Bordeaux, il accepta l'Empire. « La France,, dit-il, m'entoure de ses sympathies, parce que je ne suis pas de la famille des idéologues. Pour faire le bien du pays, il n'est pas besoin de nouveaux systèmes, mais de donner avant tout confiance dans le présent, sécurité dans l'avenir. Voilà pourquoi la France semble vouloir revenir à l'Empire. Il est néanmoins une crainte à laquelle je dois répondre; par esprit de défiance, certaines personnes se disent : L'Empire, c'est la guerre; moi, je réponds : L'Empire, c'est la paix... Nous avons d'immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter; nous avons, en face de Marseille, un vaste royaume à assimiler à la France; nous avons tous nos grands ports de l'Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous

1. « Ne nous trompons pas, avait dit M. de Persigny aux préfets ; le duc de Reichstadt, Napoléon II, n'a pas régné, mais le peuple l'a connu sous ce nom pendant longtemps. Il a été proclamé par son père. Rendons hommage à sa mémoire, et que le neveu de l'empereur soit donc Napoléon III. Ce titre vieillira la dynastie. »

2. Le préfet d'Orléans, dont le dévouement n'était pas certain, n'avait pas été convoqué par M. de Persigny. Dans cette ville, la réception du prince fut semblable à celles qu'il avait eues, en juillet, à Nancy et à Strasbourg; il fut accueilli aux cris de : Vive Napoléon! vive le président de la République!

manquent encore; nous avons partout, enfin, des ruines à relever, de faux dieux à abattre, des vérités à faire triompher. Voilà comment je comprendrais l'Empire, si l'Empire doit se rétablir. »

Dès que l'empereur Nicolas eut reçu la nouvelle de la réception faite à Bourges au prince président, il comprit que l'enthousiasme allait se propager avec une force irrésistible par tout le pays, et que la proclamation dé l'empire devenait une question de jours. Dans ces conditions, il ne voulut pas que son représentant en France demeurât à Paris. Craignait-il, ainsi que cela fut dit à M. de Reiset, que M. Kisselef ne se laissât entraîner par l'élan général à commettre quelque acte qui engagerait la politique russe1? Cette crainte était sans fondement; car M. Kisselef, commensal assidu des salons les plus hostiles au prince président, était peu porté, à moins d'instructions formelles, à lui témoigner sympathie ou déférence, et depuis le voyage de l'empereur Nicolas à Vienne et à Berlin, il s'était abstenu de paraître non seulement aux Tuileries, mais encore au ministère des affaires étrangères. Cette abstention avait même été si frappante, que M. Drouyn de Lhuys avait dû charger le comte de Reiset de la faire remarquer à M. Séniavine2. La vérité est que l'empereur Nicolas voulait tout simplement manifester sa désapprobation de la transformation désormais certaine de la forme du gouvernement en France, et cette désapprobation se trouvait aggravée par cette circonstance que l'empereur, alors absent de Pétersbourg, n'avait pas attendu d'être de retour dans sa capitale, mais avait

1. Le comte de Reiset à M. Drouyn de Lhuys, 21 septembre 1852.

2. M. Drouyn de Lhuys au comte de Reiset, 30 septembre 1852. — M. Thouvenel au comte de Reiset, 15 octobre 1852 : « Pour M. de Kisselef, je ne le crois pas fâché de nous quitter avant le grand moment. Il n'a vu le ministre que deux fois en tout depuis le mois d'août, pour un bonjour et un bonsoir. »

envoyé du fond de la province Tordre de rappeler M. Kisselef.

Comment, à sa rentrée à Paris, le prince président prendrait-il ce brusque départ de M. Kisselef? A la fin de Tannée 1841, l'ambassadeur de Russie à Paris, comte Pahlen, avait été rappelé par l'empereur Nicolas dans des conditions blessantes pour le gouvernement français d'alors. Par son rang d'ancienneté, le comte Pahlen était appelé à suppléer le doyen du corps diplomatique alors absent de Paris, et en cette qualité il devait porter la parole au nom de ses collègues à la réception du 1er janvier 1842, au palais des Tuileries, pour présenter au roi Louis- Philippe les compliments d'usage. L'empereur Nicolas ne voulut pas que son ambassadeur s'acquittât de cette fonction, et il lui ordonna de s'absenter de Paris ; le roi Louis-Philippe, offensé de cette marque de malveillance, avait répondu en retenant en congé illimité son propre ambassadeur près la cour de Russie et en faisant envoyer Tordre au chargé d'affaires de France à Pétersbourg l de ne point se rendre à la réception du Palais d'Hiver le jour de saint Nicolas. Le résultat avait été la réduction des relations diplomatiques à la simple expédition des affaires courantes, et cette situation tendue s'était prolongée, sans grande amélioration, jusqu'à la révolution de 1848*. Si le prince président faisait la même riposte que le roi Louis-Philippe, il était vraisemblable, vu l'état déjà difficile des rapports entre les deux gouvernements, qu'une rupture complète se produirait. Heureusement, le prince, instruit par l'expérience de son prédécesseur, se conduisit tout différemment.

1. M. Casimir Perier, père de l'ancien président de la République.

2. La société pétersbourgeoise avait seulement un peu relâché la quarantaine dont elle avait frappé l'ambassade de France à la suite de sa manifestation à la Saint-Nicolas de 1841.

Au lieu de retenir en France le général de Gastelbajac, qui (nous l'avons dit) venait d'y arriver en congé, il lui donna Tordre de retourner à Pétersbourg, et il fit semblant de croire que M. Kisselef, en quittant son poste, avait simplement donné suite à un projet d'absence dont M. Drouyn de Lhuys aurait reçu connaissance plusieurs semaines à l'avance. Cette interprétation, à laquelle on se hâta de donner la plus grande publicité, fut consignée dans une dépêche adressée au comte de Reiset, et qu'il devait montrer à tous les visiteurs, fonctionnaires russes ou diplomates étrangers, qui se présenteraient à la Légation de France. Voici en quels termes M. Drouyn de Lhuys avait traduit la pensée du prince président : « M. Kisselef a quitté Paris, et le soin qu'il avait mis, dès les premiers jours du mois d'août, de m'annoncer qu'il comptait user d'un congé dans le courant du mois d'octobre, me permet de ne pas attribuer à son départ une signification politique. Dans l'état des choses, il est des questions qu'il n'est pas de notre dignité d'aborder, ou sur lesquelles, du moins, nous devons nous montrer indifférents. Je vous engage donc, dans vos entretiens avec M. Séniavine et les principaux personnages de Saint-Pétersbourg, à éviter tout ce qui pourrait indiquer de notre part une préoccupation ou une inquiétude relativement aux dispositions du gouvernement impérial à notre égard. Les faits parlent d'eux-mêmes assez haut, et un pouvoir qui puise sa force dans une adhésion aussi éclatante que celle qui se manifeste aujourd'hui en France, doit savoir attendre sans aucune peine que la lumière se fasse, même dans les esprits les plus prévenus1. »

Le 15 octobre, la veille du jour où le prince président, après sa tournée triomphale en France, rentrait

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