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M. de La Cour à M. Drouyn de Lhuys, 1 mai

l'initiative de quelque grande mesure dans l'intérêt de toutes les populations chrétiennes de l'empire, par exemple en étendant les concessions du hatti shérif de Gulhané1. » En même temps qu'il donnait aux Turcs ces conseils, Lord Stratford de Redcliffe cherchait à s'aboucher avec le prince Menchikof; mais celui-ci, probablement dans l'intention de faire impression sur l'esprit des Turcs, venait de se retirer à Bouyoukdéré; Lord Stratford lui écrivit donc une lettre où il offrait ses bons offices, en indiquant comme base d'arrangement la limitation du territoire où la Russie aurait le droit de veiller sur les intérêts de ses coreligionnaires, mais l'octroi à la Russie sur ce territoire délimité de garanties plus fortes que celles indiquées par le prince Menchikof2.

Celui-ci ne devait pas connaître les ouvertures que l'empereur Nicolas avait faites dans le cours de l'hiver à Sir Hamilton Seymour, et probablement il vit dans la démarche de Lord Stratford de Redcliffe, démarche apparemment concertée avec les Turcs, l'indice que ceux-ci étaient prêts à capituler. Bref, il commit la faute insigne de rejeter les bons offices de l'ambassadeur anglais ; et par ce refus, d'un homme qui s'offrait comme auxiliaire et dont l'influence était prépondérante à Constantinople, il se fit, ainsi qu'à son pays, un adversaire irréconciliable, qui fit échouer son ambassade et qui devint contre la Russie l'instigateur principal des passions guerrières de l'Angleterre.

1. Ce hatti shérif, la à Gulhané (vieux sérail) le 3 novembre 1839, peu de temps après l'avènement du sultan Medjid, tendait à établir l'égalité civile entre les chrétiens et les musulmans.

2. M. de La Cour à M. Drouyn de Lhuys, 12 mai 1853 : « Si le prince Menchikof se montrait disposé à négocier sur une base plus restreinte pour obtenir de nouvelles et plus fortes garanties dans l'intérêt de ses coreligionnaires, l'ambassadeur d'Angleterre serait le premier à y applaudir, ù prêter son concours pour faciliter une entente etoine solution plus satisfaisante. »

Le 10 mai, à l'expiration du délai fixé, la Porte répondit au prince Menchikof en accordant à la Russie, comme l'avait conseillé M. de La Cour, l'autorisation de construire à Jérusalem une église et un hospice russes et en promettant de respecter les privilèges et immunités de l'Eglise grecque; mais elle refusait de signer un traité donnant à la Russie un droit quelconque d'ingérence dans les affaires des sujets ottomans appartenant à la confession orthodoxe. « Quels que soient les sentiments d'amitié réciproque qui existent entre la Porte et la Russie, il est constant pour tout le monde, disait la note turque, que si un gouvernement, pour une question aussi grave, signait un engagement avec un autre gouvernement, il ferait un acte entièrement contraire aux droits des nations entre elles, et il effacerait totalement le principe de son indépendance. Les dangers immenses et l'impossibilité réelle de cet acte seront admis par tout le monde, et principalement par Sa Majesté l'empereur de Russie, dont la loyauté est universellement reconnue. »

Dès le lendemain, le prince Menchikof répondait de Bouyoukdéré à cette note; il remerciait la Porte de l'autorisation accordée pour la construction d'une église et d'un hospice russes à Jérusalem, et faisant, malgré le sentiment très contraire de son entourage, un grand pas dans la voie de la conciliation, il renonçait à la signature d'un traité, car il ne réclamait plus qu' « un acte émanant de la volonté souveraine du sultan, un engagement libre, mais solennel (sened) ». La fin de la note russe, il est vrai, redevenait menaçante. « Le soussigné est chargé de négocier ce témoignage d'égard pour les convictions religieuses de S. M. l'empereur; mais si les principes qui en forment la base sont rejetés; si, par une opposition systématique, la Sublime Porte persiste à lui fermer jusqu'aux voies d'une entente directe, comme

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elle doit l'être dans un différend à régler entre deux puissances amies1, le soussigné le déclare avec peine, il devra considérer sa mission comme terminée, interrompre ses relations avec le cabinet de S. M. le sultan et rejeter sur la responsabilité de ses ministres toutes les conséquences qui pourraient en résulter. » Le prince Menchikof donnait à la Porte, pour lui adresser une réponse, un délai de trois jours, c'est-à-dire un délai allant jusqu'au 14 mai.

Le grand vizir, Méhémet Ali Pacha, était d'avis d'accepter les conditions ainsi adoucies que proposait le prince Menchikof; il y aurait bien sans doute quelques difficultés à surmonter avant de s'entendre sur la rédaction de la pièce à remettre au prince; mais du moment qu'il ne s'agissait plus que de constater par écrit une faveur gracieuse accordée par le sultan en vertu de son pouvoir souverain et sans la participation officielle d'une puissance étrangère, le grand vizir ne doutait pas de réussir vite à se mettre d'accord avec le prince. La perspective d'un tel dénouement déplaisait à la fois à Lord Stratford de Redcliffe et aux jeunes diplomates ou officiers russes qui entouraient le prince Menchikof; le premier voulait tirer vengeance du refus que le prince avait opposé à son offre de médiation; les autres, exaltés par la passion, souhaitaient que l'ambassade du prince fût couronnée par une guerre, par une sainte croisade contre la Turquie. L'ambassadeur d'Angleterre et les mécontents russes furent ainsi amenés à agir simultanément, quoique séparément, pour obtenir le renvoi du grand vizir et la rentrée au ministère des affaires étrangères de Réchid Pacha, ami docile de Lord Stratford, et de qui l'on croyait

1. Allusion à l'idée de transformer le différend turco-russe en une question à débattre entre les puissances signataires de la convention de 1841, ou simplement peut-être à l'offre de bons offices faite par Lord Stratford de Redcliffe,

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pouvoir attendre une résistance déterminée aux demandes du prince Menchikof.

«Le détail des intrigues qui furent alors menées est resté assez obscur. On connaît pourtant les faits suivants : le prince, pour ses négociations avec la Porte, s'était servi jusqu'alors de l'intermédiaire tout naturel du premier drogman de la légation de Rus*sie; mais celui-ci, bien instruit des vues des principaux fonctionnaires turcs, aurait pu éclairer le prince sur les sentiments véritables de Méhémet Ali Pacha et de Réchid Pacha, et de plus il se montrait porté pour la conciliation; les chauvins russes avaient donc intérêt à l'écarter; une accusation adroitement machinée le fit apparaître au prince comme suspect de collusion avec les Turcs4 ; il fut suspendu de ses fonctions, et le prince décida de recourir à l'obligeance d'un familier de la légation de Russie, Nicolas Aristarchi Bey, grand logothète du patriarcat œcuménique. Ce dernier, qui était intimement lié avec Réchid Pacha, induisit complètement le prince en erreur en lui faisant croire que, si cet ancien grand vizir pouvait rentrer dans le gouvernement comme ministre des affaires étrangères, il soutiendrait les demandes russes; même il n'hésiterait pas à signer, disait Aristarchi Bey, le projet de convention que le prince avait présenté à Méhémet Ali P^cha et que, jugeant trop difficile à faire accepter tel quel, il s'était montré prêt à remplacer par un engagement unilatéral de la Porte8.

Le prince, qui à Bouyoukdéré se trouvait dans une

1. M. Argyropoulo fut accusé d'avoir accepté du sultan comme bakchich une maison de campagne à Bouyoukdéré. Revenu à Constantinople après le départ du prince Menchikof, son suppléant, M. Balabine, bien qu'il eût été un des plus ardents adversaires de la conciliation, employa de nouveau M. Argyropoulo.

2. Voir dans l'ouvrage de M. Louis Thouvenel (Nicolas /er et Napoléon III) le récit de ces incidents fait par son père M. Thouvenel, d'après des confidences de Méhémet Ali Pacha.

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atmosphère surchauffée par la passion religieuse et patriotique, se laissa trop facilement abuser; il devait, le 13 mai, converser avec le grand vizir en vue d'une entente finale ; il ne se rendit pas au rendezvous fixé, et au contraire se présenta inopinément au palais de Tchiragan chez le sultan, à qui il demanda le renvoi de Méhémel Ali Pacha et le retour de Réchid Pacha au ministère.

Le sultan, tout désemparé par la mort de sa mère, femme autoritaire qui le dominait absolument*, avait donné Tordre qu'on lui épargnât autant que possible, pendant quelques jours, toute délibération sur de graves questions; mais il fit fléchir la consigne en faveur de l'ambassadeur russe. Celui-ci entra vite en matière. « On méconnaît à la Porte, dit-il, les intentions de mon souverain; il a été le meilleur ami du père de Votre Majesté2; il ne veut rien qui soit de nature à porter atteinte à votre souveraineté. Des ministres de mauvais conseil ont amené et pourraient encore faire surgir des conflits regrettables entre le gouvernement ottoman et celui de l'empereur Nicolas ; » et en agitant l'épouvantail d'une rupture de relations diplomatiques, le prince demanda le renvoi de Méhémet Ali Pacha et le rappel de Réchid Pacha.

Le sultan, effrayé, remania son ministère et, selon le vœu de tous les ennemis de la paix, plaça Réchid Pacha au ministère des affaires étrangères. Celui-ci se trouvait ainsi chargé de faire, le lendemain même, la réponse attendue par le prince Menchikof ; il écrivit au prince, probablement sur le conseil de Lord

1. La sultane mère était morte le 1er mai. M. de La Cour écrivait à son sujet, le 3 mai, à M. Drouyn de Lhuys : « Elle gouvernait l'intérieur du palais et le harem avec une habileté et une autorité qui n'étaient contestées par personne, et dont personne ne paraît devoir hériter. »

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