Le comte de Nesselrode à M. Kisselef, 8 février
2. Le marquis de La Valette à M. Drouyn de Lhuys, 25 novembre 1852 : « Les nouvelles que l'on reçoit ici des frontières du Monténégro font supposer au gouvernement ottoman que la Russie est disposée à lui susciter des difficultés sérieuses. Le grand vizir m'a annoncé avec une certaine émotion que les Monténégrins ont
La Porte ne pouvait rester indifférente en face de cette agitation ; elle ordonna au général en chef de Tannée de Roumélie, Orner Pacha1, d'infliger aux Monténégrins la punition qu'ils méritaient, c'est-àdire d'envahir leur territoire et d'y établir la souveraineté ottomane. Omer Pacha eut vite rendu 'aux troupes turques l'avantage sur les bandes monténégrines, et il paraissait n'avoir plus besoin que de quelques jours pour entrer en victorieux à Cettigner quand un veto impératif de l'Autriche arrêta la marche en avant et contraignit la Porte à respecter, l'indépendance du Monténégro.
Depuis que la Turquie, au moment de l'écrasement de l'insurrection de Hongrie, avait 'refusé de livrer à l'Autriche les insurgés qui s'étaient réfugiés sur le territoire ottoman, les rapports des deux puissances étaient restés fort mauvais : l'Autriche ne cessait de se plaindre d'abus de pouvoir commis parles autorités turques à l'encontre de ses nationaux, et elle reprochait au gouvernement ottoman d'accueillir avec faveur dans les rangs de son armée et de cantonner de préférence en Bosnie, comme pour leur donner toutes facilités de fomenter des troubles de l'autre côté de la frontière, les très nombreux révolutionnaires hongrois, polonais et italiens qui, fuyant la domination autrichienne, venaient s'enrôler sous L'étendard ottoman2. Le gouvernement autrichien avait aussi soulevé une contestation à propos de
envahi le territoire de l'Herzégovine, qu'ils ont pillé plusieurs villes , tué plusieurs personnes, parmi lesquelles on compte un chambellan du sultan, en proclamant tout haut que l'empereur de Russie les a autorisés à ces actes d'agression, dans le butnTexpulser les Turcs de la Roumélie. »
1. C'était un ancien sous-officier autrichien qui, en 1828, avait déserté et était entré au service militaire de la Turquie en se faisant musulman.
2. Contrairement à la règle observée dans le reste de l'empire ottoman, les troupes de Bosnie étaient en partie composées de nonmusulmans.
troupes et de munitions destinées à la Bosnie, que l'autorité militaire ottomane, employant la voie de mer, avait fait passer par les enclaves turques de Klek et de la Soutorina ; le gouvernement autrichien prétendait que ces enclaves étaient grevées d'une servitude interdisant au gouvernement ottoman de se servir de leur territoire pour communiquer avec la Bosnie1. Ces questions diverses se traitaient entre les deux gouvernements avec une grande acrimonie, mais elles n'auraient sans doute pas suffi à amener l'Autriche à exécuter contre la Turquie un coup de main si l'insurrection monténégrine et la répression brutale que menaçaient d'en faire les Turcs n'étaient wnues empirer la situation.
Le 30 janvier arrivait à Gonstanlinople, envoyé par l'empereur François-Joseph en mission extraordinaire auprès du sultan, le lieutenant feld-maréchal comte Christian de Linange; il était porteur d'une lettre de son souverain, dont il refusa de faire connaître le texte au ministre ottoman des affaires étrangères, tant qu'il ne l'aurait pas remise au sultan à qui elle était personnellement destinée ; mais il annonça que la réponse devait être donnée dans un délai de dix jours et que, passé ce délai, si la réponse n'était pas satisfaisante, il aviserait. Reçu seulement le 3 février par le sultan, malgré la grande hâte qu'il voulait imprimer au gouvernement turc, le comte de Linange exposa à Sa Majesté que l'Autriche entendait obtenir satisfaction sur les diverses
1. Les enclaves de Klek et de la Soutorina avaient été cédées à la Turquie parla république de Raguse, qui voulait, au nord comme au sud , être protégée par l'interposition des Turcs contre les envahissements de la république de Venise, maîtresse de Spalato et de Cattaro. Ces deux enclaves furent incorporées par Napoléon Ier aux provinces illyriennes ; l'Autriche, en 1814, les rendit à la Turquie ; elles ont suivi depuis 1878 le sort de la Bosnie et de l'Herzégovine. Quoique donnant son nom à une des enclaves, le port même de Klek était en territoire dalmate : la Soutoriua est une petite rivière qui se jette dans les bouches de Cattaro.
questions que nous venons d'énumérer, et en outre que, devant l'étendue des préparatifs militaires faits par la Turquie contre les Monténégrins et le caractère de guerre sainte que celle-ci s'efforçait de donner à la lutte engagée ou prête à s'engager en Bosnie, en Herzégovine et en Albanie, elle « était forcée de demander à la Porte des explications sur l'étendue et le but de ces armements ». Comme nous allons le voir, cette dernière formule était un euphémisme, derrière lequel se dissimulait une exigence beaucoup plus forte.
Le comte de Linange, au sortir de son audience chez le sultan, avait remis au ministre ottoman des affaires étrangères une note reproduisant tous ces desiderata, mais signalant que la mission dont il était chargé était « la dernière tentative » faite par l'Autriche pour obtenir un règlement à l'amiable des difficultés pendantes entre les deux gouvernements. Effrayé du ton de cette note comme, en général, des allures du comte de Linange, Fuad Effendi vint prendre conseil auprès du marquis de La Valette, qui n'avait pas encore quitté Gonstantinople. Celui-ci avait, peu de jours avant, reçu de M. Drouyn de Lhuys une dépêche qui l'engageait « à ne rien négliger pour relever le moral des conseillers du sultan s'il venait à s'abattre, et pour les convaincre que dans une juste cause l'appui dé la France ne leur manquerait pas1 ». M. de La Valette écouta donc complaisamment Fuad, et, faisant ressortir qu'il fallait avant tout sauvegarder la dignité du gouverne-
1. M. Drouyn de Lhuys au marquis de La Valette, 18 janvier 1853 : « La situation, je n'en disconviens pas, peut devenir des plus graves, mais avec de la tenue, de la fermeté et de la prudence, on peut encore pourvoir à toutes les nécessités, et je vous engage à ne rien négliger pour relever le moral des conseillers du sultan s'il venait à s'abattre, et pour les convaincre que, dans une juste cause, ni l'appui de la France ni celui de l'Angle terre ne leur manqueraient. »
334 LES ORIGINES DE LA. GtËRRE DE CRIMEE
ment ottoman, il conseilla de donner pleine et entière satisfaction à l'Autriche sur les questions de détail, mais, au contraire, de maintenir, tout en fournissant des explications sur le but de l'expédition confiée à Omer Pacha, le droit du gouvernement ottoman d'assurer l'ordre sur son territoire et de se procurer des garanties contre le retour d'incursions monténégrines. Ce conseil fut suivi, et une note rédigée en conséquence; la Porte voulut même affecter une grande liberté d'esprit en laissant passer de deux jours le délai imparti par le comte de Linange1. Mais elle dut revenir vite à la réalité; le lendemain même l'envoyé autrichien faisait savoir à la Porte que sa note ne constituait pas une réponse satisfaisante; que, dès lors, il considérait sa mission comme terminée, invitait le chargé d'affaires impérial à demander ses passeports» et rendait la Porte responsable de toutes les éventualités qui pourraient résulter de l'attitude prise par elle; « désormais, concluait le comte, le gouvernement autrichien, en se plaçant sur le terrain des faits, prendra sur toute l'étendue de la frontière de Turquie les mesures propres à assurer à ses intérêts la garantie qu'il a vainement cherché à se procurer par la voie des négociations1. »
C'était la guerre avec l'Autriche; pour l'éviter, la Turquie s'humilia; Omer Pacha reçut l'ordre de ramener ses troupes en arrière3. Ainsi se termina cette intervention, que le ministre d'Autriche à Paris jugeait être « diamétralement opposée à la politique
- 1. Fuad Effendi au comte de Linange, 10 février 1853.