Convention de Balta Liman du 1er mai 1849, art. V
à M. Drouyn de Lhuys, ne chercha pas à dissimuler la vérité à cet égard. Quand le terme d'une semaine accordé à la Porte, écrivait le chancelier, sera écoulé, « l'empereur n'écoutera plus que le juste sentiment de sa dignité blessée ; ses troupes entreront dans les principautés, les occuperont et les garderont comme une garantie matérielle jusqu'à ce que la Porte ait rempli la dernière condition qui lui est faite ». Puis, comme pour atténuer la gravité de cette déclaration et prouver que, malgré toutes les apparences, l'empereur Nicolas restait attaché aux idées pacifiques, le chancelier poursuivait, sans garder la même sincérité : « C'est avec un sentiment profondément douloureux que Sa Majesté se verrait réduite à une pareille extrémité. Elle espère encore que de meilleurs conseils prévaudront dans l'esprit du sultan. Cependant, même dans l'hypothèse la plus déplorable, notre auguste maître restera fidèle au principe qu'il s'est posé de ne point renverser volontairement l'empire ottoman. Il ne fera point la guerre si on ne l'y force. Il ne cherchera aucun agrandissement de territoire. Il n'excitera point de soulèvements parmi les populations chrétiennes de la Turquie; il les retiendra, au contraire, dans l'obéissance à leur souverain le sultan. Il se bornera à une occupation temporaire, et, le résultat obtenu, ses troupes repasseront immédiatement la frontière *. »
Le même jour où M. de Nesselrode adressait cette dépêche à M. Kisselef, l'empereur manda auprès de lui le général de Castelbajac, et il lui exprima très explicitement un désir qui se [trouvait déjà sousentendu dans la dépêche du chancelier : l'empereur Nicolas souhaitait que la France s'entremît auprès de la Porte pour que celle-ci cédât aux exigences de la Russie. C'était là un complet changement de front.
1. Le comte de Nesselrode à M. Nicolas Kisselef, 23 mai/4 juin
LA. FRANCE Et Lk HÛSSIE 38?
Car, depuis le jour où il s'était mis en tête que l'heure du règlement de la question d'Orient allait sonner, l'empereur avait affecté de ne pas prendre beaucoup de souci de ce que pouvait penser la France sur cette question, et dans ses plans il n'avait fait fond, pour assurer le triomphe de sa politique, que sur le concours de l'Autriche et de l'Angleterre1. Mais en l'espace de quelques mois la situation s'était considérablement modifiée entre les puissances.
On avait dû reconnaître à Pétersbourg. que l'Autriche était quelque peu vacillante dans sa fidélité à la Russie; certes, on ne pouvait douter des sentiments d'affection voués par l'empereur François- Joseph à l'empereur Nicolas; mais le premier ministre autrichien, le comte de Buol, cherchait trop, suivant l'expression de M. de Nesselrode, à ménager la chèvre et le chou'1; de plus, il était évident que si l'occupation militaire des principautés par la Russie venait à s'effectuer, l'Autriche, leur voisine immédiate, s'inquiéterait et concevrait du mécontentement.
Du côté de l'Angleterre, les perspectives de bonne entente s'étaient encore plus obscurcies. L'empereur Nicolas, bien que ses premières ouvertures en vue d'un démembrement de l'empire ottoman eussent été éludées à Londres, avait continué ses efforts pour gagner le concours du gouvernement anglais à sa politique agressive contre le gouvernement ottoman. Gomme les premiers incidents de l'ambassade du prince Menchikof n'avaient pas excité de déplaisir en Angleterre ; comme le gouvernement britannique, à la différence du gouvernement français, avait gardé
1. « Je tiens pour indifférent ce que pensent et font les autres, » avait dit l'empereur dans ses confidences à Sir Hamilton Seymour, le 14 janvier.
2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 15 juin 1853 : « Buol m'a l'air de vouloir trop ménager la chèvre et le chou et de trouver que nous avons plutôt tort que raison. »
immobile sa flotte de la Méditerranée ; comme enfin le ministre de Russie à Londres ne cessait de dépeindre comme tout à fait russophiles les sentiments des deux principaux membres du cabinet, Lord Aberdeen et Lord Clarendon1, l'empereur avait de nouveau appelé l'attention du gouvernement britannique sur les avantages que présenterait une action concertée des deux pays au milieu des catastrophes qu'il persistait à annoncer comme très prochaines dans l'empire ottoman. Le 18 avril, dans un dîner intime que, par une faveur exceptionnelle, il avait offert au ministre d'Angleterre pour fêter la naissance du quatrième fils de la reine Victoria-, il avait déclaré à son hôte, à propos de l'ambassade alors en cours du prince Menchikof, que « si les Turcs ne cédaient pas à la raison, il leur faudrait bientôt céder devant les menaces de la force matérielle3 ». Puis, deux jours plus tard, écrivant au prince Albert, il avait précisé sa pensée : « Je crois, disait-il, que dans peu Sa Majesté la reine sera dans le cas de se persuader que son sincère et fidèle ami l'a prévenue à temps de ce qu'il prévoyait devoir infailliblement arriver, non certes dans l'intention d'être un prophète de mauvais augure, mais dans la convictiori intime que ce n'est que la confiance la plus intime, la plus complète et la plus parfaite identité de vues entre Sa Majesté et son
1. Lord Clarendon avait remplacé au Foreign Office Lord John Russell le 21 février.
2. Le prince Léopold, futur duc d'Albany, quatrième fils de la reine Victoria et du prince Albert, était né à Buckingham Palace le 7 avril 1853.
3. D'après le général de Castelbajac (lettre à M. Thouvenel dn 30 avril 1853), les paroles textuelles de l'empereur à Sir Ha mil ton Seymour auraient été les suivantes : « Les Anglais ont à Constantinople des moyens d'influence qui leur sont particuliers. Moi, je n'ai malheureusement vis-à-vis des Turcs que les menaces de la force matérielle, et j'ai dû les employer. Mais je me suis expliqué franchement à ce sujet; je suis un homme loyal. Le ministère anglais a cru sans hésiter à ma loyauté ; je suis très sensible à cette preuve de confiance, et je l'en remercie cordialement. »
très humble serviteur, c'est-à-dire entre l'Angleterre et la Russie, qui peuvent commander aux événements et conjurer de terribles catastrophes1. » Malheureusement pour l'empereur Nicolas, cette entente étroite à laquelle il aspirait et qu'il croyait avoir réalisée* fut combattue par Lord Stratford de Redcliffe; du jour où celui-ci eut vu, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, ses bons offices repoussés par le prince Menchikof, il se mit à dénoncer avec violence la politique de la Russie vis-à-vis de la Turquie ; ses cris d'alarme émurent l'opinion publique anglaise, la presse s'enflamma, des questions furent, à Londres, posées dans les deux chambres, et enfin, au sein même du cabinet, Lord Palmerston et ses amis réclamèrent en face de Lord Aberdeen et de Lord Glarendon, restés amicalement disposés pour la Russie, des mesures énergiques contre l'action envahissante de cette dernière en Turquie.
En France, au contraire, sauf pourtant à la bourse de Paris, on avait accueilli les derniers événements avec un calme qui contrastait avec la précipitation dont on avait fait montre au mois de mars en envoyant, sur la nouvelle de la chute de Fuad Effendi, l'escadre de la Méditerranée à Salamine. Le gouvernement français avait approuvé la conduite conciliante tenue par M. de La Cour pour mettre fin à la querelle des lieux saints3; et quant aux dernières demandes présentées à Gonstantinople par le prince Menchikof, le gouvernement français, tout en les trouvant me-