CHAPITRE XI
MISSION DU COMTE DE LINANQE A CONSTANTINOPLE MARIAGE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III
Bien qu'ayant heureusement riposté au procédé discourtois de l'empereur Nicolas, l'empereur Napoléon, si peu vindicatif qu'il fût, lui en gardait une certaine rancune, et par conséquent il aurait été porté à suivre les conseils de son ministre des affaires étrangères, qui, toujours en quête d'occasions de parler aigrement à la Russie, voulait continuer la discussion avec celle-ci au sujet des lieux saints. Mais l'empereur, bien au-dessus du plaisir assez mesquin de contrarier gratuitement la Russie, plaçait alors dans les motifs dirigeants de sa politique, la recherche de l'amitié de l'Angleterre. Au début de 1853, comme à presque toutes les heures de son règne, il subordonna à la considération d'avoir la sympathie de l'Angleterre, ou tout au moins de ne pas mécontenter cette puissance, les actes importants qu'il s'agissait d'accomplir dans le domaine des affaires extérieures.
Ce n'est pourtant pas qu'il eût, à ce moment, beaucoup à se louer de l'attitude des Anglais. Certainement le gouvernement britannique venait, sous l'administration de Lord Derby, de reconnaître assez gracieusement le nouvel empire français, mais la portée de cet acte avait été en quelques semaines bien diminuée par des manifestations contraires, provenant de côtés très divers. La reine Victoria, par
exemple, avait montré qu'elle tenait en peu de considération l'empereur Napoléon en combattant de tout son pouvoir le projet de mariage que des impérialistes français de l'école aristocratique avaient combiné au mois de décembre entre sa nièce la princesse Adélaïde de Holenlohe et ce prince1. Puis le nouveau cabinet anglais, par l'organe de deux de ses membres1, avait fait entendre en public, au commencement de janvier, un langage tout à fait outrageant contre l'empereur. Enfin presque toute la presse anglaise, le Times en tête, menait contre lui une campagne des plus violentes.
Mais l'empereur ne se laissait pas détourner de ses idées par ces marques de mauvais vouloir, et puisque le gouvernement britannique désapprouvait l'attitude de la France dans la question des lieux saints, il décida d'étouffer celle-ci. Le 11 janvier, sous couleur d'un long congé accordé pour raison de maladie, il rappela de Constantinople son ambassadeur M. de La Valette, dont la conduite arrogante [overbearing) durant la discussion de cette question avait donné lieu à des observations de l'Angleterre, même du temps où le Foreign Office était dirigé par un ami aussi éprouvé que l'était Lord Malmesbury3;
1. La mère delà princesse Adélaïde de Hohenlohe-Langenbourg était fille d'un premier mariage de la duchesse de Kent, mère de la reine Victoria, avec un prince de Linange. La princesse Adélaïde épousa en 1856 le prince Frédéric de Schleswig-Holstein-Augustenbourg, et devint mère de l'impératrice actuelle d'Allemagne.
2. Obligés, par suite de leur entrée dans le cabinet, de se représenter devant les électeurs, le premier lord de l'Amirauté, Sir James Graham, et plus encore le président du Bureau du contrôle, Sir Charles Wood, tinrent, pendant leur campagne électorale, à Carlisle et à Halifax, des discours où ils avaient l'air de convier à l'assassinat de Napoléon III.
3. Le 30 octobre 1852, Lord Malmesbury écrivait dans son journal : « La Valette overbearing in Turkey : I had to complain of him, and he his recalled. » Cette dernière indication était prématurée. — A la nouvelle de sa mise en congé, le 25 janvier 1853, le marquis de La Valette écrivit à M. Thouvenel : a Cet animal de
puis il invita M. Drouyn de Lhuys à envoyer au général de Castelbajac, dont les sentiments d'amitié pour la Russie n'étaient pas douteux, l'instruction d'avoir avec M. de Nesselrode « une explication amicale et confiante » qui mettrait fin à cette harassante discussion sur les lieux saints1.
M. Drouyn de Lhuys, qui avait été ambassadeur à Londres*, et qui, malgré de grosses difficultés avec Lord Palmerston3, avait gardé de ses trois missions successives un souvenir très favorable à l'Angleterre, prisait certainement très haut pour la France l'amitié de ce pays; mais chez lui, au rebours de ce que nous avons noté chez l'empereur, l'inclination vers l'Angleterre4 était primée par l'animosité contre la Russie. Il ne manqua donc pas d'insérer dans la dépêche que le général de Castelbajac devait remettre à M. de Nesselrode des phrases qui, au lieu d'être de nature à déterminer le gouvernementrusse à considérer comme close la question des lieuxcolonel Rose est toujours contre nous. Il a exagéré d'une manière abominable toutes les affaires des lieux saints. »
1. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 25 janvier 1353 : « La question des lieux saints de Jérusalem me parait, au point où elle est arrivée, devoir être l'objet d'une explication amicale et confiante entre vous et le comte de Nesselrode. Livrée plus longtemps au zèle des agents (locaux) et aux passions locales, cette affaire risquerait de s'envenimer et de compromettre de la façon la plus fâcheuse les relations de la France et de la Russie avec l'empire ottoman. » — Déjà, le 31 décembre, M. Drouyn de Lhuys avait écrit au général : a II est déplorable que des agents secondaires viennent animer de leurs passions un débat bien simple en lui-même et tentent de l'élever à la hauteur d'une lutte d'influence entre deux grands gouvernements. »
2. M. Drouyn de Lhuys ne pouvant, comme* représentant du peuple à l'assemblée, recevoir que des missions de six mois, fut accrédité comme ambassadeur extraordinaire auprès de la reine Victoria successivement le 5 juillet 1849, le 2 février 1850 et le 29 juin