‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 87 sur 112 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

MISSION DE M. BALABINE A COM&I ANTINOPLE. — ENVOI DES FLOTTES ANGLAISE ET FRANÇAISE A BÉSIKÀ. — OCCUPATION DES PRINCI- PAUTÉS DANUBIENNES PAR LES TROUPCS RUSSES.

Quand, le 28 mai, l'empereur Nicolas reçut la nouvelle de l'échec de l'ambassade qu'il avait confiée au prince Menchikof, le sentiment qui s'empara de lui fut plutôt la consternation que la colère. Il ne pouvait concevoir que ces Turcs qu'il traitait de misérables, que cet empire ottoman dont son imagination voyait sans cesse la décomposition prochaine, eussent repris tout d'un coup assez de force et d'énergie pour résister aux injonctions d'un empereur de Russie. Les excitations de Lord Stratford de Redcliffe n'étaient pas une explication suffisante ; et sans le dire, car officiellement il approuva tous ses actes, il taxait, le prince Menchikof de maladresse et d'incapacité, et il aurait fait volontiers du malheureux ambassadeur un « bouc émissaire », ainsi que le souhaitaient beaucoup de personnages de la cour1.

Ne pouvant croire à la réalité d'un refus définitif de la Porte, il résolut de tenter encore une démarche à Gonstantinople, mais en l'accompagnant cette fois d'une menace positive. Par son ordre, le chancelier de Nesselrode écrivit, le 31 mai, une lettre à

1. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 15 juin 1853 : « On veut à toute force faire un bouc émissaire de Menchikof. » Celui-ci, par son esprit mordant, s'était aliéné beaucoup de monde ; le second fils de l'empereur, le grand-duc Constantin notamment, l'avait en antipathie.

Réchid Pacha pour l'inviter à signer sans variante, après avoir pris l'assentiment du sultan, le projet de note laissé par le prince Menchikof ; huit jours étaient accordés à la Porte pour se décider; ce délai passé, et si la réponse n'était pas affirmative, les troupes russes recevraient l'ordre de passer la frontière de l'empire, « non pas pour faire la guerre au sultan, guerre qu'il répugnait à Sa Majesté l'empereur d'entreprendre contre un souverain qu'elle s'est toujours plu à considérer comme un allié sincère et un voisin bien intentionné, mais pour avoir des garanties matérielles jusqu'au moment où, ramené à des sentiments plus équitables, le gouvernement ottoman donnerait à la Russie les sûretés morales qu'elle a demandées en vain depuis dix ans par ses représentants à Constantinople, et en dernier lieu par son ambassadeur ». Comme à Pétersbourg, sur les faux avis venus de Constantinople, on croyait, tout aussi à tort que l'avait fait le prince Menchikof, aux bonnes dispositions personnelles de Réchid Pacha, M. de Nesselrode avait cherché, dans sa lettre, à intéresser à un acquiescement la yanité de celui-ci ; « En m'adressant à Votre Excellence, disait le chancelier, je n'ai d'autre but que de là mettre à même, tant qu'elle le peut encore, de rendre un très important service à son souverain. Mettez encore une fois sous les yeux de Sa Hautesse la situation réelle des choses, la modération et la justice des demandes de la Russie, la très grande offense que l'on fait à l'empereur en opposant à ses intentions, si constamment amicales et généreuses, une méfiance sans motif et des refus sans excuse... Je souhaite vivement que dans ce moment décisif le conseil que j'adresse à Votre Excellence, avec la confiance que ses lumières et son patriotisme m'inspirent, soit appuyé par Elle comme par ses collègues du Divan, et que, dans l'intérêt de la paix que nous devons être tous également

désireux de conserver, il soit suivi sans hésitation ni retard. »

La mission de porter cette lettre à Constantinople et d'attendre la réponse de Réchid Pacha fut confiée à un de ces membres de la légation russe qui avaient, à quelques jours de distance, suivi le prince Menchikof à Odessa; le messager choisi, M. Balabine, était précisément un de ceux qui avaient le plus vivement critiqué les concessions successives faites par le prince et qui avait été partisan de la méthode brutale *. Or, il se trouva qu'avant de quitter Odessa il vit encore apporter un adoucissement à la note du prince Menchikof, malgré l'assertion formulée par M. de Nesselrode dans sa lettre à Réchid Pacha que cette note devait être signée sans variante. Le gouvernement autrichien, en effet, à qui la pièce avait été communiquée, avait fait des observations sur certaines des expressions; il avait relevé, entre autres, l'épithète de gréco-russe par laquelle le prince qualifiait le culte orthodoxe dans l'empire ottoman, et exprimé l'opinion qu'en exigeant l'application de ce qualificatif à des sujets du sultan dans un document qui devait émaner du gouvernement ottoman, le gouvernement russe blessait bien gratuitement la susceptibilité de celui-ci. Avisé directement par le ministre de Russie à Vienne de cette observation du gouvernement autrichien, sachant, d'ailleurs, combien l'empereur et surtout le chancelier tenaient à avoir l'appui de l'Autriche, le prince Menchikof avait pris sur lui de supprimer l'épithète critiquée, et il fut approuvé à Pétersbourg 2.

1. M. Balabine avait un frère converti au catholicisme, qui eut plus tard une certaine notoriété comme père jésuite.

2. M. de Nesselrode au baron de Meyendorf, 15 juin 1853 : « Menchikof a autorisé Balabine à admettre une variante, ce qui fera tomber une des objections que Buol a élevées contre certaines expressions de cette pièce. » Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 18 juin 1853 : « Pour montrer encore plus son

L'empereur Nicolas avait certainement l'espoir que la mission de M. Balabine réussirait1; toutefois, il jugea nécessaire d'informer immédiatement les puissances des mesures auxquelles il aurait recours en cas d'insuccès, c'est-à-dire de son intention d'occuper les principautés danubiennes. Cette occupation n'était pas à priori une mesure absolument contraire au droit public; on se souvient qu'en 1848, à la suite du renversement des deux hospodars de Moldavie et de Valachie, l'empereur Nicolas, se fondant sur le traité d' Andrinople qui faisait de lui « le garant de la prospérité » de ces deux principautés, les avait militairement occupées; et l'année suivante une convention signée par lui à Balta Liman avec le gouvernement ottoman avait déterminé les conditions dans lesquelles, pendant une période de sept ans, une nouvelle occupation militaire pourrait avoir lieu; il avait été convenu que celle-ci se ferait en commun entre les deux puissances contractantes, « dans le cas où des circonstances graves survenues dans les principautés mêmes réclameraient de nouveau l'adoption de cette mesure2 ». Mais en juin 1853, rien de pareil ne pouvait être allégué par la Russie : si l'empereur Nicolas faisait entrer des troupes dans les priricipautés, ce ne serait pas pour y rétablir l'ordre troublé, mais pour se nantir d'un gage. Aussi bien, M. de Nesselrode, dans la dépêche qu'il adressa à M. Kisselef et qui devait être officiellement communiquée

désir de conciliation et écarter tout ce qui pourrait blesser la dignité du sultan, l'empereur a consenti à supprimer de la noie l'expression de culte gréco-russe, qui semblait surtout avoir blessé sa susceptibilité. »

1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 15 juin 1853 : « Un homme considérable qui arrive de Péterhof, où il a passé plusieurs jours dans l'intimité de la cour, me communique les renseignements suivants : l'empereur a des espérances de paix et s'attend à l'acceptation de la note par Réchid Pacha. »

Page 1