CHAPITRE XIÏ
AMBASSADE EXTRAORDINAIRE DU PRINCE MENCHIKOF A CONSTAN TINOPLE..— DÉNOUEMENT DE LA QUERELLE DES LIEUX SAINTS. — PRÉTENTIONS RUSSES A UN PROTECTORAT SUR LES OTTOMANS DE RELIGION ORTHODOXE. — ÉCHEC ET DÉPART DE CONSTANTI- NOPLE DU PRINCE MENCHIKOF.
Parti de Pétersbourg le 11 février, le prince Menchikof, au lieu de gagner directement Constantinople, s'était rendu en Bessarabie et y avait fait une petite inspection du 5° corps d'armée, comme pour établir une certaine corrélation entre son ambassade en Turquie et les mouvements militaires en cours sur la frontière; puis le prince avait gagné Sébastopol, où, dans une intention analogue, il passa en revue, avec grand fracas, la flotte de la mer Noire. C'est seulement le 28 février dans la matinée que le prince fit son entrée dans le Bosphore.
En envoyant une ambassade extraordinaire à Gonstantinople, l'empereur Nicolas avait certainement le désir d'éclipser la mission toute récente du comte de Linange ; aussi n'avait-il rien négligé pour que son ambassadeur fût entouré d'un éclat et d'un prestige qui fissent grand effet sur les Turcs1. L'amiral prince Menchikof, ministre de la marine, gouverneur de la Finlande, aide de camp général de l'empereur, était
1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 31 mars 1853 : « La mission de M. de Linange a été le motif déterminant de celle du prince Menchikof; et l'empereur a soutenu et entouré celle-ci du prestige de la force et de l'éclat qui imposent toujours aux Orientaux. »
un des plus hauts personnages de Russie; et, afin qu'à Gonstantinople on ne pût douter de son pouvoir de faire appel en cas de besoin aux forces militaires de son pays, il avait reçu comme acolytes le général Nepoïkotchinsky, chef d'état-major général de ce 56 corps dont il venait de faire l'inspection, et le vice-amiral Kornilof, major général de cette flotte de la mer Noire qu'il venait de passer en revue1. Parmi les nombreux officiers et fonctionnaires attachés au prince, on remarquait aussi le comte Dmitry de Nesselrode, fils du chancelier.
Arrivé dans le haut Bosphore, le prince Menchikof, qui voulait faire à Constantinople une entrée imposante, s'arrêta pendant quelques heures à Bouyoukdéré, à la résidence d'été de la légation de Russie, et de là il dépêcha en ville un de ses aides de camp pour prévenir le chargé d'affaires de Russie qu'il débarquerait à trois heures à l'échelle de Top Hané et qu'il fallait lui préparer en cet endroit une réception grandiose. C'est ce qui fut immédiatement fait; quand le prince débarqua à Top Hané, la population grecque de Gonstantinople se pressait pour le saluer, et un long cortège d'amis et de clients de la légation impériale, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre de prêtres orthodoxes, l'accompagna jusqu'au haut de Péra au palais de Russie en poussant des cris enthousiastes.
Quel était le but réel de l'ambassade du prince Menchikof? D'après ce que le .gouvernement russe avait consenti à faire savoir soit au gouvernement français, soit plutôt au gouvernement britannique,
1. Ces deux officiers généraux ne restèrent guère qu'un mois attachés à l'ambassade du prince Menchikof; au commencement de mai, ils revinrent en Russie pour y reprendre leurs fonctions. Par une singularité qui n'était pas exceptionnelle sous l'empereur Nicolas, le général Nepokoïtchinsky, quoique attaché à une ambassade officiellement motivée par des intérêts orthodoxes, appartenait à la religion catholique.
les instructions primitives du prince lui enjoignaient de régler la situation du Monténégro vis-à-vis de la Turquie1, de réclamer l'exécution dû firman de mars 1852 rendu en faveur des Grecs, d'exiger une réparation pour les manques de foi dont le gouvernement ottoman s'était rendu coupable envers l'empereur Nicolas, et enfin d'obtenir des garanties pour qu'à l'avenir les privilèges et immunités appartenant à la communauté grecque-orthodoxe rie subissent plus d'atteinte ou de restriction. D'après ce qui avait encore été dit à Londres, la destitution du ministre ottoman des affaires étrangères Fuad Effendi constituerait la réparation demandée par la Russie ; quant aux garanties d'avenir à obtenir pour le culte grecorthodoxe, aucune indication sur leur nature n'en • avait été donnée ni au gouvernement anglais ni, à plus forte raison, au gouvernement français8.
Le lendemain de son arrivée à Constantinople, le prince Menchikof fit aviser Fuad Effendi que le jour suivant, mercredi 2 mars, il se rendrait à Stamboul à la Sublime Porte pour prendre contact avec le gouvernement ottoman et pour s'entendre sur la date de la présentation de ses lettres de créance au sultan.
1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 7 février 1853 : « Le prince Menchikof, ministre de la marine, va partir pour Constantinople. Sa mission, d'une nature généralement conciliante, a pour but particulièrement la pacification du Monténégro, que la Russie ne veut pas soutenir, mais qu'elle ne voudrait pas laisser écraser. »
2. Un fonctionnaire du ministère russe des affaires étrangères écrivait, le 19/3 mars, au comte Dmitry de Nesselrode à Constantinople : « Tout en comptant sur l'impartialité et les assurances de l'Angleterre, il ne faut pas oublier qu'elle s'est engagée vis-à-vis de nous sur la foi des communications faites des instructions de Menchikof. Or, vous savez que Brunnow a cru devoir les porter à la connaissance du cabinet britannique en extrait, craignant de nous aliéner la Grande-Bretagne en mettant en avant l'idée du Séned (déclaration de garantie). Toute convention pareille, directe et exclusive, ne saurait être du goût des Anglais. » (Lettres et Pa~ piers du chancelier comte de Nesselrode.)
L'usage était alors pour les diplomates étrangers de revêtir leur uniforme quand ils faisaient leur première visite officielle à la Porte1, et cette visite devait se dédoubler en une démarçke auprès du grand vizir et une autre auprès du ministre des affaires étrangères. Or le prince Menchikof arriva en vêtements bourgeois, dérogation d'autant plus inattendue de sa part qu'en Russie, sous le règne de l'empereur Nicolas, les officiers ne quittaient guère l'uniforme que pour se mettre au lit8. Mais une autre surprise plus grave était réservée aux fonctionnaires de la Porte; après avoir été reçu par le grand vizir et avoir échangé avec lui par interprètes quelques propos de politesse courante, le prince refusa d'enfiler la galerie qui conduisait aux salons du ministre des affaires étrangères, et, au grand émoi de l'introducteur des ambassadeurs, il descendit allègrement l'escalier qui le ramenait à sa voiture. Grande fut la mortification de Fuad Effendi, qui, après l'avis reçu la veille du prince lui-même, ne pouvait s'attendre à un procédé aussi dédaigneux; et comme toute la scène avait été vue par un grand nombre de fonctionnaires et de curieux, il pria le sultan de le relever de ses fonctions. Pendant quelques jours Sa Hautesse3 hésita sur le parti à prendre; le prince Menchikof, interrogé sur ce qu'il ferait dans le cas où Fuad Effendi
1. Aujourd'hui cette visite officielle est reportée au jour de la remise au sultan des lettres de créance, et a lieu immédiatement après.
2. Cette rupture avec l'ancienne étiquette fit grand bruit en Europe; on raconta que le prince Menchikof s'était rendu en paletot à son audience chez le sultan pour la remise de ses lettres de créance. M. de Nesselrode prit soin de nier le fait. « Le chancelier m'a dit que le prince Menchikof, pas plus que son propre fils ni que les officiers de son ambassade, n'avaient de fracs bourgeois, ni chapeaux ronds, et que certainement ils n'en auraient pas loué à un fripier de Constantinople pour insulter gratuitement le sultan. » (Le général de Càstelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 31 mars 1853.)
3. Ce titre, qui était appliqué couramment au sultan Medjid, est depuis tombé tout à fait en désuétude.
resterait au ministère, avait répondu qu'il se plierait à traiter avec celui-ci les affaires diplomatiques, mais qu'il se refusait absolument à entrer en rapports de courtoisie avec un homme de mauvaise foi. Le sultan, devant cette déclaration, se décida à accepter la démisssion de Fuad Effendi et appela au ministère des affaires étrangères un ancien ministre, Rifaat Pacha, homme de caractère assez effacé, mais qui passait pour avoir été agréable à la légation de Russie. Comme, pour la remise au sultan par un envoyé étranger de ses lettres de créance, la présence du ministre des affaires étrangères est obligatoire, la démission de Fuad Effendi avait retardé l'audience du prince Menchikof chez Sa Hau,tesse ; Rifaat Pacha ayant été nommé le 6 mars, cette audience put avoir lieu le 8. Elle fut encore marquée par des dérogations aux usages reçus, qui montraient clairement que le prince Menchikof venait en Turquie bien plutôt en dominateur qu'en négociateur. Dès son arrivée au palais de Tchiragan, le prince manifesta le désir d'avoir, aussitôt après la remise de ses lettres, un entretien particulier avec le sultan en dehors de toutes les personnes convoquées à l'audience officielle, notamment en dehors du ministre des affaires étrangères. Le sultan acquiesça à ce désir; aussi quand le prince eut présenté ses lettres, qui, contrairement à l'usage traditionnel en Turquie, étaient rédigées en langue russe, toute sa suite se retira en même temps que les fonctionnaires ottomans, et il resta seul avec son interprète en face du sultan; il aurait même voulu que Sa Hautesse ne gardât pas auprès d'elle son propre interprète, mais elle se refusa à cette prétention. Le prince Menchikof produisit alors une lettre autographe que l'empereur Nicolas l'avait chargé de remettre en mains propres au sul-r tan; cette lettre disait que le prince avait pour instructions d'employer tous ses soins à faire disparaître leâ
causes de refroidissement existant entre les deux cours, et exprimait le vœu que des liens étroits fussent de nouveau établis entre celles-ci ; la lettre rappelait à ce propos les relations intimes que l'empereur Nicolas avait entretenues avec le sultan Mahmoud, père et prédécesseur du sultan actuel, et vantait les avantages qui en étaient résultés pour la prospérité des deux empires. Le gouvernement russe, se demandèrent les personnes qui eurent connaissance de cette lettre, voulait-il donc en revenir au traité d'Unkiar Skélessi, qui, sous couleur de protéger la Turquie contre les attaques de Méhémet Ali, avait placé celle-ci sous la dépendance absolue de la Russie1?
Le prince Menchikof n'aborda ce jour-là auprès du sultan aucune question particulière, mais il réclama le libre exercice de la prérogative qui appartient, proclama-t-il, à tout ambassadeur d'aller entretenir directement le souverain dans son palais, sans être tenu de demander une audience par l'intermédiaire du ministre des affaires étrangères. Le sultan Medjid, d'un naturel embarrassé et timoré, n'osa pas discuter cette prétention, et son acquiescement lui valut, deux mois plus tard, du prince Menchikof, un assaut direct qui lui fut fort pénible.
Cependant l'attitude arrogante de celui-ci avait épouvanté les Turcs; dès le jour de la démission de Fuad Effendi, le grand vizir était accouru chez les chargés d'affaires de France et d'Angleterre pour les prier de demander à leurs gouvernements un secours
1. Traité d'alliance avec la Russie du 8 juillet 1833, art. III : « En conséquence du principe de conservation et de défense mutuelle qui sert de base au présent traité d'alliance, et par suite du plus sincère désir d'assurer la durée, le maintien et l'entière indépendance delà Sublime Porte, S. M. l'empereur de toutes les Russies, dans le cas où les circonstances qui pourraient déterminer de nouveau la Sublime Porte à réclamer l'assistance navale et militaire de la Russie viendraient à se présenter,... promet de fournir par terre et par mer autant de troupes et de forces que les deux hautes parties contractantes le jugeraient nécessaire. »
militaire effectif contre les menaces de la Russie. A l'ambassade d'Angleterre, le colonel Rose avait des instructions formelles qui lui recommandaient de rester indifférent devant le renvoi éventuel de Fuad Effendi1; il aurait donc dû calmer les craintes du grand vizir en lui disant qu'elles n'étaient pas justifiées; mais comme il recevait de la Russie méridionale et des principautés danubiennes des rapports annonçant un redoublement de préparatifs guerriers du côté russe, il se décida, après quelques jours d'hésitation, à faire partir le stationnaire de l'ambassade pour Malte, avec l'ordre de demandera l'amiral commandant l'escadre anglaise de conduire celle-ci au plus vite au mouillage de Yourla, dans le golfe de Smyrne. Le chargé d'affaires de France, M. Benedetti, avait d'abord essayé de retenir son collègue anglais; mais quand il eut été mis au courant des nouvelles alarmantes parvenues à l'ambassade d'An± gleterre, quand il constata, en outre, que l'arrogance du prince Menchikof ne s'attaquait plus seulement à un ministre de mauvaise foi ayant trompé à la fois la Russie et la France, mais qu'elle s'en prenait au sultan lui-même et devenait une tactique, le chargé d'affaires de France s'émut à son tour et se demanda si, malgré toutes les dénégations formulées par le gouvernement russe, la guerre ne finirait pas par sortir de la mission du prince Menchikof. Avertissant donc M. Drouyn de Lhuys de l'initiative hardie prise par le colonel Rose, il émit l'avis qu'il devenait urgent pour le gouvernement français « de calculer la portée et les conséquences de l'action russe2 »,
1. Lord John Russell au colonel Rose, 19 février 1853 : « It is said that the emperor of Russia willdemand the dismissal ofFuad Effendi; on this question you will take no part one way or the other. »
2. M.Benedetti à M. Drouyn de Lhuys, 8 mars 1853 : « L'attitude prise par la Russie préoccupe tous les esprits, et on est sûr qu'elle a résolu de reprendre à Constantinople, par un succès éclatant, la
mais il s'abstint de conseiller, de souhaiter même aucune démonstration navale, analogue à celle que son collègue anglais venait de réclamer.
Or il arriva que le gouvernement britannique, quand il connut la réquisition envoyée par le coloael Rose, désapprouva son chargé d'affaires et ordonna à sa flotte de ne pas quitter le mouillage de Malte, tandis que l'empereur Napoléon III, en dehors de sa diplomatie, on pourrait dire contrairement à l'avis de celleci, fit partir de Toulon la flotte française de la Médi-' terranée et l'envoya dans les eaux de Salamine.
M. de Persigny, dans, ses Mémoires, a raconté la séance que, le 19 mars 1853, le conseil des ministres tint au palais des Tuileries sous la présidence de l'empereur, pour délibérer sur ce que la France avait à faire dans le Levant en face de la situation grave signalée par les dépêches de M. Benedetti1. M. Drouyn de Lhuys exposa cette situation en attaquant très violemment, selon son habitude, la politique russe; mais comme, malgré son parti pris, il avait le sens diplomatique, il conclut qu'on ne devait . pas se livrer en ce moment à une manifestation ouvertement hostile à la Russie, telle que l'envoi vers les Dardanelles de la flotte de la Méditerranée; car toute l'Europe verrait dans cet envoi une tentative
position qu'elle occupait à d'autres époques. Si les efforts du prince Menchikof étaient infructueux, son séjour à Constantinople deviendrait pour la Russie un échec qui nuirait au plus haut point à l'influence qu'elle exerce sur les populations chrétiennes, et son action en serait considérablement amoindrie. Il est à craindre que le cabinet de Saint-Pétersbourg ne soit désormais trop engagé dans la voie où il est entré, et vous penserez peut-être, monsieur le ministre, qu'il pourrait être conduit à prendre des dispositions dont il devient urgent de. calculer la portée et les conséquences. » 1. M. Benedetti à M. Drouyn de Lhuys, 8 mars 1853 : « Toutes les dispositions prises depuis trois mois permettraient à l'armée russe de franchir la frontière sans délai, et à l'escadre de Sébastopol de se présenter rapidement dans le Bosphore pour dictera la Porte, en toute hâte et avant qu'on puisse venir à son secours, les conditions auxquelles elle aurait refusé de souscrire. »
La France et la russié 353
de la France pour peser sur la Turquie afin d'obtenir d'elle un succès dans la question des lieux saints; or, dans cette question nous n'avions pas les sympathies de l'Europe; l'Angleterre notamment, dont nous recherchions l'amitié, nous y donnait absolument tort1 ; nous risquerions donc, par une démonstration navale intempestive, d'amener les autres puissances à faire contre nous cause commune avec la Russie, et ainsi, au lieu de rendre celle-ci plus circonspecte dans son action à Constantînople, nous accroîtrions sa force et son audace2. Au contraire, si nous dissimulions notre mécontentement et restions immobiles, la véritable question d'Orient, telle qu'elle était conçue par la pensée russe, se dégagerait vite des questions incidentes qui intéressaient la France, et apparaîtrait dans toute sa gravité aux yeux de l'Europe; nous serions alors mieux à même de faire quelque chose d'utile pour préserver Constantinople contre les appétits de la Russie.
La plupart des ministres et l'empereur lui-même paraissaient se rallier à l'avis de M. Drouyn de Lhuys, lorsque M. de Persigny, avec l'impétuosité qui lui était naturelle, .intervint en disant : « Quand on nous dit l'Angleterre toute prête à nous condamner
1. a L'Angleterre est de glace et sera de glace sur la question des lieux saints, » écrivait, le 24 mars 1853, à M. Thouvenel, le comte Walewski, ambassadeur de France à Londres. Un peu plus tard, le 30 avril, M. Thouvenel écrivait un général de Castelbajac, au sujet des dispositions des puissances dans cette même question : « Je crains, je vous l'avoue, que nous ne puissions pas bien sortir de l'affaire des lieux saints... Force nous sera donc à toute extrémité de laisser faire et de protester, de faire valoir à Londres, à Berlin et à Vienne le sacrifice auquel nous aurons souscrit par amour de la paix, et, une fois ce prétexte ôté à la Russie, d'engager les autres puissances à se joindre à nous pour refréner son ambition. ».
2. M. de Iiûbner au comte de Buol, 21 mars 1853 : « II n'est guère probable que l'Angleterre se livre franchement à l'empereur Napoléon dans une affaire où il s'agit de se brouiller d'abord avec la Russie, et en second lieu avec l'Autriche et la Prusse. »
354 LES ORIGINES DÉ LA GtfERRE DE GRIMEE
si nous résistons à la Russie, c'est là une étrange assertion. Si Lord Aberdeen a tenu un langage qui autorise M. le ministre des affaires étrangères à admettre une pareille supposition, c'est que Lord Aberdeen, en homme de 1815, est plus préoccupé de satisfaire ses passions personnelles que de servir les intérêts de son pays. S'il y a un pays au monde où l'opinion soit unanime pour vouloir que la Russie ne vienne pas à Constantinople, n'est-ce pas l'Angleterre ? Gomment donc supposer qu'elle nous en voudra de résister à la Russie? Bien loin de là, le jour où elle nous saura résolus à arrêter la marche des Russes sur Constantinople, elle poussera un cri de joie et viendra se ranger à nos côtés. »
L'empereur, que le raisonnement de M. de Persigny avait frappé, se dit que, sans aller jusqu'à faire une démonstration dans les eaux ottomanes, on pouvait cependant montrer, par un moyen terme, que la France ne se désintéressait pas de ce qui se passait à Constantinople. « Si nous envoyons notre flotte à Salamine dans les eaux grecques, dit-il, l'Angleterre en fera probablement autant. — Mais, Sire, se hâta de faire observer M. Drouyn de Lhuys, avant de faire partir la flotte, il conviendrait de consulter l'Angleterre. — Vous n'avez pas le moyen de consulter l'Angleterre, reprit M. de Persigny en s'adressant à son collègue des affaires étrangères, vous ne • pouvez consulter que Lord Aberdeen et le cabinet anglais, et, d'après ce que vous venez de dire vousmême, ils vous répondront : Non. C'est l'envoi de votre flotte annoncé par le Moniteur qui consultera l'Angleterre, et soyez sûrs que l'Angleterre répon- . dra oui et forcera la main à son gouvernement. » •
La flotte française appareilla donc de Toulon le 22 mars pour Salamine, avec l'ordre de s'y tenir prête à répondre au premier appel que lui adresserait de '
Constantinople le nouvel ambassadeur français, M. de '
la France et La riïssie 355
La Cour. Celui-ci s'était mis en route, la veille, pour rejoindre son poste1. Il fut à Constantinople le 6 avril, le lendemain du retour dans cette ville de l'ambassadeur d'Angleterre, Lord Stratford de Redcliffe.
Ce fut avec une très vive satisfaction que l'empereur Nicolas apprit la décision prise par le gouvernement britannique, de laisser sa flotte à Malte et d'attendre tranquillement le développement des négociations entamées à Constantinople par le prince Menchikof. L'abstention de l'Angleterre, le conseil qu'elle donna à la France d'arrêter à Naples la flotte qui faisait route vers le golfe d'Égine, contrariaient puissamment l'effet que l'empereur Napoléon avait compté produire par sa démonstration*. Aussi le gouvernement français chercha-t-il à atténuer la signification de celle-ci; elle n'était pas motivée, déclara-t-il, par un sentiment de défiance contre les intentions de l'empereur Nicolas; mais la faiblesse chaque jour croissante de l'empire ottoman et l'excitation que l'ambassade du prince Menchikof causait parmi les
1. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 21 mars 1853 : « Les'nouvelles de Constantinople ne justifient que trop les appréhensions que je vous exprimais dernièrement au sujet de la mission de M. le prince Menchikof. L'attitude de cet ambassadeur indique assez qu'il est moins venu pour négocier que pour poser un ultimatum, et la concentration de trois corps d'armée dans la Russie méridionale, jointe aux préparatifs extraordinaires qui se font à Sébastopol, ne nous permettent plus de douter que le cabinet de Saint-Pétersbourg n'ait accepté comme possible l'éventualité d'une guerre avec la Porte. Le mystère dont il a entouré ses résolutions autorise toutes les conjectures, et la simple prudence commandait au gouvernement de Sa Majesté Impériale de surveiller les événements. »
., 2. Le comte Walewski à M. Drouyn de Lhuys, 21 mars 1853 : a Lord Clarendon ne m'a pas dissimulé combien il regrettait l'ordre donné à la flotte française... Il espère que la flotte ne pourra pas appareiller avant que nous ayons reçu des nouvelles un peu plus certaines de Constantinople. » — « Ibegged him (l'empereur Napoléon) to wait for further information, and at ail events not to send his fleet beyond Naples, as ours remained at Malta. » (Mémoires de Lord Malmesbury, 20 mars 1852).
populations chrétiennes de Turquie pouvaient amener des troubles en vue desquels il était sage de prendre des mesures de précaution1. Dans ces conditions, l'empereur Nicolas put affecter de ne prêter aucune attention à la présence d'une flotte française dans les eaux grecques ; il ne demanda à Paris aucune explication et fit savoir au gouvernement anglais « qu'il ne voyait pour le moment aucune raison ,pour rien changer à ses dispositions et vues antérieures». « L'attitude de l'Angleterre,, fit-il dire à Londres par son ministre le baron de Brunnow, suffira pour neutraliser ce qui, de la part des Français ou des Turcs (si ceux-ci se sentaient encouragés par la proximité de la flotte française), pourrait entraver ou reculer trop longtemps la solution du litige pendant à Constantinople3. »
Au moment où en Turquie la direction des ambassades d'Angleterre et de France passait des mains des chargés d'affaires à celles des ambassadeurs, le prince Menchikof avait à peine entamé ses négociations. Il est vrai que, quand il arriva à Constantinople, ses instructions, qu'il avait reçues dans les premiers jours de février, ne répondaient plus aux circonstances; les événements avaient marché pendant qu'il passait en Russie des inspections militaires et navales. La question monténégrine, par exemple,
1. M. Drouyn deLhuys au général de Castelhajac, 1er avril 1853 : « Je n'ai pas besoin de vous dire, général, que l'envoi de notre escadre dans les mers de Grèce ne témoigne de notre part d'aucune défiance des intentions loyales et. pacifiques dont l'empereur Nicolas est animé; mais nous avons pensé et nous pensons encore que les événements peuvent déjouer les prévisions, et que la faiblesse chaque jour croissante de l'empire ottoman, jointe à l'excitation que les démonstrations de la Russie et la présence de M. le prince Menchikof à Constantinople donnent naturellement aux sujets chrétiens de la Porte, est susceptible, en dépit de toute volonté contraire, d'entraîner des conséquences auxquelles nous ne saurions être indifférents. »