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Convention de Londres du 13 juillet 1841, préambule

2. Voir la correspondance de Frédéric-Guillaume IV avec le ministre de Prusse à Londres, M. de Bunsen, publiée par Léopold de Ranke. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 15 juin 1853 : « Comme s'il ne suffisait pas des propositions saugrenues qui nous arrivent de Londres et de Paris, ne voilà-t-il pas que le roi de Prusse imagine un protectorat de tous les cultes chrétiens dans l'empire ottoman à exercer par les cinq puissances collectivement à Constantinople ! »

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ter hautement sa pensée, elle approuvait aussi là théorie du gouvernement français1; dès le mois d'avril, quand on pouvait croire que les demandes du prince Menchikof ne porteraient que sur les lieux saints, le comte de Buol avait dit au ministre de France à Vienne qu'il convenait d'insister pour la participation des cinq grandes puissances européennes aux négociations, « parce qu'un ou deux cabinets n'ont pas le droit de trancher seuls des questions qui touchent aux intérêts de toute l'Europe* »: Maintenant inquiète des conséquences qui pouvaient résulter d'une action trop véhémente de la Russie, mais désireuse en même temps de ne pas mécontenter cette puissance à laquelle elle avait de grandes obligations, l'Autriche était à la recherche d'un moyen terme qui donnât satisfaction à la Russie et la fit renoncer à toutes mesures coercitives contre la Turquie ; elle se trouverait dès lors dispensée d'avoir à prendre parti dans la campagne diplomatique entreprise par la France et l'Angleterre et à laquelle ses intérêts bien entendus lui conseillaient de s'as* socier.

C'est ainsi qu'elle avait pensé à l'envoi d'une ambassade ottomane à Pétersbourg; mais le gouver* nement russe déclara qu'il ne recevrait celle-ci que si elle avait « le caractère d'une démonstration expia-

1. M. Drouyn de Lhuysau général de Castelbajac, 1er juin 1853 : « Les puissances signataires de la convention du 13 juillet 1841 sont d'accord pour reconnaître que le sens de cette importante transaction s'oppose à ce que la Turquie soit, de la part de l'une d'elles, l'objet d'une agression isolée, et que les affaires d'Orient, pour ne pas devenir l'occasion d'une perturbation générale, doivent être traitées en commun dans des conférences où tous les intérêts seraient examinés et débattus. La Russie peut-elle oublier qu'elle a été en quelque sorte la promotrice de ce traité véritablement conservateur? »

2. En parlant ainsi, le gouvernement autrichien pensait surtout aux droits particuliers que lui avaient reconnus certains traités pour la protection de la religion catholique et des lieux saints de Palestine.

toife1 ». Comme on cherchait à Vienne le moyen de faire fléchir sut ce point le gouvernement russe, le ministre de France, baron de Bourqueney, dans une conversation particulière, indiqua incidemment que l'ambassadeur envoyé par le sultan pourrait apporter signée la note présentée à la Porte par M. Balabine, mais qu'en échange le comte de Nesselrode remettrait à cet ambassadeur une déclaration certifiant que l'empereur Nicolas n'avait jamais voulu rien attenter contre les droits de souveraineté ni contre là dignité du sultan, et promettant qu'il n'y porterait dans l'avenir aucune atteinte. Transmise immédiatement à Pétersbourg par le ministre de Russie, cette suggestion avait tout à fait agréé à l'empereur Nicolas2; la déclaration qu'il donnerait ne serait que la répétition de ce qu'il proclamait et faisait proclamer, depuis l'échec de la mission Menchikof, sur ses intentions à Tégard de la Turquie 3 ; et au contraire, en envoyant «à Pétersbourg un ambassadeur spécialement chargé

1% Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 15 juin 1853 : « Une ambassade turque arrivant ici devrait avoir le caractère d'une démonstration expiatoire. »

2.. Le général de Castelbajac rapportait à M. Drouyn de Lhuys, 27 juin 1853, les paroles que lui avait dites à ce sujet M. de Nesselrode : « Un homme seul, et c'est un de vos ministres, vient d'indiquer un moyen pratique de finir cette grave question. M. de Meyendorf -nous a fait connaître ce moyen proposé par M. de. Bourqueney. Le sultan enverrait à Pétersbourg un ambassadeur ■extraordinaire avec la note signée par Réchid Pacha, à condition qu'en échange je lui remettrais une déclaration par laquelle l'empereur reconnaîtrait qu'il n'a voulu attenter en rien ni aux droits 'de souveraineté ni à la dignité du sultan et qu'il promet de n'y porter jamais aucune atteinte. Nous avons déjà répondu à M. de Meyendorf que nous acceptons complètement ce compromis, et que tout pourrait être promptement et honorablement terminé si le sultan l'acceptait. »

3. Circulaire russe du 11 juin 1853 : « L'examen consciencieux de notre projet de note prouvera qu'il n'a rien qui soit contraire aux droits de souveraineté du sultan, rien qui implique de notre part les prétentions exagérées que nous prête une défianee aussi injurieuse pour nous qu'elle est peu justifiée par nos actes antérieurs. »

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d'y remettre une pièce exigée par la Russie, le gouvernement ottoman se soumettrait d'une manière bien plus éclatante que s'il avait remis cette pièce à Gonstantinople même entre les mains d'un en* voyé russe1.

Il est à peine besoin de dire que M. Drouyn de Lhuys, à qui M. de Bourqueney n'avait même pas jugé utile de faire connaître cette suggestion impromptue, ne donna pas son approbation à celle-ci lorsqu'elle vint à sa connaissance par la voie de Pétersbourg. M. Drouyn de Lhuys, en effet, ne voulait pas favoriser un arrangement direct quelconque entre la Turquie et la Russie ; il tenait à l'intervention dans la négociation des quatre puissances occidentales, et, accusant dès ce moment son penchant pour la politique d'entente entre la France et l'Autriche, il insistait tout particulièrement à Vienne pour que le gouvernement autrichien tînt à Pétersbourg le même langage que la France. Si le prince Schwarzenberg eût encore été vivant et à la tête de la politique extérieure de son pays, il aurait certainement compris que l'intérêt de l'Autriche, vu l'état où se trouvait alors l'Europe, était d'être en bons rapports avec la France bien plutôt qu*avec la Russie2; il aurait sans doute fait partager ce sentiment à l'empereur François-Joseph, malgré l'affection sincère et reconnaissante que celui-ci avait vouée à l'empereur Nicolas , et il serait intervenu énergique-

1. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 23 (?) juin 1853 : « Au fond, ce que Bourqueney a inventé est plus que nous n'avons demandé; mais, venant après l'apparition des flottes anglofrançaises devant les Dardanelles et l'occupation des principautés d'où la retraite de nos troupes en deviendrait nécessairement la conséquence (l'occupation des principautés ne fut décidée que le 24 juin), il n'y a pas de mal que la Porte donne à l'empereur une réparation plus éclatante. »

2. En dehors de ses embarras en Italie, l'Autriche avait alors avec la Suisse de très grosses difficultés, pour l'aplanissement desquelles elle sollicitait l'appui de la France.

ment à Pétersbourg pour mettre fin au conflit entre la Russie et Turquie1. Mais le comte de Buol ne possédait ni la force de caractère ni la hauteur de vues qui distinguaient son prédécesseur; ayant de nombreuses attaches avec la Russie, où pendant deux ans il avait représenté l'Autriche, étant de plus beau-frère du propre ministre de Russie à Vienne3 et très lié avec le comte de Nesselrode, il n'osait, quoique personnellement mal vu de l'empereur Nicolas, s'élever, dans les relations officielles avec la Russie, au-dessus des considérations de famille et d'amitié, ni mettre assez clairement en lumière auprès de son souverain l'empereur François-Joseph la sérieuse opposition d'intérêts qui séparait les deux pays. Pendant toute la crise orientale jusqu'aux derniers jours de la guerre de Crimée, il louvoya avec la Russie comme avec la France et l'Angleterre, ne parlant qu'à demi-mots, se confinant dans des demimesures, bref, mécontentant tout le monde, pour le grand désavantage de son pays3.

Comme la menace lancée par la Russie d'occuper les principautés danubiennes était, au mois de juin 1853, un grave sujet d'appréhension pour l'Autriche, intéressée plus que toute autre puissance à la libre navigation du Danube, le comte de Buol pouvait, ou bien, comme le désirait M. de Nesselrode, agir

1. On a prêté au prince Schwarzenberg un mot qui est devenu célèbre : « L'Autriche étonnera le monde par son ingratitude. » Ce mot dépeint bien la manière détachée dont le prince envisageait les relations de l'Autriche avec la Russie, mais nous n'avons pas retrouvé en quelle occasion il aurait été dit.

2. Le baron de Meyendorf avait épousé la sœur du comte de Buol.

3. M. de Hùbner, dans son journal, dépeignait dans les termes suivants la conduite du gouvernement autrichien pendant le mois de juin 1853 : « Le mois s'est passé dans des tiraillements, des bouderies, des essais faibles et frappés d'avance de stérilité de notre cabinet de concilier les intérêts divers, de déconseiller à la cour de Russie d'entrer dans les principautés, etc. »

à Constantinople sur la Porte pour qu'elle signât la note Menchikof, ou bien déclarer catégoriquement à Pétersbourg que le gouvernement autrichien mettrait obstacle d'une manière quelconque à cette occupation. Il ne prit aucun de ces deux partis et préféra recourir à des expédients intermédiaires.

A la suite du succès qu'avait obtenu à Constantinople la mission du comte de Linange, le gouvernement autrichien avait décidé de rendre à sa représentation diplomatique en Turquie le caractère normal qu'elle n'avait plus depuis 1850, et elle venait de nommer comme internonce le baron de Brûck, ancien ministre du commerce. Celui-ci devait arriver à Cons tantinople avant que ne fût expiré le délai fixé à la Porte par M. Balabine pour signer le projet de note russe, et M. de Buol avait laissé entendre que M. de Brùck avait pour instruction d'engager le gouvernement turc à céder1 ; or il n'en était rien : M. de Brùck, arrivé à Constantinople le 14 juin, fut consulté par Réchid Pacha, qui ne donna sa réponse à M. Balabine que le 16; or M. de Brùck n'aborda le sujet ni auprès de Réchid Pacha, ni auprès du sultan, par qui il fut reçu en audience dès son arrivée ; et cette abstention fut vivement ressentie à Pétersbourg ?.

1. M. Drouyn de Lhuys avait été, lui aussi, induit en erreur sur ce point; il écrivait le 18 juin à M. de La Cour : « Les instructions de M. de Brùck lui enjoignent de conseiller au Divan de ne pas repousser la dernière demande du cabinet de Saint-Pétersbourg. M. le comte de Buol a cru sans doute devoir donner à la Russie cette preuve de bon vouloir sur les résultats de laquelle, d'ailleurs, il ne se faisait pas d'illusion; et il est à penser que l'Autriche, après cette démarche, reprendra une attitude plus ferme et plus décidée. »

2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 25 juin 1853 : « Je ne comprends pas l'attitude de Brùck qui était arrivé à Constantinople deux jours avant la remise de la réponse à Balabine, que Réchid a consulté, qui a eu une audience du sultan et qui n'a pas su dire aux Turcs : « Signez la note, ou bien vous aurez ce affaire à l'Autriche. » Voilà le langage qu'Ozérof a tenu lorsque Linange a paru à Constantinople. Nous aurons beau, mon cher

Tandis que l'Autriche se taisait à Constantinople, elle ne faisait pas à Pétersbourg preuve de plus de décision. Le comte de Buol y demandait, non pas une renonciation au projet de faire entrer des troupes russes dans les principautés, mais un simple ajournement, et pour faire valoir sa démarche, il ne mettait en avant que la menace suivante : si la Russie passe outre, « il sera difficile à l'Autriche de se refuser à la longue aux instances de la France et de l'Angleterre », qui cherchent à soumettre le conflit russo-turc à une conférence des quatre puissances occidentales1.

Cette faible menace du comte de Buol arriva à Pétersbourg le 24 juin, le jour même où y parvenait de Constantinople le refus de Réchid Pacha; et, comme de raison, elle ne fut d'aucun effet sur le gouvernement russe ; l'empereur Nicolas envoya incontinent au prince Michel Gortchakof, qui avait pris le commandement des troupes massées en Bessarabie, l'ordre de franchir le Pruth. Comme le disait M. de Nesselrode, « pour obtenir un ajournement de l'occupation des principautés, il fallait s'y prendre tout autrement ».

A Pétersbourg, l'empereur Nicolas était peut-être seul à avoir cru, jusqu'à l'arrivée de la nouvelle contraire, que le gouvernement turc céderait à ses injonctions; il fut « profondément peiné » de cette déception', et, tout en exécutant les menaces qu'il

ami, rendre des services aux autres, jamais il n'y aura de véritable réciprocité de leur part. »

1. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 25 juin 1853.

2. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 15 juiu 1853 : « Un homme considérable qui arrive de Péterhof, où il a. passé plusieurs jours dans l'intimité de la cour, me communique les renseignements suivants : ... l'empereur a des espérances de paix et s'attend à l'acceptation de la note par Réchid Pacha. » — Le même au même, 1er juillet 1853 : « L'empereur ne pouvait croire à un refus définitif, et il en a été vivement étonné et profondément

avait faites, il voulut cacher pendant trois jours la nouvelle à son peuple, puis, le 28 juin, il lança, pour la publier, un de ces manifestes retentissants dans lesquels il se complaisait et dont l'effet sur le peuple russe était immanquable :

« Il est à la connaissance de nos fidèles et bienaimés sujets que, de temps immémorial, nos glorieux prédécesseurs ont fait vœu de défendre la foi orthodoxe. Depuis l'instant où il a plu à la divine Providence de nous transmettre le trône héréditaire, l'observation de ce devoir sacré, qui en est inséparable, a constamment été l'objet de nos soins et de notre sollicitude. Basés sur le glorieux traité de Kaïnardji, confirmés par les transactions solennelles conclues postérieurement avec la Porte ottomane, nos soins et notre sollicitude ont toujours eu pour but de garantir les droits de l'Eglise orthodoxe. Mais, à notre profonde afflictioh, malgré tous nos efforts pour défendre l'intégrité des droits et privilèges de notre Eglise orthodoxe, dans ces derniers temps de nombreux actes arbitraires du gouvernement ottoman ont porté atteinte à ces droits et menaçaient enfin d'anéantir complètement tout l'ordre de choses sanctionné par les siècles et si cher à la foi orthodoxe.

« Nos efforts pour détourner la Porte d'actes semblables sont restés infructueux, et même la parole solennelle que le sultan nous avait donnée en cette occasion n'a pas tardé à être Violée. Après avoir épuisé toutes les voies de la persuasion et tous les moyens d'obtenir à l'amiable la satisfaction due à nos justes réclamations, nous avons jugé indispensable de faire entrer nos troupes dans les principautés danubiennes, afin de montrer à la Porte où peut la

peiné. « Qu'allons-nous faire maintenant? » a»t-il dit à un pernage considérable de son intimité, »

conduire son opiniâtreté. Toutefois, même à présent, notre intention n'est point de commencer la guerre. Par l'occupation des principautés nous voulons avoir entre les mains un gage qui nous réponde en tout état de cause du rétablissement de nos droits.

a Nous ne cherchons point de conquêtes, la Russie n'en a pas besoin. Nous demandons qu'il soit satisfait à un droit légitime si ouvertement enfreint. Nous sommes prêts même dès à présent à arrêter le mouvement de nos troupes si la Porte ottomane s'engage à observer religieusement l'intégrité des privilèges de l'Eglise orthodoxe. Mais si l'obstination et l'aveuglement veulent absolument le contraire, alors, appelant Dieu à notre aide, nous nous en remettrons à Lui du soin de décider de notre différend, et, pleins d'espoir en sa main toute-puissante, nous marcherons à la défense de la foi orthodoxe. »

Le 3 juillet, les troupes russes commençaient à passer le Pruth, et le 6 le prince Gortchakof faisait son entrée dans Bucarest.

Pour annoncer ces événements, le manifeste de l'empereur Nicolas aurait dû suffire; pourquoi la chancellerie impériale chercha-t-elle à les expliquer par une circulaire adressée à tous les postes diplomatiques russes, et pourquoi l'empereur permit-il que cette circulaire fût publiée dans le Journal de Saint-Pétersbourg et lue au peuple par les popes dans toutes les églises de Russie ? Elle était pourtant l'œuvre d'un de ces esprits « outrés » qu'il avait, il y a quelques jours, si âprement jugés dans son entretien confidentiel avec le général de Gastelbajac et dont il avait recommandé de se défier1. L'influence

1. Le rédacteur était M. Séniavine, adjoint du comte de Nesselrode au ministère des affaires étrangères, « un ultrarusse, un ultragrec, un esprit raide et étroit, prenant la subtilité et la finesse pour de l'habileté ». (Le général de Gastelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 16 juillet 1853.)

du parti belliqueux amena l'empereur à commettre cette inconséquence1, d'autant plus grave que le rédacteur, perdant la saine notion des faits, s'attaquait à la France et à l'Angleterre; il prétendait justifier l'occupation des principautés comme une riposte à l'envoi à Bésika des flottes anglaise et française; c'était, disait-il, une simple « prise de position militaire » que commandait à la Russie « l'occupation maritime » effectuée par les deux puissances occidentales « dans les parages de Constantinople2 ».

En lisant ce hardi travestissement des faits, le général de Gastelbajac eut un mouvement de révolte : « Jusqu'à présent, écrivit-il à M. Drouyn de Lhuys, j'ai été un ultrapartisan de la paix et je le suis encore, mais je ne lui sacrifierai jamais l'honneur national, et je trouve que par sa dernière circulaire la chancellerie russe l'a mis imprudemment en jeu; nous ne pouvons pas honorablement et politiquement rester sous le coup de ses paroles agressives, et il faut y répondre par l'entrée de notre flotte dans les Dardanelles, si la flotte anglaise doit nous y suivre, comme je l'espère. Je conseillerais d'autant plus cet acte de vigueur qu'il sera décisif et que probablement il amènera plutôt la paix que la guerre. »

Le conseil du général de Castelbajac concordait sans doute avec l'opinion de certains hommes d'État français, mais il ne pouvait pour le moment agréer à l'empereur Napoléon; celui-ci, en effet, avait pris à cœur la demande que lui avait adressée

1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 16 juillet 1853 : « C'est la première fois, dit-on, que l'empereur s'est laissé influencer par sa famille et ses courtisans. »

2. M. de Nesselrode, devenu aussi ardent que ses subordonnés, écrirait le 2 juillet à son ami le baron de Meyendorf : « Nous ne reculerons plus devant une démonstration comminatoire des puissances maritimes (allusion à l'affaire des réfugiés en 1849); elles occupent la mer, et nous la terre; la retraite doit être simultanée. »

le 4 juin l'empereur Nicolas de s'interposçr auprès du gouvernement turc pour obtenir satisfaction à la Russie, et il s'était mis à chercher une combinaison transactionnelle qui fût acceptable pour les deux adversaires; il préludait ainsi aux tentatives de médiation dont, pendant tout son règne, il eut la malheureuse passion. Il lui importait par conséquent d'éviter un éclat qui risquât de rendre tout à fait intraitable l'empereur Nicolas. D'ailleurs l'action de la France dans le Levant était subordonnée à celle de l'Angleterre ; et l'on apprit bien vite que le cabinet britannique ne considérait pas l'occupation des principautés comme un cas de guerre pour la Turquie, et qu'il avait recommandé à Lord Stratford de Redcliffe de ne point appeler la flotte anglaise de Bésika, à moins que Gonstantinople ne fût manifestement menacée par une attaque russe.

Dans ces conditions, à moins de laisser passer comme une attaque sans portée les assertions de la circulaire russe, ce qui répugnait à son animosité contre la Russie, M. Drouyn de Lhuys devait se borner à remettre les faits sous leur vrai jour; le directeur politique, M. Thouvenel, fut chargé de ce soin, et quoique, dans le fond de sa pensée, il trouvât fâcheuse cette polémique, il s'acquitta de sa tâche d'une manière magistrale sous la forme d'une dépêche officielle adressée au général de Castelbajac et qui fut publiée le 17 juillet dans le Moniteur1.

Exposant la situation qui existait au moment de

1. M. Thouvenel au général de Castelbajac, 15 juillet 1853 : a La dépêche farouche que nous vous envoyons est expédiée aujourd'hui sous forme de circulaire à tous nos agents, et le Moniteur de dimanche prochain la reproduira. L'empereur Nicolas vous parlait l'autre jour de l'âpreté des chancelleries. C'est la sienne qui a piqué la nôtre au jeu, et notre honneur nous commandait de répondre. Cette passe d'armes dont nous n'avons pas pris l'initiative est fâcheuse, mais elle ne change pas le fond des sentiments, et nous désirons toujours la paix. »

l'envoi des deux flottes à Bésika, M. Thouvenel écrivait : « La question qui pouvait se posera l'improviste à Constantinople, c'était celle de l'existence même de l'empire ottoman, et jamais le gouvernement de Sa Majesté Impériale (Napoléon III) n'admettra que de si vastes intérêts se trouvent en jeu sans revendiquer aussitôt la part d'influence et d'action qui convient à sa puissance et à son rang dans le monde. A la présence d'une armée russe sur les frontières de la Turquie, il avait le droit et le devoir de répondre par la présence de ses forces navales à Bésika, dans une baie librement ouverte à toutes les marines et située en deçà des limites que les traités défendent de franchir en temps de paix. » Examinant ensuite le reproche de provocation que la circulaire russe avait formulé contre la France et l'Angleterre, M. Thouvenel protestait énergiquement : « Non, général, je le dis avec toute la puissance de la conviction, le gouvernement français n'a nul reproche à se faire ; il repousse du fond de sa conscience, non moins que devant l'Europe, la responsabilité qu'on lui impute, et, fort de sa modération, en appelle sans crainte à son tour au jugement des cabinets. Sauf le but différent des deux démonstrations1, il y avait peut-être une sorte d'analogie dans les situations respectives quand l'armée russe se tenait sur la rive gauche du Pruth et quand les flottes de France et d'Angleterre jetaient l'ancre à Bésika. Cette analogie a disparu depuis le passage de la rivière qui forme la limite de l'empire russe et de l'empire ottoman; M- le comte de Nesselrode, d'ailleurs, semble le reconnaître, quand il suppose déjà les escadres en vue même de Constantinople et représente comme une compensation nécessaire à ce qu'il appelle notre

1. La concentration des troupes russes en Bessarabie avait pour but d'intimider la Turquie; l'envoi des flottes à Bésika avait pour but de la rassurer.

occupation maritime, la position militaire prise par les troupes russes sur les bords du Danube. Les forces anglaises et françaises ne portent, par leur présence en dehors des Dardanelles, aucune atteinte aux traités existants; l'occupation delà Valachie et de la Moldavie, au contraire, constitue une violation manifeste de ces mêmes traités... De quel droit, général, les troupes russes ont-elles passé le Pruth, si ce n'est du droit de la guerre? d'une guerre, je le reconnais, dont on ne veut pas prononcer le vrai nom, mais qui dérive d'un principe nouveau fécond en conséquences désastreuses, que l'on s'étonne de voir pratiquer pour la première fois par une puissance conservatrice de l'ordre européen à un degré aussi éminent que la Russie, et qui n'irait à rien de moins qu'à l'oppression en pleine paix des États faibles par les États plus forts qui sont leurs voisins. L'intérêt général du monde s'oppose à l'admission d'une semblable doctrine, et la Porte en particulier a le droit incontestable de voir un acte de guerre dans l'envahissement de deux provinces qui, quelle que soit leur organisation spéciale, font partie intégrante de son empire1. Elle ne violerait donc pas plus que les puissances qui viendraient à son aide le traité du 13 juillet 1841, si elle déclarait les détroits des Dardanelles et du Bosphore ouverts aux escadres de France et d'Angleterre. »

Une copie de cette dépêche fut officiellement remise au comte de Nesselrode parle général de Gastelbajac; en même temps, Sir Hamilton Seymour déclarait au chancelier, sur Tordre de Lord Glarendon, que le

1. Contrairement à cette opinion, Lord 'Aberdeen avait dit au baron de Brunnow que le gouvernement anglais ne considérait pas l'occupation des principautés comme un casus belli. Mais le 18 juillet, après la publication de cette dépêche française, Lord Clarendon déclara à la Chambre des Lords que le gouvernement britannique partageait tous les sentiments qui s'y trouvaient exprimés»

gouvernement anglais n'admettait pas l'assimilation, mise en avant par la circulaire russe, entre la présence des flottes à Bésika et l'occupation des principautés, et que par conséquent il n'accepterait pas que la Russie posât jamais comme condition préalable de la cessation de cette occupation, le rappel des flottes hors des eaux ottomanes1. En somme, les deux puissances, tout en témoignant, sous une forme plus vive chez la France que chez l'Angleterre, leur désapprobation de la démonstration militaire russe, la laissaient s'accomplir sans y riposter par un acte.

Le gouvernement ottoman, de son côté, ne s'opposa pas effectivement à la marche des troupes russes; il se borna à envoyer aux diverses puissances une protestation, d'ailleurs très diffuse et qu'il accompagnait de nouvelles assurances sur son désir de conciliation : « Le sultan, disait-il, est toujours désireux d'aller au-devant de toute réclamation fondée de la cour de Russie. »

1. Le comte Walewski à M. Drouyn de Lhuysr 14 juillet 1853 : t Lord Clarendon m'a dit qu'il avait écrit à Sir Hamilton Seymour de bien faire comprendre à M. de Nesselrode que s'il tenait véritablement à une solution pacifique, il était essentiel qu'il fit complète abstraction de la singulière prétention mise en avant dans sa circulaire de ne faire évacuer les principautés que lorsque les flottes combinées auraient quitté la baie de Bésika. « Pour notre « part, a ajouté lord Clarendon, nous ferions plutôt vingt fois la « guerre que de laisser établir un pareil principe. »

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