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Il s'agit du comte de Linange

3. Le comte de Nesselrode au prince Menchikof, 24 janvier (5 février) 1854. Ce texte a été publié en russe par M. Tatichtchef dans son étude sur les rapports de l'empereur Nicolas avec la cour d'Autriche.

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d'Orient qu'en plein accord avec l'Autriche. L'empereur lui avait parlé de la nécessité d'une entente entre la Russie et l'Angleterre, en raison de la probabilité de plus en plus grande d'une dissolution prochaine de l'empire ottoman. Sir Hamilton Seymour avait objecté que Sa Majesté, dans l'exposé de ses projets d'entente, ne faisait pas mention de l'Autriche : « Cependant toutes ces affaires d'Orient la touchent de bien près; elle doit s'attendre à être consultée. — Oh ! repartit vivement l'empereur, quand je parle de la Russie, je parle aussi de l'Autriche; ce qui convient à l'une convient à l'autre; nos intérêts, en ce qui concerne la Turquie, sont identiques1. »

C'est dans cette conversation avec le ministre d'Angleterre que l'empereur, rendu nerveux par la répugnance de cette puissance à envisager l'éventualité de l'écroulement de l'empire ottoman, se risqua (le fait a été maintes fois raconté) à ouvrir à son interlocuteur la perspective du démembrement de cet empire ; il espérait, en faisant miroiter aux yeux de l'Angleterre d'importants gains de territoire, avoir raison des hésitations de celle-ci à s'engager à fond avec la Russie dans le conflit de cette dernière avec la Turquie : « Les principautés danubiennes, avait dit" l'empereur, sont de fait un Etat indépendant sous ma protection; c'est une situation qui peut, continuer. La Serbie pourrait recevoir une forme de gouvernement analogue; la Bulgarie de même; il n'y a pas de raison pour empêcher de faire de ce pays un État indépendant. Quant à l'Egypte, je comprends parfaitement l'importance qu'elle a pour l'Angleterre. Tout ce que je puis dire, c'est que si, en cas de partage après la chute de l'empire ottoman, vous preniez possession de ce pays, je n'aurais pas d'objection à faire. J'en dirai autant de Candie; cette

1. Sir Hamilton Seymour à Lord John Russell, 21 février 1853.

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île pourrait vous convenir, et je ne vois pas pourquoi elle ne ferait pas partie des possessions anglaises. »

On sait que quand, au mois de mars de Tannée suivante, ces ouvertures de l'empereur Nicolas furent livrées à la publicité par le Foreign Office, elles causèrent dans tout l'occident de l'Europe un mouvement de stupeur et d'indignation. En somme, les prévisions de l'empereur étaient seulement prématurées ; aujourd'hui tous les territoires qu'il mentionnait à Sir Hamilton Seymour sont devenus indépendants de la Porte ou ne lui sont plus rattachés que par un lien moral ; la protection que l'empereur Nicolas avait entrevue pour la Russie sur les États slaves des Balkans ne s'est, il est vrai, pas réalisée.

Tandis que l'empereur Nicolas travaillait ainsi à gagner l'Autriche et l'Angleterre à ses plans sur la Turquie, il se passait en France un événement important qui lui fit plaisir et qui parut pendant un mois pouvoir aider à un rapprochement entre lui et l'empereur Napoléon. Ce dernier, le dimanche 30 janvier, épousa, dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, Mlle Eugénie de Montijo. Un mariage avec une personne n'appartenant ni de près ni de loin à une maison souveraine choqua vivement en France tous ceux qui, comme M. Drouyn de Lhuys, voulaient faire entrer l'empereur des Français de plainpied dans la famille des rois; et dans la plupart des cours le langage que tint Napoléon III le 22 janvier pour annoncer à la France sa décision, avait excité certains froissements, par des allusions assez dédaigneuses aux circonstances du mariage de l'empereur Napoléon Ier avec l'archiduchesse Marie-Louise1 et

1. a C'était une satisfaction pour l'orgueil national de voir l'antique et illustre maison d'Autriche, qui nous avait fait si longtemps la guerre, briguer l'alliance du chef élu d'un nouvel empire. » Le samedi 22 janvier, le comte de Hûbner écrivait dans son journal : « Je regrette pour l'empereur qu'il ait laissé entrevoir le dépit que lui cause l'attitude des trois puissances à l'occasion de la recon-

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du mariage du duc d'Orléans avec la princesse Hélène de Mecklembourg-Schwerin1. Au contraire, l'empereur Nicolas ne pouvait voir qu'avec plaisir Napoléon se singulariser de lui-même parmi les autres souverains d'Europe en se posant comme un parvenu, et justifier le refus du nom de frère qui avait failli, moins d'un mois avant, amener une rupture entre la France et la Russie. « Quand, en face de la vieille Europe, avait dit Napoléon III, on est porté par la force d'un nouveau principe à la hauteur des anciennes dynasties, ce n'est pas en vieillissant son blason et en cherchant à s'introduire à tout prix dans la famille des rois qu'on se fait accepter; c'est bien plutôt en se souvenant toujours de son origine, en conservant son caractère propre et en prenant franchement vis-à-vis de l'Europe la position de parvenu, titre glorieux lorsqu'on parvient par le libre suffrage d'un grand peuple. »

Pour faire part de son mariage à l'empereur Nicolas autrement que par la pompeuse notification préparée à l'adresse de tous les chefs d'État étrangers par la grande maîtrise des cérémonies, l'empereur Napoléon lui avait écrit une lettre personnelle. L'empereur Nicolas répondit aussitôt par une lettre de félicitation « intime », dont la remise par M. Kisselef

naissance de l'empire, en disant que l'Autriche a brigué le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon. Ce propos inquiète le public et ne fait pas grandir celui qui l'a prononcé. » Le 26 janvier, M. de Hùbner annonçait au comte de Buol que l'empereur « lui avait fait faire des excuses au sujet du mot briguer ».

1. « Sous le dernier règne, au contraire, l'amour-propre du pays n'a-t-il pas eu à souffrir lorsque l'héritier de la couronne sollicitait infructueusement pendant plusieurs années l'alliance d'une maison souveraine et obtenait enfin une princesse accomplie sans doute, mais seulement dans des rangs secondaires et dans une autre religion? » — Comte de Hùbner, Souvenirs, 26 janvier 1853 : « Au comte de Hatzfeldt (ministre de Prusse), au dernier bal, l'empereur a dit : « J'espère que mon discours n'a rien de « blessant pour les « puissances; » à quoi mon collègue de Prusse a répondu par le silence en s'inclinant et en haussant les épaules. »

intrigua quelque peu le corps diplomatique à Paris. En même temps, comme il était curieux de connaître les traits de la nouvelle souveraine, dont la presse vantait la beauté, il commandait un buste d'elle à M. de Nieuwerkerke * ; puis, comme le deuil de cour ordonné en Russie à l'occasion du décès du duc de Leuchtenberg venait de se terminer, il prescrivit à ses quatre fils, au chancelier et aux hauts personnages de son entourage de se rendre au grand bal que le général de Gastelbajac donna le 8 février en l'honneur du mariage de son souverain. Lui-même, il est vrai, ne se rendit pas à la légation de France, mais son abstention était toute naturelle; depuis quelques années, quoique continuant encore à visiter parfois les théâtres, il avait cessé, par suite de l'aggravation de sa maladie de foie, de paraître le soir dans aucune fête mondaine en dehors de son palais, sauf chez le grand-duc héritier ou chez sa belle-sœur, la grande-duchesse Hélène2.

1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 1er mars 1854 : « J'ai remis à M. de Nesselrode, dans la forme accoutumée à la cour de Russie, les deux lettres (officielles) contenant la réponse de l'empereur (Napoléon) à la notification du décès de Mgr le duc de Leuchtenberg et la notification du mariage de Sa Majesté Impériale. J'avais, du reste, eu l'occasion de parler deux jours avant de cette dernière notification à l'empereur Nicolas et de recevoir de lui des félicitations, que déjà il avait adressées spontanément dans sa dernière lettre autographe à l'empereur Napoléon. Il me dit à ce sujet qu'il avait trois portraits de l'impératrice Eugénie, dont un en habit andalou, et qu'il venait de recevoir un buste de Sa Majesté fait par M. de Nieuwerkerke, qui lui paraissait parfaitement bien. A la cour de Russie, l'on est très vivement occupé de notre impératrice. » Le chancelier de Nesselrode, avec le ton railleur qui lui devenait habituel quand il s'agissait de Napoléon, écrivait le 15 février à sa fille la comtesse Chreptovitch : « Son mariage n'a pas produit chez nous le mauvais effet qu'il a fait en France; nous trouvons qu'il est en parfaite harmonie avec son passé. Tu verras au printemps cette boutique de près, puisaue tu te proposes de passer par Paris. »

1. Le général de Castelbajac à M. Thouvenel, 15 février 1853 : « J'ai donné une grande fête, bal et souper, à l'occasion du mariage de notre empereur. Le ohancelier de Nesselrode, tous les minis-

Quelques jours après, le 20 février, dans un bal donné au palais Anitchkof précisément par le grand* duc héritier, l'empereur eut, d'ailleurs, l'occasion de voir le général, et, comme d'ordinaire, il lui témoigna beaucoup de bienveillance et d'amabilité. « J'aime beaucoup M. de Gastelbajac, dit Sa Majesté au comte de Reiset, premier secrétaire de la légation, qui lui fut présenté ce soir-là, et le général le sait. » L'entretien de l'empereur ne présenta pas, certes, le même intérêt que celui qu'eut le souverain, au cours de cette même soirée, avec le ministre d'Angleterre; car c'est là que l'empereur, contrarié de voir l'Angleterre ne pas prendre en plus de considération ses prévisions sur la mort prochaine du malade, se décida à convier Sir Hamilton Seymour à un rendez-vous pour le lendemain, afin de lui spécifier comment pourrait s'opérer le premier démembrement de l'empire ottoman. Au général de Castelbajac, l'empereur, prenant texte d'une tentative machinée par Mazzini pour soulever Milan contre les Autrichiens1, et de l'attentat commis à Vienne sur l'empereur d'Autriche par un Hongrois fanati-

tres, toute la cour, tout le corps diplomatique, y «ont venus avec empressement, et le grand-duc héritier particulièrement avec ses trois frères de la façon la plus aimable. Cela a produit un effet d'autant meilleur que ces princes n'avaient jamais mis le pied à la légation de France, ni sous le roi Louis-Philippe ni sous la république, et qu'ils n'avaient été depuis longtemps à aucune réception des légations étrangères, pour lesquelles en général on fait très peu de frais à la cour de Russie. Quant à l'empereur et à l'impératrice, depuis leurs malheurs de famille et la perte de leur jeunesse, ils ne vont plus nulle part, et je n'ai pas voulu m'exposer à un refus qu'ils font à tout le mpnde, mais qui, dans les circonstances actuelles, aurait pu être mal interprété du public. » Il n'est pas hors de propos de faire remarquer qu'en 1838 l'empereur Nicolas et l'impératrice Alexandra s'étaient rendus au bal à l'ambassade de France chez le baron de Barante.

1. Parti d'Angleterre le 2 janvier, Mazzini avait réuni dans le canton suisse du Tessin un certain nombre d'aventuriers, avec lesquels il essaya, le 6 février, de soulever Milan contre les Autrichiens ; la tentative échoua complètement.

que, l'empereur, disons-nous, parla du danger que « tous ces renégats (?), animés de l'esprit révolutionnaire de Kossuth et de Mazzini », faisaient courir à la paix européenne. Là-dessus, l'empereur s'éleva avec chaleur contre l'hospitalité donnée par l'Angleterre et la Suisse aux conspirateurs de tous les pays; la France et l'Autriche devraient s'entendre, dit-il, pour empêcher la Suisse d'être le foyer de toutes les machinations contre l'ordre européen. « Il faut, ajouta-t-il en manière de conclusion, que l'empereur Napoléon se sente bien fort, ce que je lui souhaite d'être, pour avoir amnistié quatre mille insurgés1; il eût, d'après moi, été préférable de les envoyer à Gayenne, au lieu de les faire revenir d'Afrique*. » De la Turquie, bien qu'elle occupât alors la première place dans ses pensées, l'empereur ce soir-là ne dit rien au général.

A Paris cependant, bien que l'annonce de l'envoi en mission extraordinaire à Gonstantinople du prince Menchikof excitât quelques appréhensions, on se familiarisait peu à peu, dans l'entourage de M. Drouyn de Lhuys, avec l'idée d'un accommodement avec la Russie sur la question des lieux saints. Le directeur politique au ministère des affaires étrangères, M. Thouvenel, écrivait le 1er mars au général de Gastelbajac : « Les Russes sont parfaitement traités à notre cour3, et le salon de la princesse de Lie-

1. II s'agissait surtout d'insurgés condamnés à la suite des journées de juin 1848.

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