‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 93 sur 112 · M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 1er juillet · texte numérisé non relu

M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 1er juillet

Lk FRANCE ET LA RUSSIE 4l7

Malgré cette remarque, l'empereur Nicolas manifesta une réelle satisfaction de la communication que venait de lui faire le général; il déclara que, à première vue, la note qui lui était soumise lui paraissait pouvoir être acceptée, moyennant peut-être quelques modifications, et qu'il croyait qu'elle offrait, pour terminer les difficultés pendantes, une solution préférable à l'échange de pièces prévu dans le projet de M. de Bourqueney ; mais, avoua l'empereur, « j'ai aussi demandé au gouvernement autrichien ses bons offices; j'attends de Vienne une proposition, et je ne pourrai vous répondre définitivement qu'après avoir examiné cette proposition en regard avec la vôtre * . »

Il faut dire, en effet, que, peu de jours après avoir fait appel à l'entremise de l'empereur Napoléon, l'empereur Nicolas avait, sous la pression de M. de Nesselrode, demandé également au gouvernement autrichien de travailler à amener un accommodement entre la Turquie et la Russie. Le gouvernement autrichien, très désireux d'empêcher l'occupa^ tion des principautés, qui, quoique décidée, n'avait pas encore été exécutée, avait accepté avec empressement la demande de l'empereur Nicolas, et M. de Nesselrode avait indiqué comme but à atteindre l'acceptation par la Porte de ce qu'il persistait à appeler

1853 : « Sa Majesté Impériale apprécie à toute leur valeur les sentiments dont l'empereur Nicolas lui a fait parvenir l'expression par votre organe, et elle croit y répondre en cherchant elle-même les moyens d'empêcher que les incidents qui se sont produits à Constantinople ne troublent les relations d'amitié et de confiance qu'elle a à cœur de maintenir intactes entre les deux couronnes. » 1. Le généraldeCastelbajacàM.Drouyn deLhuys, 9 juillet 1853 : « L'empereur Nicolas a reçu avec reconnaissance et satisfaction la communication que je lui ai faite; il croit que la proposition pourrait être adoptée avec quelque modification, .et il semble la préférer à celle de M. de Bourqueney. Mais il en attend une autre de Vienne et ne pourra répondre définitivement qu'après avoir examiné l'une et l'autre. »

le projet Bourqueney, c'est-à-dire la signature par le gouvernement ottoman de la note présentée par le prince Menchikof, l'envoi de cette note à Pétersbourg par un ambassadeur extraordinaire, et la remise en retour à celui-ci d'une déclaration garantissant le respect par la Russie de la souveraineté et de la dignité du sultan1. M. de Buol avait consenti à soutenir ce projet à Constantinople, en se réservant toutefois d'apporter à la note Menchikof des modifications en nombre suffisant pour que la Porte, si elle se pliait à la signer, n'eût pas l'air de se rétracter2; telles étaient les conditions dans lesquelles le ministre autrichien des affaires étrangères avait invité l'internonce M. de Brûck à négocier avec la Porte3. Mais M. de Brûck s'était heurté à Constantinople à toutes sortes de contretemps et de difficultés ; une émeute éclatée à Smyrne et qui avait coûté la vie à un officier de la marine de guerre autrichienne4, puis une crise ministérielle qui avait failli

1. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 23 juin 1853 : a L'empereur approuve la proposition de Bourqueney. Rien de mieux que de la faire adopter par la Porte. » Le même au même, 25 juin : « Ce que Bourqueney a proposé est toujours ce qu'il y a de mieux. Faites ce que vous pourrez pour faire accepter cette proposition; si l'Autriche y insiste fortement à Constantinople, elle ne sera pas rejetée par la Porte. »

2. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 15 juillet 1853 : « M. de Buol reconnaît la convenance d'apporter au projet de note présenté par M. le prince Menchikof des modifications de style suffisantes pour sauvegarder la dignité de la Porte et expliquer son changement de résolution. »

3. M. de La Cour à M. Drouyn de Lhuys, 24 juin 1853 : « Un conseiller d'ambassade arrivé de Vienne il y a trois jours a apporté au baron de Brûck des instructions aux termes desquelles il doit s'efforcer de la manière la plus amicale d'amener Kéchid Pacha à se prêter à une tentative de rapprochement. »

4. Le 23 juin, une émeute dirigée particulièrement contre les Autrichiens eut lieu à Smyrne, à la suite d'un enlèvement comploté contre un réfugié hongrois par le consul d'Autriche, et de l'emprisonnement de ce réfugié à bord d'un navire de guerre autrichien, à l'ancre dans le golfe. Un officier et un matelot du navire autrichien furent tués.

éloigner Réchid Pacha du ministère des affaires étrangères1, arrêtèrent les négociations de M. de Brùck; celles-ci étaient d'ailleurs contrariées par l'ambassadeur d'Angleterre, hostile par principe à tout accommodement dont il n'aurait pas pris l'initiative8; enfin, parmi les Turcs, le parti de la résistance croissait de jour en jour en force et en nombre, la présence des flottes française et anglaise à Bésika lui était un encouragement, et l'occupation par la Russie des principautés danubiennes, en l'offensant, F avait rendu opiniâtre. Bref, la négociation engagée par M. de Brûck traînait en longueur, et les nouvelles favorables que M. de Nesselrode s'attendait à recevoir incessamment du gouvernement autrichien tardaient à venir*.

Par contre, sur ces entrefaites il arriva de Vienne à Pétersbourg un aide de camp de l'empereur François-Joseph, le comte Gyulay, ancien ministre de la guerre, qui apportait de la part de son souverain une communication de nature toute différente. Officiellement le comte Gyulay, qu'accompagnaient

1. Le sultan, dans un de ces accès d'ivresse auxquels, prétendait-on, il était sujet, avait révoqué le grand vizir et le ministre des affaires étrangères; revenu à la sobriété, il les réintégra dans leurs postes; mais Réchid Pacha se sentait peu sûr de sa situation.

2. M. de La Cour à M. Drouyn de Lhuys, 14 juillet 1853 : « L'ambassadeur d'Angleterre, qui n'a jamais goûté le projet autrichien, ne fait pas de grands efforts pour stimuler Réchid Pacha et le décider à entrer dans cette voie. Il lui semble toujours que la Porte, de même que les puissances qui se sont, sans hésiter, prononcées pour elle dans le débat actuel, affaibliraient la force de la position morale qu'elles ont su prendre et feraient douter du mérite de la cause qu'il s'agit de soutenir si elles laissaient voir à tout propos un désir de s'accommoder. »

3. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 16 juillet 1853 : « M. de Nesselrode, que je n'ai pu voir qu'hier, m'a dit qu'il n'avait pas encore reçu la réponse de M. de Buol au sujet de ses démarches de conciliation auprès de la Porte : c'est M. de Brûck qui en est directement chargé, et c'est le projet Bourqueney quand même qu'il a présenté au Divan, qui délibérait et n'avait encore rien décidé au départ du dernier courrier. »

420 LES ÔRÎGÎNES bE LA GtîE&RE DE CRIMEE

cinq officiers de l'armée autrichienne, venait pour assister aux manœuvres de Krasnoé-Gélo1; en réalité, il était chargé, puisqu'il était trop tard pour arrêter l'entrée des troupes russes dans les principautés, de prier l'empereur Nicolas de circonscrire les effets et surtout la durée de l'occupation militaire de celles-ci2.

Cette communication du comte Gyulay, que vint, d'ailleurs, appuyer une dépêche du comte de Buol critiquant l'occupation des principautés et engageant à l'abréger, fut mal accueillie par l'empereur Nicolas ; il se demanda s'il ne convenait pas, sans attendre le résultat des bons offices de l'Autriche, d'accepter la proposition de l'empereur Napoléon. Mais avant de prendre sa résolution, il fit venir à Péterhof, pour les consulter, M. de Nesselrode et son adjoint, M. Séniavine. Or ces deux hommes d'Etat, le second avec peut-être encore plus de violence que le premier, détestaient l'empereur Napoléon et abominaient l'idée qu'il pût devenir arbitre dans un différend entre leur empereur et la Porte; M. de Nesselrode n'avait pas dissimulé au général de Castelbajac son senti-

1. M. Camille Roussel place au 24 juin l'arrivée du comte Gyulay; c'est la date en vieux style : le comte Gyulay arriva le 6 juillet et se rendit aussitôt à Péterhof auprès de l'empereur Nicolas.

2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 9 juillet 1853 : « J'ai eu beaucoup de plaisir en renouvelant connaissance avec le comte Gyulay... Quoiqu'il n'ait été envoyé ici que pour les manœuvres, j'espère faire de bonnes affaires avec lui. » Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 16 juillet 1853 : a Le général Gyulay est arrivé depuis quelques jours de Vienne, avec un général-major, un colonel et trois officiers pour assister aux manœuvres de Krasnoé. Il n'a pas de mission diplomatique, officielle du moins; c'est ce qu'il dit et ce que M. le comte de Buol a écrit à M. de Lebzeltern, en ajoutant cependant qu'il a mis M. de Gyulay au courant de la position politique pour qu'il pût en causer avec l'empereur Nicolas; et il a, en outre, pour ce souverain une lettre de l'empereur d'Autriche, qui le lui recommande comme un homme distingué ayant toute sa confiance. »

ment bien arrêté à cet égard1; et il n'en avait pas varié, quoique, selon son expression, il eût été « mis hors des gonds » par les dernières dépêches que lui avait communiquées le chargé d'affaires d'Autriche2; dans ces dépêches non seulement le comte de Buol, comme nous l'avons dit, réclamait la limitation de l'occupation des principautés, mais encore il se plaignait de ce que le gouvernement russe, par ses déclarations et ses circulaires, changeât sans cesse l'état de la question d'Orient et paralysât ainsi les efforts tentés par le gouvernement autrichien à Gonstantinople pour amener une conciliation entre la Turquie et la Russie8.

Pendant trois jours l'empereur Nicolas garda à Péterhof ses deux conseillers et examina à laquelle des trois puissances qui voulaient bien s'entremettre il convenait désormais de se confier. A la suite de l'Autriche et de la France, l'Angleterre, en effet, avait elle aussi soumis à Pétersbourg l'idée d'un mode d'accommodement; elle pensait à la signature

1. « L'empereur, avait dit M. de Nesselrode, ne peut pas accepter un arbitrage pour un différend qui ne concerne que lui et le sultan, et qui ne ressort nullement du traité de 1841. » (Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 27 juin 1853).

2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 16 juillet 1853 : « Je dois vous avouer que les dépêches de Buol m'ont mis hors des gonds; par là vous pouvez juger de la fâcheuse impression qu'elles ont produite plus haut, a

3. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 16 juillet 1853 : c Le baron de Lebzeltern a reçu du comte de Buol une dépêche qui a déplu au cabinet russe ; il (le comte de Buol) s'y plaint de ce que le langage de ce dernier et ses écrits changent sans cesse l'état de la question et paralysent le bon vouloir de l'Autriche pour les démarches de conciliation dont elle s'est chargée. » Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 18 juillet 1853 : c Lebzeltern n'a rien eu de plus pressé que de courir chez Castelbajac et chez Seymour pour leur communiquer la dépêche de Buol du 6 juillet, et ceux-ci maintenant chantent victoire, car ils ont toujours cherché à accréditer l'opinion que, dans cette nouvelle phase de la crise orientale, le cabinet autrichien était pour eux, et non pour nous. »

d'une convention codifiant tous les articles relatifs aux droits de protection religieuse de la Russie, qui se trouvaient épars dans les différents traités antérieurement conclus par celle-ci avec la Porte ottomane1. Bien qu'un projet formel de convention n'eût pas encore été remis par l'Angleterre, l'annonce faite par cette puissance aurait dû suffire pour déterminer le gouvernement russe à l'employer dorénavant comme médiatrice, de préférence aux deux autres puissances en cause; la Russie certainement aurait eu, dans la discussion des termes du projet anglais, à faire un certain nombre de concessions; mais, en revanche, les avantages qu'elle aurait gagnés promettaient d'être considérables; ainsi l'accord qu'elle aurait conclu aurait été un traité, c'est-à-dire aurait reçu la forme qu'elle avait réclamée dans le début et que le prince Menchikof avait dû abandonner comme trop solennelle; puis, traitant avec l'Angleterre, elle en aurait fini avec la redoutable hostilité de Lord Stratford de Redcliffe; enfin, elle avait de grandes chances d'étouffer le germe de cette alliance anglo-française dont elle devait déjà entrevoir toutes les conséquences périlleuses pour ses intérêts. La diplomatie française, plus perspicace en cette occasion que les hommes d'Etat russes, avait senti, dès qu'elle avait eu connaissance du projet anglais, de quel danger était menacé son espoir d'une alliance avec l'Angleterre; aussi s'était- elle hâtée de faire savoir à Londres qu'elle ne tenait nullement à maintenir à l'ordre du jour sa propre note

1. Le comte WalewskiàM. Drouyn deLhuys, 24 juin 1853: a Lord Clareudon vient de me dire que lord Cowley vous communiquerait uq plan de conduite qu'on pourrait conseiller à la Porte d'accepter. Ce plan consisterait dans l'envoi d'un ambassadeur turc à Saint- Pétersbourg, chargé d'offrir la signature d'un traité dont les termes seraient calqués sur le texte des articles concernant la protection promise aux chrétiens dans les différents traités conclus antérieurement entre la Porte ottomane et la Russie. »

transactionnelle, et qu'elle donnait, au contraire, son entier assentiment au projet mis en avant à la dernière heure par le gouvernement britannique1.

M. de Nesselrode était trop intelligent pour ne pas se rendre compte des grands avantages de la proposition anglaise8; mais il crut qu'on pouvait sans inconvénient en ajourner l'examen jusqu'à l'arrivée du texte précis, et pour le moment il s'occupa seulement de faire rejeter par l'empereur Nicolas la proposition française et de conserver à l'Autriche la mission de réaliser l'accommodement désiré avec la Turquie. Le chancelier et son adjoint, M. Séniavine, ne paraissent pas avoir obtenu facilement gain de cause; l'empereur, en effet, était mécontent des allures indépendantes que prenait vis-à-vis de lui la politique autrichienne 3 ; il finit cependant par céder à la pression de ses deux conseillers, mais en leur prescrivant de témoigner au général de Gastelbajac la gratitude que lui avait inspirée l'empressement de l'empereur Napoléon à se montrer aussi serviable4. Là encore, M. de Nesselrode faisait commettre à son maître une faute réelle ; il eût, en effet,

1. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 15 juillet 1853 : « Nous ne sommes pas exclusifs; nous donnons donc notre entier assentiment à un projet de traité que vient de me communiquer Lord Gowley et que Sir Hamilton Seymour doit proposer au cabinet russe. »

2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyeudorf, 16 juillet 1853 : « De tout ce qui a été inventé jusqu'à présent, c'est sans contredit l'expédient qui conviendrait le mieux. »

3. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 21 juillet 1853 : « Cette malheureuse dépêche du 6 juillet m'a fait perdre le fruit de deux années d'efforts pour réhabiliter Buol dans l'esprit de l'empereur. Maintenant l'ancienne animosité a reparu dans toute sa fraîcheur; elle a éclaté dans un entretien que l'empereur a eu avec Gyulay. »

4. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 16 juillet 1853 : « Sa détermination a été accompagnée des plus vives expressions de reconnaissance et de sympathie pour Sa Majesté Impériale, en même temps que des assurances les plus formelles de son désir de conciliation et de paix* »

été adroit de confier la pression à exercer sur la Porte à une puissance qui faisait justement alors une démonstration navale en faveur des Turcs, plutôt qu'à l'Autriche, dont les relations avec la Turquie avaient été mauvaises dans les dernières années et qui, afin de les resserrer, venait de nommer pour internonce un homme considéré par M. de Nesselrode lui-même comme peu habile en diplomatie1. Mais le raisonnement ne pouvait avoir raison de Tanimosité et de la rancune qui animaient contre la France MAL de Nesselrode et Séniavine 2. Le chancelier eut soin, au surplus, de laisser percer ses sentiments dans la dépêche qu'il adressa à M. Kisselef pour le charger de faire part à M. Drouyn de Lhuys de la décision impériale :

« Le gouvernement français, disait-il, est trop équitable pour ne pas convenir que, par la confiance entière qu'elle n'a cessé un moment de nous montrer3, comme par l'attitude neutre et impartiale qu'elle a gardée entre nous et la Porte ottomane, tandis que les deux puissances maritimes avaient cru devoir se placer sur une autre ligne, l'Autriche est, plus que toute autre, en position de servir d'intermédiaire dans la réconciliation qu'il s'agit d'effectuer. Nous savons qu'elle voue en ce moment tous ses soins à un

1. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 8 août 1853 : c Comment choisir un marchand de Trieste pour un poste diplomatique de cette importance? excellent pour les affaires du Zollverein, il ne saurait avoir la portée politique indispensable dans les circonstances actuelles sur un terrain comme celui de Constantinople, où nous voyons les plus habiles se blouser, et surtout ceux qui croient l'être. »

2. M. Thouvenel écrivait le 15 juillet au général de Castelbajac : « Je doute qu'on trouve un meilleur expédient que notre projet de note. La Russie a là une belle occasion de se rapprocher de la France, de passer l'éponge sur certaines choses, et peut-être de jeter les bases d'une alliance effective. Nous comprendra-t-on là où vous êtes ? *

3. Nous savons que l'Autriche manifestait au contraire beaucoup de méfiance au sujet de l'occupation des principautés.

arrangement, et que le cabinet anglais, reconnaissant tout ce que cette position offre actuellement de favorable, doit lui avoir soumis en dernier lieu quelques idées à vous proposer1. Le cabinet français trouvera donc tout naturel que, avant de donner à ses propres suggestions l'examen sérieux qu'elles méritent, ou du moins avant de nous prononcer sur leur teneur d'une manière définitive, nous attendions celles que l'Autriche doit nous communiquer incessamment et l'effet des instructions qu'elle a transmises à son envoyé à Gonstantinople pour engager la Porte ottomane à nous offrir une légitime satisfaction2. »

Cependant le gouvernement russe rendait de plus en plus rigoureuse la saisie qu'il avait faite des principautés danubiennes; il portait de 30.000 à 50.000 hommes l'effectif du corps d'occupation; il ordonnait aux hospodars de Valachie et de Moldavie de suspendre, jusqu'à nouvel avis de lui, l'envoi à Gonstantinople des tributs dus à la Turquie par ces provinces, et de rompre d'une manière générale

1. Lord Clarendon avait, de même qu'à Paris, communiqué à Vienne le projet de convention anglais.

2. Le comte de Nesselrode à M. Kisselef, 4/16 juillet 1853. Voici un spécimen des aménités que le chancelier se permettait dans sa correspondance particulière au sujet de la proposition française : « Sur un avis de ce menteur de Drouyn de Lhuys que nous aurions accepté sa note, Buol donne ordre à Brûck de la proposer à la Porte, sans attendre une information de Pétersbourg. Quelques jours après, il aura appris par notre réponse à la France ce que nous pensons de cette pâle production que nous avons poliment rejetée. L'histoire de cette note n'a été qu'une intrigue de Drouyn de Lhuys pour déjouer le plan du cabinet anglais qui ne lui convenait pas, parce qu'il lui a paru trop favorable à la Russie, et auquel il n'a fini par souscrire qu'à son corps défendant. Quels pauvres hommes que ceux qui président aujourd'hui aux destinées de l'Europe! » (Lettre au baron de Meyendorf, 19 juillet 1853.) — « Castelbajac m'a juré ses grands dieux qu'il n'a pas dit que nous avions accepté le projet de note Drouyn de Lhuys, preuve de plus avec quelle méfiance il faut accueillir ce qui vient d'un cabinet aussi léger et aussi inconséquent que celui des Tuileries. » (Lettre au même, 30 juillet 1853.)

toutes leurs relations avec la Porte pour ne plus obéir qu'à lui-même jusqu'à la cessation de l'occupation. De tels faits ne pouvaient laisser indifférent le gouvernement autrichien; il commença donc à masser quelques troupes sur la frontière de Serbie, de manière à être en mesure de faire au besoin contrepoids, par l'occupation de cette province, à celle des principautés; mais comme il préférait de beaucoup l'évacuation de celles-ci par la Russie à la prise par lui-même d'une compensation, il se hâta d'imprimer à ses bons offices une allure plus active, afin d'amener entre la Turquie et la Russie une solution devant laquelle cette dernière ne pût plus avoir de motif à invoquer pour prolonger son occupation. Les négociations entamées à Gonstantinople par M. de Brùck traînant en longueur et ne promettant guère, d'ailleurs, d'aboutir à un résultat que la Russie jugeât acceptable, le comte de Buol eut l'idée de se servir du projet de note transactionnelle préparé en France et que l'empereur Nicolas, il le savait, n'avait pas mal accueilli. En conséquence, le .24 juillet il convoqua les représentants français^, anglais, prussien et russe à venir au Ballplatz pour examiner de concert avec lui le projet français et pour en tirer le texte définitif de la note qu'un ambassadeur extraordinaire turc aurait à porter à Pétersbourg au gouvernement russe.

Les trois ministres de France, d'Angleterre et de Prusse se rendirent à l'appel du comte de Buol; le baron de Meyendorf, au contraire, déclina l'invitation, en disant que, n'étant pas muni d'instructions à ce sujet, il ne pouvait prendre part à la conférence improvisée par M. de Buol. Mais, malgré l'abstention du ministre de Russie1, la réunion eut lieu, et en

1. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 1er août 1853 : « Son abstention donne à la réunion un caractère plus grave; car l'Autriche et la Prusse jusqu'à présent avaient paru vouloir

quelques jours le ministre autrichien et les représentants de la France, de l'Angleterre et de la Prusse avaient réussi à se mettre d'accord sur une rédaction que le gouvernement autrichien se chargea, puisque ses bons offices avaient été préférés par la Russie, de présenter à l'assentiment de cette dernière1.

Voici le texte qui fut, le 28 juillet, envoyé au chargé d'affaires d'Autriche à Pétersbourg; il ne différait que sur deux points du projet élaboré à Paris; le préambule, qui, dans ce projet, ne visait que l'insuccès du prince Menchikof2, avait été élargi de manière à embrasser, par la généralité de ses termes, l'occupation des principautés danubiennes; et, changement beaucoup plus important apporté, disait-on, en considération de l'idée qu'avait exprimée l'Angleterre de faire une convention reproduisant les stipulations des anciens traités relatives à la protection en Turquie du culte orthodoxe, les rédacteurs avaient inséré une mention spéciale de l'obligation incombant au sultan de rester fidèle à la lettre et à l'esprit des traités de Kaïnardji et d'Andrinople :

« Sa Majesté le sultan n'ayant rien de plus à cœur que de rétablir entre Elle et Sa Majesté l'empereur de Russie les relations de bon voisinage et de parfaite entente qui ont été malheureusement altérées

repousser tout concert officiel avec la France et l'Angleterre sur les affaires d'Orient, tant que la Russie elle-même hésiterait à y prendre part. »

1. Le baron de Bourqueney à M. Drouyn de Lhuys, 25 juillet 1853 : « M. de Buol a appelé notre attention sur les retards qu'éprouvait la rédaction de la note suggérée (à la Porte) par les quatre représentants; il nous a lu les passages des lettres de l'internonce qui peignent avec vivacité les progrès menaçants du parti de la guerre, et il a conclu en insistant sur la nécessité de mettre fin à un statu quo qui mine l'édifice de l'empire ottoman et nous laisse tous exposés aux hasards et aux périls d'une catastrophe que notre commune politique a pour but unique de prévenir. »

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