Le général Le Flô à M. Bastide, 11 novembre
certain que l'élu du peuple serait le prince Louis- Napoléon. Cette perspective ne pouvait plaire à l'empereur Nicolas : les antécédents du prince lui faisaient craindre, en effet, que, devenu chef de l'État français, celui-ci n'usât de son pouvoir pour fomenter le trouble dans les pays monarchiques, et qu'il ne cherchât surtout à nuire à la Russie, cause principale de la ruine de son oncle Napoléon Ier. En reconnaissant la République, l'empereur courait le risque de se trouver, dans peu de semaines, en relations officielles avec le prince, et c'est une éventualité qu'à ce moment il voulait à tout prix éviter. A la demande du général Le Flô, le chancelier répondit donc par un refus. « En présence, déclarat-il, des événements qui peuvent surgir du fait de l'élection du président de la République, en présence de la politique nouvelle et des principes nouveaux qui peuvent être la conséquence de cette élection, en présence surtout de l'éventualité du choix du prince Louis, le gouvernement russe est forcé de s'abstenir quant à présent, afin de ne pas se voir réduit à rappeler dans un mois l'agent qu'il accréditerait officiellement aujourd'hui à Paris. »
Au fond, le général Le Flô était exactement dans les mêmes sentiments que l'empereur : partisan déclaré du général Cavaignac, il voyait avec effroi s'accroître les chances du prince Louis et se demandait ce que réservait l'avenir. Mais, homme de devoir, il ne pouvait hésiter sur la conduite à tenir. Il fit donc remarquer au chancelier, en termes que lui-même reconnaît avoir été fort vifs, « que répondre ainsi c'était réduire fâcheusement une question de dignité et de convenance d'État à État à une très secondaire question de personnes; que les raisons alléguées n'étaient pas suffisantes pour justifier un pareil manquement à une parole donnée; que le gouvernement français n'admettait pas qu'on pût
hésiter et qu'il réclamait sa reconnaissance, non pas comme une faveur, mais comme un droit1 ». Puis le général rappela que son envoi à Pétersbourg avait eu lieu, pour ainsi dire, à la demande du gouvernement impérial, puisqu'il n'avait été décidé qu'à la suite de la lettre de félicitations adressée au général Gavaignac par le chancelier d'après l'ordre de l'empereur, et des ouvertures faites à Naples à la légation de la République par le ministre de Russie.
Le comte de Nesselrode essaya de contester la portée que son bouillant interlocuteur attribuait à ces deux démarches; mais le général ne lui laissa pas la liberté d'épiloguer sur des faits acquis. Rompant alors la discussion sur ce point, le chancelier formula cette phrase, qui résumait bien le sentiment du gouvernement impérial : « Nous avons peur du prince Louis, nous croyons que son élection amènera la guerre, et nous nous abstenons. »
Dans son rapport à M. Bastide, le général dit qu'au sortir de cet entretien, il pensa un moment à demander ses passeports et à quitter Pétersbourg dans les quarante-huit heures. Mais il se ravisa, se leurrant sans doute encore de l'espoir que le général Cavaignac serait l'élu du suffrage universel et que la situation, un moment compromise, redeviendrait ainsi excellente1.
1. C'est sans doute à la suite d'une sortie de cette nature que M. de Nesselrode, un peu agacé, envoyait à son gendre l'appréciation suivante : « Le général Le Flô est un brave homme, mais un véritable troupier dans toute la force du terme, et me faisant, dès lors, souvent regretter l'excellent Rayneval (ancien chargé d'affaires de France à Pétersbourg, et alors ministre à Naples). » (Comte de Nesselrode au comte Chreptovitch, 22 novembre 1848. Lettres et Papiers du chancelier comte de Nesselrode.)
2. Le général Le Flô à M. Bastide, 30 novembre 1848 : « Je n'exagère pas en disant que les élections du 10 décembre ne produisent ici pas moins d'agitation et d'inquiétude qu'elles n'en excitent en France. Tous les vœux, toutes les sympathies, sans aucune exception, sont pour le chef du pouvoir exécutif actuel... J'ai vu le
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On sait quelle dure désillusion lui apporta le scrutin du 10 décembre. Le prince Louis fut élu par plus de cinq millions de suffrages, tandis que le général Cavaignac n'en réunissait pas un million et demi. Pas un moment, le général Le Flô ne voulut être le représentant de celui que, dans sa correspondance, il appelle toujours M. Louis Bonaparte. Dès qu'il fut informé du résultat du scrutin, il envoya à Paris sa démission de ministre plénipotentiaire1. Elle fut immédiatement acceptée, et le général passa alors sa iAission au premier secrétaire d'ambassade qui l'avait accompagné, le marquis de Ferrière le Vayer*.
Quoique démissionnaire, le général Le Flô resta cependant encore plus d'un mois en Russie. La raison de cette prolongation de séjour est que l'empereur lui avait annoncé qu'avant son départ un dîner aurait lieu en son honneur au Palais d'Hiver. Par suite d'une indisposition de l'impératrice, puis de la rougeole qui s'attaqua à un des jeunes grands-ducs, ce dîner ne put avoir lieu, mais l'empereur voulut avoir au Palais une dernière conversation avec le général, afin de bien montrer l'estime personnelle dans laquelle il le tenait.
Cette conversation eut lieu le 11 février. L'empereur y parla avec faveur de la République. Il déclara « qu'il reconnaissait pleinement à la France le droit de se gouverner comme elle le voulait, et même qu'à son avis, dans les circonstances présentes, aucune
comte de Nesselrode il y a trois jours : comme tout le monde, il m'a longuement parlé des prochaines élections, et il m'a exprimé son regret qu'elles fussent venues jeter une sorte de gêne entre nous... au moment surtout où nous étions si près de nous entendre complètement et de rétablir de solides et officielles relations entre nos deux gouvernements. »
1. C'est le titre que le général Le Flô avait reçu en entrant dans le service diplomatique.