‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 73 sur 112 · M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 15 janvier · texte numérisé non relu

M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 15 janvier

2. Le 26 février 1853, l'empereur disait à M. Thouvenel : « Je ne connais pas les détails de l'affaire des lieux saints ; je regrette le bruit qu'on en a fait, et plus encore l'importance exagérée qu'elle a prise; mais nous ne pouvons rien perdre du peu que nous avons obtenu. » (Louis Thouvenel, Nicolas I** et Napoléon III.)

même jour, dans la grotte, elles avaient, au sanctuaire grec de la Nativité, remplacé par une étoile d'argent venant de France et portant une inscription latine, celle dont le larcin opéré en 1847 était un des principaux griefs des Latins contre les Grecs. Enfin, l'autorité ottomane avait assigné aux Latins, dans le tombeau de la Vierge, un autel où ils pourraient célébrer leur culte; il ne s'agissait plus que de régler les conditions touchant l'usage de cet autel. N'était-ce pas, en somme, l'accomplissement de tout ce qu'avait promis le firman du 8 février 1852 accordé à M. de La Valette? M. Drouyn de Lhuys reconnut lui-même le fait un mois après, dans la dernière dépêche qu'il adressa à Constantinople à l'ambassadeur en partance1 ; mais dans l'intervalle il avait reçu, par l'intermédiaire de M. Kisselef, comme réponse à sa maladroite mercuriale, un long factum russe très acrimonieux3, où la conduite des agents français en Turquie était jugée sans équité et où nombre de faits étaient travestis en faveur des Grecs

1. M. Drouyn de Lhuys au marquis de La Valette, 26 février 1853 : « La question de principe à part, il n'existe pas entre la note du 8 février et les passages du firman (grec) relatifs aux concessions qui nous ont été faites, de divergences telles que, avec de la bonne foi, on ne puisse s'entendre. Je ne vois pas que la remise de la clef de la grande porte de l'église de Bethléem entre les mains du patriarche et l'octroi aux Latins d'un autel pour célébrer leur culte dans le tombeau de la Vierge soient une dérogation aux termes du hatti chérif (ordre d'exécution inscrit sur le firman) qu'on invoque contre nous. »

M. de La Valette ne reçut pas cette dépêche; il avait quitté Constantinople le 25 février.

2. Ce factum avait sans doute été fait par M. Labenski : « Le chancelier cède trop facilement à la rédaction toute faite de MM. de Séniavine et de Labenski, qui, sans avoir égard à l'ensemble de la politique, ne voyant que la question spéciale dont ils sont chargés, la défendent en avocats qui veulent à tout prix gagner leur cause. De là la différence que je remarque souvent, et plus particulièrement dans la question des lieux saints, entre les paroles de M. de Nesselrode et les paroles de sa chancellerie. » (Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 15 mars 1853.)

et au désavantage des Latins1. La conclusion de ce factum était qu'il fallait s'en tenir aux dispositions du dernier firman rendu par le sultan et d'après lequel il ne pouvait être question « de retirer aux chrétiens du rite grec le droit de jouir des avantages que le temps a consacrés entre leurs mains ». M. Drouyn de Lhuys ayant lui-même reconnu dans sa dépêche cette impossibilité, la question de principe se trouvait réglée, et les seules difficultés qui restaient à aplanir résidaient dans les questions de détail et d'application, « questions qui auraient pu être déjà réglées, si les ordres contradictoires de la Porte, la duplicité de ses agents et les prétentions exagérées du clergé catholique n'avaient essentiellement nui à cette œuvre de conciliation et de paix et laissé toute chose indécise jusqu'à cette heure ». La conclusion russe était que la France comme la Russie devaient « ne négliger aucun moyen pour hâter ce règlement désirable sous tant de rapports, et que l'on ne pouvait douter de la coopération efficace que la cour d'Autriche, appelée

1. La dépêche disait entre autres choses : « Tandis qu'un prélat catholique assisté du consul de France appelait à son aide le serrurier de la ville pour faire ouvrir la grande porte de l'église de Bethléem, bien que l'accès lui fût ouvert par deux autres portes latérales, le patriarche (orthodoxe) de Jérusalem, vieillard vénérable et généralement connu par son esprit conciliant et la moderation de son caractère, se voyait obligé de protester par écrit contre ces actes de violence et de partir pour Constantinoplc afin de porter ses plaintes et celles de sa nation au sultan. » La clef de la grande porte de l'église de Bethléem avait été remise directement par le gouverneur de la ville au patriarche latin. La grande porte est la seule qui donne sur la voie publique ; les deux portes latérales dont parle la dépêche sont des portes pratiquées à gauche de la nef pour communiquer directement avec le couvent mitoyen des franciscains; d'autres portes intérieures pratiquées sur la droite communiquent de même avec un couvent grec. La protestation et le voyage du patriarche orthodoxe à Constantinople n'avaient pas été spontanés, mais avaient été préparés de longue main par la légation de Russie, avec le concours du patriarcat orthodoxe de Coustan tinople.

par ses traités avec la Turquie à intervenir dans la question, y apporterait de son côté1 ».

Cette allusion à une coopération certaine de l'Autriche avec la Russie, dans une affaire qui mettait aux prises catholiques et orthodoxes, devait donner à penser au gouvernement français; elle était même d'autant plus frappante qu'à ce moment même s'achevait à Constantinople une intervention très énergique de l'Autriche, dont le but (on devait l'avoir compris à Paris) était tout à fait contraire aux calculs et aux désirs de l'empereur Nicolas.

Au commencement de l'année 1852, un nouveau chef avait été appelé par succession à diriger la na-> tion monténégrine, et ce chef, abandonnant à un ecclésiastique l'autorité spirituelle que ses ancêtres avaient, sous le nom de Vladyki (seigneurs) , exercée sur leurs compatriotes, s'était renfermé dans se&fonctions temporelles, avec l'intention de secouer la suzeraineté de la Porte. Ce changement avait eu l'appro-^ bation du gouvernement russe, et le prince Daniel (Danilo), se sentant moralement soutenu, et encou-i ragé, d'ailleurs, par la présence d'officiers russes, avait immédiatement commencé la lutte contre l'élément turc dans les régions voisines du territoire, alors non délimité, qu'habitaient les Monténégrins. Ces derniers, dans les premiers mois, remportèrent sur les Turcs un certain nombre de succès, dont la conséquence fut de produire une grande effervescence chez les chrétiens orthodoxes de Bosnie et d'Herzégovine; le bruit courait chez ceux-ci que la Russie, derrière le petit Monténégro, s'armait pour expulser les musulmans de ces régions2.

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