‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 84 sur 112 · Sultan Mahmoud II · texte numérisé non relu

Sultan Mahmoud II

LA FRANCE Êf LA RUSSÎE 371

Stratford de Redcliffe, qu'il avait besoin d'étudier le dossier, et qu'en conséquence il demandait cinq ou six jours de répit.

Le prince Menchikof, à qui l'on avait annoncé comme presque certaine une capitulation complète si Réchid Pacha rentrait au ministère, crut à une mauvaise plaisanterie, et, le prenant de haut, il signifia au nouveau ministre qu'il rompait ses relations officielles avec le gouvernement ottoman : « Je ne puis, écrivait-il, considérer la communication préalable qui m'est faite comme conforme à la dignité de mon auguste maître; » toutefois il ajoutait que, « prenant en considération l'entrée récente de Son Altesse Réchid Pacha aux affaires », et dans l'espérance jl que les lumières qu'elle y apportait contribueraient à représenter sous leur véritable jour les intentions amicales et désintéressées du gouvernement russe », il ajournait de trois jours son départ de Bouyoukdéré.

Le 18 mai arriva, et le prince n'avait rien reçu de la Porte; enfin, dans la matinée de ce jour, le ministre des affaires étrangères, Réchid Pacha, se rendit à Bouyoukdéré et annonça au prince que probablement la journée ne se passerait pas sans que le gouvernement ottoman eût arrêté les décisions suivantes : il consentirait, à conclure avec la Russie une convention spéciale pour autoriser la construction d'un hôpital et d'une église russes à Jérusalem ainsi que pour assurer dans cette ville aux religieux et pèlerins de cette nationalité tous les privilèges dont jouissaient les religieux et pèlerins originaires d'autres pays étrangers; en ce qui concernait le statu quo dans les lieux saints, la Porte adresserait aux ambassadeurs de Russie et de France une note identique portant qu'aucune disposition ne serait désormais prise sans avis préalable donné aux gouvernements russe et français; enfin, le gouvernement

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ottoman aviserait à des mesures qui non seulement maintiendraient, mais même étendraient les privilèges et concessions accordés antérieurement au clergé grec. Réchid Pacha se garda de dire que les mesures annoncées ne porteraient que sur des privilèges et concessions à! ordre spirituel.

Toute cette réponse avait été combinée sous l'inspiration de Lord Stratford de Redcliffe, qui depuis deux jours ne cessait d'être en conciliabules avec les conseillers du sultan, et avec qui Réchid Pacha était encore allé conférer la veille, à l'issue du conseil des ministres1.

Le prince Menchikof ne douta pas un instant que la démarche de Réchid Pacha ne fût une feinte calculée pour l'amener à abaisser ses demandes; il voulut couper court à tout marchandage, et, sans attendre la communication officielle dont Réchid Pacha venait de lui donner l'esquisse, il envoya sur l'heure à la Porte une note officielle dans laquelle il déclarait qu'il ne voulait pas se prêter à des manœuvres dilatoires, qu'en conséquence sa mission était terminée et qu'il allait rentrer en Russie en emmenant tout le personnel de la légation russe, sauf les employés de la chancellerie commerciale, chargés d'expédier les affaires courantes de navigation. « La cour impériale, écrivait le prince, ne saurait, sans déroger à sa dignité et sans s'exposer à de nouvelles offenses, continuer d'avoir une légation à Gonstantinople et entretenir sur l'ancien pied des relations politiques avec le gouvernement ottoman. » Puis le prince en venait aux menaces : « Le refus d'une

1. M. de La Cour à M. Drouyn de Lhuys, 19 mai 1853 : « Lord Redclifle a eu, durant les deux derniers jours, de fréquentes conférences avec les conseillers du sultan, et notamment avec Réchid Pacha; ce ministre s'est rendu lui-même avant-hier soir, à l'issue du conseil, au palais d'Angleterre. On veut en conclure, quelque réservé qu'ait été son langage jusqu'à présent, que cet ambassadeur n'est pas étranger aux décisions du Divan. »

garantie pour le culte gréco-russe devra désormais imposer au gouvernement impérial la nécessité de la chercher dans sa propre puissance. Ainsi toute atteinte portée au statu quo de l'Eglise d'Orient et à son intégrité sera considérée par l'empereur comme l'équivalent d'une infraction à l'esprit et à la lettre des stipulations existantes et comme un acte hostile envers la Russie, et il imposerait à Sa Majesté l'obligation de recourir à des moyens que, dans sa constante sollicitude pour la stabilité de l'empire ottoman et par son amitié sincère pour Sa Majesté le sultan et celle qu'il a professée pour son auguste père, l'empereur a toujours eu à cœur d'écarter. »

Réchid Pacha avait à peine eu le temps de revenir de Bouyoukdéré à la Sublime Porte, que déjà la note du prince Menchikof lui était remise; mais à cette note officielle se trouvait jointe une lettre particulière conçue dans un tout autre sens et qui témoignait de la confiance que, sur la foi de ses informateurs, le prince persistait à avoir en la sympathie de Réchid Pacha pour la cause russe : « J'adresse cette lettre toute particulière, non au ministre, mais à Réchid Pacha, pour lui exprimer les bien sincères regrets que j'éprouve de n'avoir pu rétablir les bonnes relations qui n'auraient jamais dû être troublées entre les deux États, relations que des inspirations inopportunes ont empêché de rétablir par une entente cordiale dont on n'a même pas voulu discuter les bases1. Les intérêts turcs méconnus dans, cette négociation ne le sont pas, j'aime à le croire, par Votre Altesse2; aussi je ne puis que déplorer son. entrée tardive au ministère. Je nourris néanmoins'

1. Méhcmet Ali Pacha avait, au contraire, donné rendez-vQus.au, prince Menchikof pour cette discussion. C'est le prince qui, abus,é. par de faux rapports, manqua au rendez- vous. . ......

2. Ayant été grand vizir, Réchid Pacha avait droit au titra à'AU

tesse. f .. -,

l'espoir qu'elle parviendra à renouer l'alliance des deux souverains à une époque plus propice et en se débarrassant de cette pression qu'on se plaît à masquer sous le prétexte d'indépendance du gouvernement. »

Comme de raison, Réchid Pacha s'empressa de montrer cette lettre aux ambassadeurs d'Angleterre et de France ; et tous deux, après en avoir examiné les termes, furent d'accord pour dire que ce n'était pas là la lettre d'un ambassadeur ayant rompu les relations sans esprit de retour. Ils promirent donc à Réchid Pacha de faire une démarche auprès du prince Menchikof pour qu'il reprît la discussion. A cet effet, ils se concertèrent avec les représentants d'Autriche et de Prusse, puissances qui étaient, de par les traités de 1840 et 1841, garantes, au même titre que l'Angleterre et la France, de l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman ; et tous quatre convinrent que dès le lendemain le plus jeune d'entre eux, le chargé d'affaires d'Autriche, irait en leur nom trouver le prince Menchikof pour le prier de prendre tout au moins connaissance de la note transactionnelle qu'avait préparée la Porte et dont il avcût prévenu l'envoi en notifiant la fin de sa mission1. Lord Stratford de Redcliffe n'était plus, comme il l'avait souhaité, seul médiateur entre la Porte et le prince Menchikof; mais comme il avait, pour ainsi dire, dicté la note turque, son amour-propre d'auteur était satisfait. A la suite du chargé d'affaires d'Au-

1. M. de La Cour à M. Drouyn de Lhuys, 24 mai 1853 : « Nous nous sommes concertés (Lord Stratford de Redcliffe et M. de La Cour) avec les représentants d'Autriche et de Prusse pour faire auprès de l'envoyé russe une tentative pour un accommodement. A la suite d'une démarche de M. de Kletzl que nous avions chargé de ce soin, démarche que j'avais vivement appuyée lors d'une visite que j'avais faite le jour mêm» au prince Menchikof, ce dernier s'était décidé à prendre connaissance de la réponse du Divan qu'il avait si brusquement prévenue en annonçant la rupture des relations diplomatiques. *

triche, le 19 mai, l'ambassadeur de France, M. de La Cour, se rendit à titre personnel de Constantinople à Bouyoukdéré pour chercher lui aussi à adoucir l'ambassadeur russe ; et, bien que ces deux démarches, surtout celle du représentant de l'Autriche, qu'il croyait tout acquis à la cause russe, aient causé au prince une impression désagréable, il consentit, ainsi qu'il lui était demandé, à recevoir la note turque. Celle-ci lui fut dès le lendemain matin apportée par le fils de Réchid Pacha.

Le prince Menchikof vit bien dès le premier coup d'œil que cette note, malgré ses apparences condescendantes, était loin d'être conforme au désir de l'empereur Nicolas; elle ne parlait que des privilèges religieux du clergé grec, alors que la déclaration demandée par la Russie ne faisait pas de spécification et embrassait par conséquent, outre les privilèges religieux, les privilèges administratifs de ce clergé ; de plus, tout en promettant le maintien de ces privilèges religieux, la note turque attribuait au sultan seul, en dehors de toute intervention du gouvernement russe, le soin de veiller à ce maintien1. Le prince Menchikof congédia donc le fils de Réchid Pacha sans lui donner de réponse ; mais, voulant cependant faire preuve, à son tour, [d'esprit de conciliation, il consentit, malgré la désapprobation de son entourage2, à abandonner sa demande d'une déclara-

1. « Quant aux privilèges religieux des moines et de l'Église grecs, il est de l'honneur du gouvernement de la Sublime Porte de faire observer à tout jamais et de préserver de toute atteinte, soit présentement, soit dans l'avenir, la jouissance des privilèges spirituels qui ont été accordés par les augustes aïeux de Sa Majesté et qui sont maintenus et confirmés par elle; et dans le cas où, à l'avenir, des privilèges spirituels de quelque nature qu'ils soient seraient accordés à ses autres sujets chrétiens, il résulte nécessairement des sentiments de sollicitude que la Sublime Porte professe pour ses sujets qu'elle n'en priverait pas non plus les moines grecs. »

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