Letters ofqueen Victoria
2. « Maintenant nous nous entendons, et je m'en remets à Dieu pour tout ce qui doit arriver. » (L'empereur Nicolas au prince Albert, 20 avril 1853;)
3. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 1er juin 1853 : o Ce dénouement pacifique semblait devoir resserrer encore les rapports de mutuelle bienveillance des deux gouvernements; aussi nous étions-nous abstenus de réserver par une protestation nouvelle les droits revendiqués par les Latins, notamment sur la coupole du saint Sépulcre. »
naçantes et dangereuses pour le maintien de Tordre en Orient, avait résolu de crier à leur sujet moins fort que les autres puissances intéressées1, c'est-àdire de laisser d'abord l'Angleterre et l'Autriche prendre position. On ne doutait pas, d'ailleurs, à Pétersbourg, que le gouvernement français n'eût approuvé la démarche personnelle qu'avait faite M. de La Cour en se rendant de Constantinople à Bouyoukdéré pour tenter un accommodement entre le prince Menchikofetla Porte. Cette démarche avait été très favorablement appréciée par l'empereur Nicolas5, et peut-être était-elle pour quelque chose dans les motifs qui l'amenèrent à faire venir le général de Gastelbajac et à s'entretenir avec lui des difficultés qu'il rencontrait à Constantinople pour y faire prévaloir sa volonté.
« Vous savez, dit-il au général, mon estime et ma sympathie pour l'empereur Napoléon ; j'ai la plus grande confiance dans sa capacité politique comme dans sa loyauté, sa justice et sa modération; je le prie d'examiner attentivement lui-même la grave question qui agite l'Europe, de bien se rendre compte des antécédents de cette question, de ma position, des exigences de cette position à la fois religieuse et politique, et je suis persuadé que, dans son esprit calme et élevé, il sera convaincu que j'ai pris, dans la dernière note proposée à la Turquie, la forme la moins blessante possible pour exiger du sultan les réparations qui me sont dues pour le passé et les garanties
1. M. Thouvenel au général de Castelbajac, 1er juin 1853 : « Nous avons pensé qu'il serait de bon goût et également d'une bonne politique de ne pas crier aussi fort que les autres, et voici la raison de notre modération; nous ne pouvons douter que l'Angleterre et même la Prusse et l'Autriche achèteraient volontiers à nos dépens une transaction, en conseillant à lu Russie de borner la convention qu'elle désire au lieux saints. »
2. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 30 mai 1853 : « L'irritation contre Lord Redcliffe est extrême; on se loue de M. de La Cour. »
que la mauvaise foi des Turcs rend indispensables pour l'avenir1. Je donne ma parole d'honneur à l'empereur Napoléon que, si un dernier refus de la Porte me force, bien malgré moi, à occuper les principautés danubiennes, je n'attaquerai les Turcs que s'ils m'attaquent eux-mêmes; que je ne souffrirai pas la moindre révolte contre l'autorité du sultan; que je veux, autant que tout autre gouvernement, la conservation de la Turquie tant que Dieu et sa propre sagesse la laisseront vivre, et que dans aucun cas je ne prendrai un pouce de son territoire. Je ne désire aucun accroissement de puissance ni en Orient ni ailleurs3; mon seul but est l'honneur et la prospérité de mon empire, le respect des traités et l'affranchissement de l'ordre moral et politique auquel l'empereur Napoléon a si puissamment contribué. Le caractère atrabilaire et violent, l'animosité personnelle de Lord Redcliffe, ont forcé le Divan à refuser ma dernière proposition, contre mon attente et aux regrets de la Prusse et de l'Autriche. »
A ce moment, l'empereur, en s'échauffant, fit apparaître aux yeux du général une vision d'avenir qui, tout en étant erronée quant à des succès prochains de la Russie sur la Turquie, avait quelque
1. Comme le général de Castelbajac envoyait son compte rendu directement à l'empereur Napoléon, il est possible qu'il ait outré les expressions élogieuses dont se servit l'empereur Nicolas à l'adresse de celui-ci. Au mois de décembre suivant, l'empereur Napoléon ayant demandé au comte de Reiset, premier secrétaire de la légation de France à Pétersbourg, alors de passage à Paris, quels étaient les sentiments personnels de l'empereur Nicolas à s on. égard, le comte de Reiset répondit : « Une haute estime, mais rien de plus. » (Comte de Reiset, Mes Souvenirs.)
2. L'empereur Nicolas, en parlantainsi, s'attribuait unebien grande influence sur les populations chrétiennes de l'empire ottoman.
3. Le général de Castelbajac n'a-t-il pas donné une forme trop générale à cette déclaration de l'empereur ? Personne en Russie, et le général moins que tout autre, sa correspondance officielle le prouve, n'ignorait que l'empereur Nicolas activait alors la marche conquérante de la Russie dans le Turkestau et sur le fleuve Amour,
chose de presque prophétique en ce qui concernait l'Angleterre et la France : « Si l'Angleterre et la France font passer les Dardanelles à leurs flottes, ce sont elles qui manqueront au traité de 1841 ; la mienne n'ira pas les attaquer et se faire écraser par elles ; mais lors même qu'elles viendraient la brûler dans Sébastopol, cela ne pourrait pas m'empécher d'envahir la Turquie et d'exiger d'elle les réparations pour le passé et les garanties pour l'avenir que la juste et nécessaire protection des chrétiens, comme ma dignité de souverain, me font un devoir de conscience et d'honneur d'obtenir à tout prix. Les révolutionnaires seuls peuvent se réjouir du désaccord des gouvernements ; il y aurait déraison et crime à ne pas s'entendre. Je compte sur la haute raison, comme sur l'esprit de justice de l'empereur Napoléon, pour amener le sultan à faire droit à mes justes réclamations et à éviter à lui-même, à l'Europe et à nous tous les conséquences funestes que pourrait avoir un dernier refus de sa part. »
Le général, que l'empereur avait prié de ne pas interrompre, avait écouté placidement cette longue déclaration. Quand elle fut terminée, il prit à son tour la parole : « Votre Majesté peut compter sur la haute raison et la modération de l'empereur Napoléon, qui lui en a déjà donné personnellement deux bien grandes preuves, l'une au sujet de la reconnaissance officielle de l'empire français, et l'autre plus récente dans le règlement de la question des lieux saints. Sa modération dans ces deux graves circonstances, loin de nuire à sa considération et à sa puissance, les a augmentées de la reconnaissance de l'Europe entière dont il a assuré la paix. Je ne doute pas, Sire, que le sacrifice de vos exigences contre la Turquie aurait un aussi heureux résultat pour Votre Majesté et l'Europe entière; je crois pouvoir d'autant mieux vous donner ce conseil que, par cet acte
de modération, la Russie ne perdrait rien de son influence naturelle sur la Turquie, et que ce dernier empire n'y gagnerait pas un jour de vie de plus. »
Mais ce qu'il fallait à l'empereur Nicolas, ce n'était pas un conseil de renoncer à ses exigences, c'était, au contraire, une promesse d'appui pour faire triompher celles-ci ; or il n'avait chance d'obtenir du gouvernement français cet appui, que s'il réussissait d'abord à dissiper tous les soupçons d'ambition et de convoitise que l'ambassade du prince Menchikof avait accrédités à son détriment. A l'allusion que venait de faire le général de Gastelbajac à la fin prochaine de l'empire turc, l'empereur repartit donc très vivement :
« Mais je veux autant que personne que la Turquie vive; je suis môme, plus que tout autre État, intéressé à sa conservation ; et si elle tombe, ce sera la faute de son imprudente et déloyale conduite, de son fol entêtement, et non la mienne. Je sais que, dans la presse anglaise surtout, on recommence les diatribes d'autrefois contre mon despotisme et mon ambition ; mais je suis un honnête homme, on doit croire à ma parole, et je vous la donne, à vous qui y croyez, mon cher général, que je ne veux attaquer en rien l'intégrité de la Turquie et que je ne lui prendrai pas un pouce de terre. Dites-le bien à votre empereur, qui, en homme d'honneur, croira à ma parole comme je crois à la sienne. »
Puis, en terminant, l'empereur recommanda de nouveau d'esquiver, pour les communications entre l'empereur Napoléon et lui-même, l'intermédiaire des deux ministères des affaires étrangères, qu'il jugeait aussi mal disposés l'un que l'autre pour un accord entre les deux pays : « Dites à votre empereur que les rédacteurs de chancellerie gâtent quelquefois les meilleures causes en les soutenant à outrance sans voir l'ensemble de la politique, et que
quand il ne sera pas content de la mienne, quand il aura des doutes sur mes véritables intentions, il me les exprime directement ou me les fasse exprimer personnellement par vous, mon cher général; et il peut compter que je lui répondrai toujours d'une manière nette et franche1. »
En envoyant directement à l'empereur Napoléon III, ainsi que le désirait l'empereur Nicolas, le compte rendu de ce long entretien, le général de Castelbajac formulait l'avis suivant : « L'empereur Nicolas souhaite vivement en ce moment le concours de la France; et peut-être d'une alliance accidentelle pourrait-on faire une alliance permanente : les intérêts matériels, moraux et politiques des deux peuples français et russe n'ont rien de contraire. » Il est curieux de noter que le même sentiment fut exprimé par le chargé d'affaires français qui avait vu arriver à Constantinople l'ambassade du prince Menchikof et qui avait traité avec celui-ci, en attendant l'arrivée de M. de La Cour, la question des lieux saints; mais le comte Benedetti ne manifesta ouvertement son sentiment que quelque quarante ans après l'année 1853. « N'est-il pas permis de croire, a-t-il écrit dans ses Essais diplomatiques, que si la Russie eût eu la pensée d'entrer en communication avec le cabinet de Paris, de se concerter avec lui, elle aurait trouvé l'occasion de relever son prestige sans courir une formidable aventure, sans nous contraindre à nous allier à l'Angleterre, sans provoquer la guerre d'Orient qui lui a été si funeste ? Qui pefut affirmer qu'à cette époque, comme de nos jours, un rapprochement n'eût pas été plus profitable à l'une et l'autre puissance, que la politique qu'elles ont pratiquée
1. Le général de Castelbajac à l'empereur Napoléon III, 10 juin
2. Comte Benedetti, Essais diplomatiques : un ambassadeur anglais en OrienU
chacune de son côté? Pas plus qu'aujourd'hui, nul obstacle, nul intérêt, ne s'y opposait! »
Mais en 1853, l'idée d'une alliance entre la France et la Russie était devenue paradoxale; l'empereur Napoléon III, nous le savons, subordonnait toute sa politique étrangère à l'établissement d'une entente entre la France et l'Angleterre. En outre, on aurait eu peine, alors, à trouver en Russie, en dehors de l'empereur Nicolas, un seul homme politique qui eût pour le gouvernement de Napoléon III une sympathie réelle; or l'empereur Nicolas n'était plus l'homme que l'Europe avait connu naguère, l'homme qui imposait de vive force ses décisions à son pays. Déjà profondément atteint dans sa santé, et ayant subi dans les dernières années de fortes secousses morales qui avaient abattu sa confiance en lui-même, de réfléchi qu'il avait été, il était devenu hésitant; il s'arrêtait plus facilement aux conseils des uns et des autres; et comme souvent ces conseils étaient divergents, il revenait sur des assurances données ou même des décisions prises. On a voulu voir des preuves de perfidie dans les contradictions assez nombreuses qui furent alors relevées entre les paroles de l'empereur Nicolas et les actes de sa diplomatie1; nous croyons qu'il y eut là beaucoup plus d'incohérence que de perfidie, mais cette incohérence, dont notre récit a déjà noté des exemples, devait aller en s'accroissant jusqu'à l'explosion de la crise finale.
Si le délai fixé à la Porte pour se prononcer sur le projet de note que lui- rapportait M. Balabine avait été prolongé par l'empereur au moment où, par l'in-
1. Le général de Castelbajac lui-même reconnaissait que la politique russe avait toutes les apparences de la perfidie. « La Russie a eu et elle a encore le tort de manquer de franchise et de mettre la finesse, une finesse orientale, à la place d'une habile loyauté, » (Lettre à M. ïhouvenel, 15 juillet 1853.)
termédiaire du général de Castelbajac, il demandait à Napoléon III de peser sur le sultan, cette demande aurait pu être considérée comme un acte de prévenance et d'égard envers la France ; mais dans les conditions où elle se produisait, elle paraissait presque dérisoire. Le messager russe devait arriver à Constantinople le 9 juin; dès le lendemain Réchid Pacha serait en possession de la lettre du comte de Nesselrode, et huit jours après la question aurait été définitivement tranchée. Il n'y avait donc plus le temps matériel pour que des instructions correspondant à la demande de l'empereur Nicolas pussent être utilement envoyées de Paris à l'ambassadeur de France à Gonstantinople ; car à cette époque les lignes télégraphiques ne s'étendaient pas vers l'est de l'Europe plus loin que Berlin et Belgrade. Au surplus, l'empereur Nicolas, à peine sa demande avaitelle été formulée, allait lui-même la contrarier.
Il permettait, en effet, à sa chancellerie, cette chancellerie contre laquelle il venait de témoigner au général de Castelbajac une si grande méfiance, de lancer dans tous les postes diplomatiques russes et de livrer à la publicité une circulaire qui, dans le but de justifier la politique russe dans le Levant, attaquait le rôle de la France et transformait expressément en ultimatum la lettre écrite par M. de Nesselrode à Réchid Pacha. Le rédacteur de cette circulaire, M. Labenski, qui était un catholique polonais1, avait même l'air de vouloir rendre l'Europe responsable de la guerre qui menaçait : « Si le rejet des derniers moyens d'accommodement que nous
1. Il était chargé de la rédaction de toutes les pièces relatives aux lieux saints, et naturellement, pour ne pas être suspect, il exagérait la note orthodoxe et patriotique. Il connaissait très imparfaitement la langue russe; mais à cette époque presque toutes les pièces diplomatiques émanant du ministère russe des affaires, étrangères étaient rédigées en français.
proposons pour résoudre les difficultés qui ont été suscitées dans l'affaire des lieux saints amène des complications compromettantes pour la paix, ce n'est pas sur nous que la responsabilité en devra peser aux yeux du monde *. »
Cependant, tandis que de Pétersbourg partait un ultimatum adressé à la Turquie et que le gouvernement russe annonçait, en cas de résistance de cette dernière, l'occupation militaire des principautés danubiennes, on prenait à Londres et à Paris des décisions graves. Le cabinet anglais, après plusieurs jours d'assez vives discussions, avait fini, le 2 juin, par se mettre d'accord pour l'envoi de la flotte anglaise de Malte à la baie de Bésika, un peu au sud de l'entrée des Dardanelles; elle serait ainsi à portée de se rendre rapidement à Gonstantinople pour y donner, en cas de besoin, un appui effectif au gouvernement ottoman contre des agressions de la Russie2. Aussitôt l'empereur Napoléon III avait suivi le mouvement et fait envoyer à l'escadre française qui stationnait toujours à Salamine l'ordre d'aller à Bésika se placer à côté de la flotte anglaise. Celle-ci prit son mouillage le 13 juin; les Français la rejoignirent le lendemain.
Il était certain qu'en voyant la démonstration faite en sa faveur par l'Angleterre et la France, le gouvernement turc ne prendrait pas au tragique la menace de l'occupation des principautés et continuerait à refuser de signer le projet de note rédigé par le
1. Circulaire du comte de Neseelrode aux agents diplomatiques russes, publiée par le Journal de Saint-Pétersbourg, 11 juin 1853.
2. M. Camille Rousset (Histoire de la guerre de Crimée) dit que Tordre d'appareiller fut envoyé de Londres le 2 juin, à la réception d'un télégramme de Pétersbourg annonçant la décision de la Russie d'occuper les principautés danubiennes. La nouvelle d'une décision prise à Pétersbourg le 30 mai ne pouvait pas, en l'état
• des voies de communication, être parvenue à Londres le 2 juin. Le gouvernement anglais prétendit ne l'avoir connue que le 8 juin.
prince Menchikof. Le 16 juin, en effet, Réchid Pacha, en envoyant à M. Balabine sa réponse à la lettre de M. de Nesselrode, fit savoir à l'envoyé russe que le projet en question ne pouvait être signé; mais, sur le conseil de l'ambassadeur de France, le ministre turc eut soin de faire remarquer dans sa réponse que V « impossibilité réelle » où se trouvait le gouvernement ottoman de déférer aux désirs de la Russie ne devait pas être interprétée comme un refus portant offense à l'empereur Nicolas et impliquant de la part de la Turquie une rupture des relations diplomatiques : au contraire, le gouvernement ottoman, qui n'avait paa à cette époque de représentation diplomatique permanente à Pétersbourg, offrait d'y envoyer un ambassadeur extraordinaire pour y renouer les négociations et chercher, de concert avec le gouvernement russe, un accommodement agréable à l'empereur Nicolas et acceptable pour la Porte1.
"Conformément aux ordres qu'il avait reçus, M. Balabine déclara que cette réponse ne donnait pas satisfaction à son gouvernement; et, en conséquence, le lendemain 17 juin, il ferma le palais de Russie à Péra et partit pour Odessa.
Ce départ était prévu, il n'émut guère à Constantinople. On croyait, en effet, dans cette ville que le
1. Réchid Pacha.au comte de Nesselrode. 16 juin 1853 : « Il est vrai que S. A. le prince Menchikof a, la seconde fois, abrégé la minute du sened qu'il avait donné d'abord, et qu'en donnant à la. fin un projet de note, il a fait quelques changements soit dans les termes, soit dans la rédaction et le titre de la pièce; mais le sens d'un engagemeut s'y trouvait toujours, et comme cet engagement diplomatique ne peut s'accorder ni avec l'indépendance du gouvernement ottoman, ni avec les droits de son autorité souveraine, on ne pourrait donner aux motifs d'impossibilité réelle présentés sur ce point par la Sublime Porte le nom de refus et faire de cela une question d'honneur pour S. M. l'empereur de Russie... J'espère que la cour de Russie appréciera avec un sentiment de confiante considération les intentions sincères et loyales de la Sublime Porte et tiendra compte de l'impossibilité réelle où elle se trouve de déférer aux désirs qui lui ont été exprimés. »
gouvernement russe accueillerait favorablement la proposition de l'envoi à Pétersbourg d'une ambassade ottomane : certaines paroles prononcées par M. Balabine durant le court séjour qu'il venait de faire à Constantinople auraient donné à cet égard grande confiance, entre autres, à l'ambassade de France. Parlant de sa mission avec le premier secrétaire de cette ambassade M. Benedetti, M. Balabine lui avait dit : « Si quelque moyen de sortir dignement de l'embarras actuel était offert à mon gouvernement, je ne doute pas qu'on s'en saisirait avec empressement à Pétersbourg1. » C'est là-dessus que, se rappelant peut-être l'heureux dénouement de la mission confiée en 1849 à Fuad-Effendi, M. de La Cour avait suggéré au gouvernement ottoman l'expédient, déjà mis en avant à Vienne par le comte Buol, de l'envoi d'une ambassade ottomane à l'empereur Nicolas.
Le 16 juin, on apprit à Pétersbourg le départ pour la baie de Bésika des flottes anglaise et française; cette nouvelle portait à l'empereur Nicolas un nouveau coup ; car, bien que les dépêches de son ministre à Londres fissent prévoir que Lord Aberdeen et Lord Clarendon ne pourraient pas résister à la pression de Lord Palmerston et des autres défenseurs de l'indépendance turque2, l'empereur conservait au
1. M. de La Cour à M. Drouyn de Lhuys, 14 juin 1853 : « Parlant, il y a deux jours, à M. Benedetti, avec qui il est depuis longtemps dans des rapports qui permettent plus d'abandon, M. Balabine lui a confie que Ton ne se dissimulait pas, à Pétersbourg, la situation difficile et dangereuse où l'on était arrivé par suite de la tournure que la mission du prince Menchikof avait fini par prendre. Sa conviction à cet égard, a-t-il ajouté, était telle que si quelque moyen de sortir dignement de cet embarras était offert à son gouvernement, il ne doutait pas qu'on ne s'en saisît avec empressement à Pétersbourg. »
2. Le comte de Nesselrode»au baron de Meyendorf, 4 juin 1853: « J'ai reçu une expédition de Brunnow, qui ne me dit rien de bon du côté de l'Angleterre. Elle dépeint l'extrême embarras dans lequel
fond de son cœur l'illusion que le gouvernement anglais se bornerait à laisser Lord Stratford de Redcliffe contrecarrer à sa guise la politique russe à Constantinople, mais ne recourrait pas lui-même à une action effective et déclarée contre cette politique. La déception était d'autant plus amère pour l'empereur que, en dehors de l'envoi simultané des flottes à Bésika, il voyait les deux puissances occidentales se mettre d'accord pour exercer entre lui et la Turquie une intervention diplomatique et que la Prusse et l'Autriche manifestaient de l'inclination à suivre la France et l'Angleterre.
Le gouvernement français, dès qu'il avait compris à quoi tendait vraiment l'ambassade du prince Menchikof, avait dit que la question soulevée, touchant aux « droits souverains du sultan », devait être traitée entre toutes les puissances garantes de ces droits souverains1, et l'Angleterre s'était ralliée à cette opinion. Le roi de Prusse, de son côté, l'avait adoptée, quoique en la transformant d'une manière bizarre correspondant bien à son imagination chimérique : il proposait de confier aux cinq puissances signataires de la convention de 1841 un protectorat collectif de tous les cultes chrétiens en Turquie2. Quant à l'Autriche, tout en ne voulant pas manifes-
vont se trouver Àberdeen et Clarendon par le triste dénouement de la mission de Menchikof. Ils sont tous les deux bien disposés pour nous, mais ne seront plus de force à lutter avec succès contre leurs collègues et l'opinion publique qui, comme vous l'aurez vu par les articles les plus récents des journaux anglais, commence à nous devenir hostile. »