‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 86 sur 112 · Voir le texte à l'appendice, n · texte numérisé non relu

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que c'était sous l'égide de Sa Majesté le sultan que « le culte orthodoxe d'Orient, son clergé, ses églises et ses possessions, ainsi que ses établissements religieux », continueraient à jouir de leurs privilèges et immunités ; il excluait donc par ces termes mêmes ce protectorat russe dont la crainte avait jusqu'alors empêché tout accord; malheureusement la phrase finale était rédigée en termes ambigus qui pouvaient être interprétés comme donnant à la Russie, dans l'avenir, un droit d'intervention dans les difficultés d'application susceptibles de surgir entre les autorités ottomanes et le clergé grec-orthodoxe. « On s'entendra ultérieurement, disait le projet, sans spécifier entre qui aurait lieu cette entente1, sur la régularisation des points de détail qui n'ont pas trouvé place tant dans les firmans concernant les lieux saints de Jérusalem, que dans la présente notification. »

Aujourd'hui, après plus de cinquante ans écoulés, nous pouvons nous demander si le gouvernement ottoman se serait exposé à de bien graves conséquences en acceptant, même sans aucune modification, le texte du prince Menchikof; une note adressée par la Porte à l'ambassadeur russe et réservant, en somme, très explicitement la souveraineté du sultan sur le clergé grec-orthodoxe, aurait-elle donné plus de poids et de force aux ingérences auxquelles depuis longtemps la Russie se livrait constamment dans les affaires de ce clergé2? On peut même penser que l'acceptation de la note du prince Menchikof

1. Comme la phrase précédente parle des patriarches grecs, on pouvait soutenir que c'était entre eux et les autorités ottomanes que l'entente prévue devait s'établir.

2. Le 15 juin, le général de Castelbajac écrivait à M. Drouyn de Lhuys : « Si j'avais été à la place de Lord Redcliffe, j'aurais comme lui repoussé le traité du patriarcat, le sened même, enfin tout acte contractuel, mais j'aurais conseillé à la Porte d'accepter la note. »

par la Turquie aurait mis la Russie dans une position assez ridicule; cette dernière, en effet, aurait entretenu pendant trois mois une bruyante ambassade extraordinaire ; elle aurait mobilisé trois corps d'armée1, armé sa flotte de la mer Noire, dépensé en préparatifs militaires des sommes considérables, et tout cela pour obtenir l'autorisation de construire une église et un hospice à Jérusalem et pour se faire reconnaître, en termes vagues et prêtant à contestation, un droit d'intervention dans les querelles du clergé grec avec les autorités ottomanes, alors qu'en fait elle intervenait librement depuis longtemps, à toute occasion, dans ces querelles. On comprend que les Russes ardents qui se trouvaient dans l'entourage du prince Menchikof aient trouvé bien piètre un tel résultat.

Peut-être la Porte se serait-elle fait ce raisonnement et aurait-elle pris au mot le prince Menchikof, si elle avait été laissée à elle-même ; mais elle était absolument dominée par Lord Stratford de Redcliffe, et l'impérieux ambassadeur voulait maintenant l'échec complet du prince8; même, en vue de cet échec, il préparait déjà un plan qu'il réussit, du reste, à exécuter, et d'après lequel le sultan, reprenant à son compte propre et généralisant l'idée de*l'empereur Nicolas d'améliorer en Turquie le sort de la communauté grecque-orthodoxe, accorderait à toutes les communautés non musulmanes de l'empire ottoman le renouvellement de leurs privilèges et leur en garantirait la jouissance 3.

1. Le 3e corps d'armée (Mohilef) avait, à son tour, été mobilisé.

2. M. de La Cour à M. Drouyn de Lhuys, 24 mai 1853 : « Lord Stratford de Redcliffe, dont le langage et la conduite avaient témoigné d'une excessive réserve et d'une grande sécurité tant qu'il avait pu se flatter de se faire accepter comme médiateur officieux entre le prince Menchikof et le gouvernement turc, s'exprime aujourd'hui avec un accent d'irritation très marquée contre le premier et contre la politique du cabinet de Pétersbourg. »

3. Un firman rendu à cet effet fut communiqué dans les derniers

Dès qu'il se trouva en possession du projet rédigé par le prince Menchikof, Réchid Pacha, probablement sous l'inspiration de Lord Stratford, le communiqua, en les priant de lui donner leur avis, aux quatre représentants étrangers qui s'étaient interposés auprès du grince pour qu'il prit connaissance des dernières propositions de la Porte ; et Lord Stratford, réunissant à l'ambassade d'Angleterre ses trois collègues, leur fit signer une déclaration portant que, « la demande du prince Menchikof touchant de très près la liberté d'action et la souveraineté du sultan, la Porte peut seule juger ce que commandent l'indépendance et la dignité de l'empire ». En somme, les quatre représentants, tout en se récusant, laissaient entendre que le 'gouvernement ottoman devait repousser la demande du prince ; et Lord Stratford de Redcliffe, qui avait monté tout cet incident, avait le droit de se féliciter d'avoir à sa suite entraîné contre la Russie ses deux collègues d'Autriche et de Prusse, malgré les liens d'amitié qui existaient entre les souverains de ces deux pays et l'empereur Nicolas1.

jours de mai ou les premiers de juin 1853 à tous les chefs résidant à Constantinople de communautés ottomanes non musulmanes, à savoir, au patriarche arménien-grégorien, au patriarche arménien-catholique, au wékil des protestants et au grand rabbin.

1. Quand la nouvelle de la déclaration parvint à Pétersbourg, on y fut surtout furieux contre le chargé d'affaires d'Autriche. Le 10 juin, le comte de Nesselrode écrivait à Yienne au baron de Meyendorf : « Yous aurez été aussi surpris que moi de trouver le nom 4e Kletzl au bas d'une pièce signée à quatre à Constantinople. J'espère' que Buol lui aura lavé la tête et trouvera un moyen de réparer cette inconcevable bévue, qui n'a eu d'autre but que de fournir à Redcliffe une preuve que ce n'est pas lui qui a empêché Réchid de signer la note, et à la France et à l'Angleterre un moyen d'affirmer, comme déjà elles le font pressentir dans leurs communications, que l'Autriche et la Russie sont d'accord avec elles. Comme procédé envers l'empereur, vous conviendrez que nous avons lieu de nous en plaindre; ce n'est pas ainsi qu'Ozérof a soutenu le comte de Linange. » D'autre part, le général de Castelbajac écrivait le 21 juin à M. Drouyn de Lhuys : a M. de Nesselrode a

Le 20 mai, dans la soirée, le prince Menchikof apprenait que sa proposition était rejetée, ce qui fut pour lui une amère déception ; jusqu'au dernier jour, surtout après les divers adoucissements qu'il avait consentis, il était resté convaincu que la résistance des Turcs n'était qu'un marchandage. Il apprenait en même temps que, en vue de compenser auprès des Ottomans orthodoxes le mauvais effet que ce refus pouvait produire, la Porte s'occupait, selon le conseil de Lord Stratford de Redcliffe, de la promulgation prochaine d'un fîrman garantissant le maintien des privilèges spirituels du clergé grec-orthodoxe. Cette seconde nouvelle donna au prince une secousse peut-être encore plus forte; il se voyait tourné eu dérision, probablement j5ar son gouvernement lui-même, pour n'avoir pas obtenu ce que le sultan, à peine serait-il parti, accorderait gracieusement aux clients de la Russie. Cette crainte, que son entourage dut sans doute aviver, lui inspira une suprême maladresse.

En guise de flèche du Parthe, il envoya, le 21 juin, à Réchid Pacha une dernière note où il était dit qu' « une déclaration ou tel autre acte qui tendrait, tout en maintenant l'intégrité des droits purement spirituels du clergé orthodoxe d'Orient, à invalider les autres droits, privilèges et immunités accordés à ce culte et à son clergé depuis les temps les plus anciens et dont ils jouissent aujourd'hui, serait considéré par le gouvernement impérial comme un acte hostile à la Russie et à sa religion ». Le prince Menchikof découvrait là bien inconsidérément son gouvernement; selon le mot de M. Drouyn de Lhuys, il

mandé chez lui, il y a quelques jours, le comle de Henckel, chargé d'affaires (de Prusse) en l'absence du général de Rochow : il lui a lavé la tête, selon l'expression employée par lui-même, au sujet de l'adhésion du ministre de Prusse à la note collective remise à Réchid Pacha. »

déchirait tous les voiles; car, à moins qu'il ne fût désavoué, — chose presque impossible, — toute l'Europe était désormais en droit de dire, en se fondant sur la note du prince, que, sous les apparences d'un protectorat religieux, c'était un droit permanent d'ingérence politique et administrative qjie la Russie poursuivait en Turquie1.

Le soir du 21 mai, la frégate Gromonossetz (le Porte- Tonnerre) emmenait définitivement de Bouyoukdéré et de Turquie le prince Menchikof. Il croyait encore, a-t-on prétendu, que les Turcs courraient après lui; et c'est dans cette optimiste confiance qu'il se serait arrêté à Odessa, au lieu de gagner Pétersbourg pour rendre compte verbalement à son gouvernement des détails de sa mission2. Peut-être aussi préféra-t-il attendre quelque temps avant d'affronter l'irritation que causerait certainement à l'empereur la déroute diplomatique dont il apportait la nouvelle.

Le 22 mai, l'écusson impérial qui surmontait à Péra la grille d'entrée du palais de Russie fut abattu sur l'ordre du chargé d'affaires, M. Ozérof, avec un certain apparat. Puis ce chargé d'affaires quitta lui-même Constantinople le 27 mai, en emmenant le personnel diplomatique ; seuls les fonctionnaires du drogmanat et de la chancellerie consulaire restèrent à la légation.

1. M. Drouyn de Lhuys à M. de La Cour, 8 juin 1853 : « La déclaration remise à Réchid Pacha par M. le prince Menchikof au moment même de son départ, déchire tous les voiles qui cachaient encore l'étendue des demandes de la Russie. C'est bien une ingérence politique et civile que cette puissance réclame, sous le prétexte d'un protectorat religieux. »

2. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 30 mai 1853 : « Le prince Menchikof est à Odessa. Le chancelier est profondément peiné, l'empereur Nicolas étonné et irrité des trois refus successifs de la Porte ottomane; ils espèrent encore qu'on courra après le prince Menchikof. »

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