‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 94 sur 112 · Voir à l'appendice, pièce n · texte numérisé non relu

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par de récentes et pénibles complications, a pris soigneusement à tâche de rechercher les moyens d'effacer les traces de ce différend.

« Si, à toute époque, les empereurs de Russie ont témoigné leur active sollicitude pour le maintien des immunités et privilèges de l'Eglise orthodoxe grecque dans l'empire ottoman, les sultans ne se sont jamais refusés à les consacrer de nouveau par des actes solennels qui attestent leur ancienne et constante bienveillance à l'égard de leurs sujets chrétiens. Sa Majesté le sultan Abdul-Medjid aujourd'hui régnant, animé des mêmes dispositions et voulant donner à Sa Majesté l'empereur de Russie un témoignage personnel de son amitié la plus sincère, n'a écouté que sa 'confiance infinie dans les qualités éminentes de son auguste ami et allié et a daigné prendre en sérieuse considération les représentations dont S. Exe. M. le prince Menchikof s'est rendu l'organe auprès de la Sublime Porte.

« Le soussigné a reçu en conséquence l'ordre de déclarer par la présente que le gouvernement de Sa Majesté le sultan restera fidèle à la lettre et à l'esprit des stipulations des traités de Kaïnardji et d'Andrinople relatives à la protection du culte chrétien, et que Sa Majesté regarde comme étant de son honneur de faire observer à tout jamais et de préserver de toute atteinte, soit présentement, soit dans l'avenir, la jouissance des privilèges spirituels qui ont été accordés par les augustes aïeux de Sa Majesté à l'Église orthodoxe d'Orient et qui sont maintenus et confirmés par elle, et en outre à faire participer, dans un esprit de haute équité, le rite grec aux avantages concédés aux autres rites chrétiens par conventions ou dispositions particulières. Au reste, comme le firman impérial qui vient d'être donné au patriarche et au clergé grecs, et qui contient la confirmation de leurs privilèges spirituels, devra être regardé

comme une nouvelle preuve de ces nobles sentiments, et comme en outre la proclamation de ce firman, qui donne toute sécurité, devra faire disparaître à jamais toute crainte à l'égard du rite qui est la religion de Sa Majesté l'empereur, je suis heureux d'être chargé du devoir de faire la présente notification. » Le texte ainsi arrêté était à peine en route pour Pétersbourg, qu'arriva à Vienne de Gonstantinople celui d'une lettre que Réchid Pacha, après de longues délibérations, et on peut ajouter sous la dictée de Lord Stratford de RedclifFe, avait écrite à M. de Nesselrode et qu'il priait le cabinet autrichien de faire porter à destination. Beaucoup plus courte que la note de Vienne, la lettre de Réchid Pacha s'en différenciait surtout en ce qu'elle réduisait à une sympathie platonique les marques d'intérêt que les empereurs de Russie voudraient dans l'avenir donner à l'Eglise grecque dans l'empire ottoman ; la note de Vienne, au contraire, permettait implicitement aux empereurs de Russie de continuer à témoigner activement, dans cet empire, leur sollicitude « pour le maintien des immunités et privilèges de l'Eglise orthodoxe grecque ». A la lettre de Réchid Pacha était joint le procès-verbal d'une réunion qui avait eu lieu chez ce ministre dans la matinée du 23 juillet et au cours de laquelle il avait donné lecture de sa lettre aux représentants français, anglais, autrichien et prussien; tous les quatre avaient approuvé la teneur de la lettre; ils avaient de même accueilli sans objections les déclarations que leur avait faites ensuite Réchid Pacha touchant l'impossibilité pour la Porte de pousser plus loin les concessions, et sa résolution, en cas de nouvelles insistances de la part de la Russie, de recourir à la guerre afin d'assurer l'indépendance de la Turquie1.

1. a Je déclare, au nom de Sa Majesté le sultan, avait dit Réchid

Dès que M. de Buol eut pris connaissance de ces pièces qui accusaient un assez grave désaccord avec ce qui venait d'être décidé à Vienne, il convoqua de nouveau les ministres de France et d'Angleterre et le chargé d'affaires de Prusse, et il leur exprima l'avis qu'il convenait de tenir pour nulle et non avenue l'approbation que les représentants des puissances à Gonstantinople venaient de donner à Réchid Pacha, et au contraire de leur envoyer le plus vite possible, sans même attendre la réponse russe, des instructions leur prescrivant d'obtenir du gouvernement ottoman la signature de la note de Vienne. Cette suggestion, transmise à Paris et à Londres, y fut immédiatement adoptée, et le 1er août put partir de Vienne un courrier qui emportait pour les représentants des quatre puissances à Gonstantinople l'ordre formel de « réunir leurs efforts pour faire accepter de la Porte le texte qu'elles avaient déjà décidé de présenter au gouvernement russe ».

Aussi bien l'assentiment de ce dernier ne se fit pas attendre; l'empereur Nicolas, dès qu'il eut, le 3 août, reçu la note de Vienne des mains de M. de Nesselrode, déclara qu'il l'acceptait telle quelle; il stipula seulement que la Turquie devait, de son côté, formuler une acceptation semblable, sans restrictions ni chicanes. C'était, disait-il, « une cour martiale » {polevoï soud) qui venait de juger; sa sentence était sans appel.

Quelle fut la raison de cette détermination rapide de l'empereur? Avait-il reconnu, sur des indications de son chancelier, que le texte présenté par les puissances laissait à la Russie toute facilité pour réclamer à la première occasion un droit d'intervention

Pacha, que si, malgré tous ses efforts pour arriver à un arrangement pacifique et honorable, elle se voyait obligée de pourvoir pa,r d'autres moyens à la défense de son empire et de l'intégrité de ses droits, la guerre qui en résulterait malheureusement ne serait à ses yeux qu'une lutte ayant pour objet d'assurer son indépendance. »

dans les affaires intéressant les Grecs orthodoxes de l'empire ottoman, ou au contraire, comme le supposait le général de Gastelbajac, fut-il heureux de trouver une issue honorable à des difficultés qui prenaient mauvaise tournure1? Il est difficile de se prononcer; mais ce que nous savons, c'est que le chancelier, toujours retors et artificieux, tenta de faire croire en même temps au gouvernement français que la décision de son maître avait été inspirée par des sentiments bienveillants pour l'empereur Napoléon, et au gouvernement autrichien par des sentiments analogues pour l'empereur François- Joseph3.

Quant à l'empereur Nicolas, il voulut, ayant donné aux puissances un témoignage de déférence, adresser spécialement à la France une nouvelle profession de foi politique. A cet effet, il invita le général de Gastelbajac, qu'il n'avait pas revu depuis le 8 juillet,

1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 9 août 1853 : « Je crois, monsieur le ministre, que Sa Majesté Impériale comme son chancelier est très heureuse d'avoir trouvé un moyen honorable de sortir de la fausse et dangereuse position dans laquelle trop de précipitation et son opinion personnelle sur la manière de traiter avec les Turcs l'avaient engagé. »

2. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 5 août 1853 : « M. de Nesselrode m'a dit que son auguste maître, mû par le désir de la paix, avait accepté sans restriction la proposition de l'empereur Napoléon, dont les légers changements de rédaction faits à Vienne ne changeaient pas le caractère de justice et de conciliation. Il s'est vivement félicité avec moi de cette heureuse conclusion pacifique et m'a dit que, aussitôt que la Porte aurait accepté (ce qu'il ne met pas en doute), les ordres seraient expédiés pouç remettre tout sur l'ancien pied de paix et de bonne entente. » — Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, le 6 août 1853 : « Après l'orage le soleil réapparaît et le ciel redevient souriant. Vous verrez que nous nous sommes empressés d'accepter Y ultimatum autrichien. Nous ne l'avons fait que par amour de la paix et par amitié pour le jeune et excellent empereur; car certes la rédaction de cette pièce que vous avez cherché à rendre la meilleure possible, nous laisse encore à désirer... Va donc pour Y ultimatum autrichien : reste seulement à savoir si les Turcs l'accepteront. »

à venir le 6 août au camp de Krasnoé pour assister à une manœuvre d'essai qui promettait d'être intéressante au point de vue militaire. Le général, qui pendant un mois avait évité de retourner au camp, afin de ne pas s'y trouver en concurrence avec le comte Gyulay, se rendit à l'invitation impériale, et il fut l'objet, comme par le passé, de toutes les attentions de Sa Majesté, malgré la présence de l'envoyé autrichien; l'empereur constamment lui donna le pas sur ce dernier.

Mais le véritable intérêt de la journée fut dans les déclarations que l'empereur Nicolas fit au général durant les pauses qui coupaient les mouvements des troupes. « L'amour de la paix et le désir de conserver mes bonnes relations avec les gouvernements conservateurs sont les raisons, quoi qu'on puisse dire, qui m'ont décidé à accepter l'arrangement que vous m'avez directement proposé de la part de l'empereur Napoléon et auquel se sont ralliées les autres puissances. J'aurai fait ainsi tout ce qu'elles auront voulu, et si la Turquie croule par l'exaltation de son fanatisme et de son aveuglement, on n'aura plus rien à me reprocher. Le sultan n'est plus le maître dans son conseil, il a perdu toute autorité. S'il refuse d'accepter la proposition que lui transmet en ce moment l'Autriche, qu'en résultera-t-il? Dieu seul le sait. Je ne quitterai les principautés, ce qui me paraît prudent dans l'intérêt général, que quand la note sera bien signée. »

Puis, revenant toujours à son idée de la dissolution de l'empire ottoman, le tsar dit : « Si la Turquie accepte la note et que cette crise se termine bien pour elle, tout ne sera pas fini pour l'Europe. Je prévois pour une époque plus rapprochée qu'on ne le croit dans l'Occident, la chute de l'empire ottoman au profit de l'anarchie et des principes révolutionnaires. Il faut nécessairement que je m'entende avec l'empereur

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Napoléon; je compte sur sa loyauté et sa raison politique, et il peut compter sur ma franchise1. » Puis, faisant allusion aux grandes réformes telles que l'émancipation des serfs, dont il avait le projet pour la Russie8, le tsar se défendit de rêver des conquêtes en Europe : « Je n'ai d'autre ambition que le bien général de la chrétienté et le bonheur de mon peuple par le perfectionnement de toutes nos institutions. Je ne veux pas de conquêtes, la Russie est assez grande. Je ne demande qu'à avancer la lourde tâche que Dieu m'a imposée et que mon fils, dont vous savez aussi apprécier les sentiments, ne pourra même pas finir. » En terminant, l'empereur Nicolas insista de nouveau sur la nécessité d'une entente entre lui et l'empereur Napoléon : « Il faut nécessairement que nous réglions sans retard et à l'avance tout ce qui peut concerner la Turquie ; il ne faut pas que nous soyons pris au dépourvu et que nous risquions encore, par des malentendus et des méfiances, de nous brouiller quand il est si important que nous soyons unis. Quand l'incident sera terminé, je vous reparlerai de mes idées, et j'en ferai parler particulièrement aussi à l'empereur Napoléon par Kisselef3. »

L'empereur Nicolas, on le voit par son langage, n'était pas aussi sûr que le disait le général de Gastelbajac de l'acceptation par la Porte de la note dont lui-même venait d'approuver les termes; il était, en

1. M. Louis Thouvenel, se fondant sur des lettres particulières écrites à son père par le général de Castelbajac, le 13 et le 17 août 1853 (Nicolas Ier et Napoléon III), émet l'opinion que l'empereur serait entré, comme naguère vis-à-vis de Sir Hamilton Seymour. dans quelques détails au sujet de l'attribution des dépouilles de la Turquie.

2. Voir l'ouvrage de M. Anatole Leroy-Beaulieu, l'Empire des tsars et les Russes : « L'émancipation était son rêve favori; à la veille de 1848 il avait déjà formé, pour en préparer l'étude, un comité secret que la révolution de Février vint dissoudre. »

3. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 9 août 1853.

effet, très exactement renseigné sur l'effervescence belliqueuse qui allait toujours croissant dans la population turque, en particulier à Gonstantinople ; peut-être même cette effervescence était-elle attisée par les nombreux agents officieux que la Russie avait gardés là-bas ; ces derniers, en tout cas, cherchaient à exciter les soupçons des Turcs contre les puissances occidentales, en insinuant que les conseils de celles-ci ne pouvaient être désintéressés1. On conçoit qu'arrivant dans une ville aussi défavorablement disposée, les nouvelles de ce que venaient de décider les puissances y furent fort mal accueillies; les Turcs trouvaient mauvais qu'une note rédigée par la Porte avec l'approbation des quatre représentants de France, d'Angleterre, d'Autriche et de Prusse, n'eût pas été jugée digne d'être transmise au gouvernement russe2; ils trouvaient surtout mauvais que la Porte fût invitée à signer, sans y rien changer, une autre note à la confection de laquelle elle n'avait eu aucune part, quoique étant la principale intéressée. Pour triompher des répugnances de la Porte à se laisser ainsi dicter sa conduite, au moins aurait-il fallu que les représentants à Gonstantinople des quatre puissances occidentales fussent d'accord pour exercer sur elle une pression simultanée et identique. Or, il n'y eut entre ces représentants aucune similitude de langage. L'internonce et l'ambassadeur de France se hâtèrent de réclamer avec beaucoup d'énergie, d'abord deRéchid Pacha, puis directement

1. M. de La Cour, dans sa correspondance, cite entre autres l'action de l'ancien premier drogman de la légation de Russie, M. Argyropoulo. Celui-ci, étant sujet ottoman, n'avait pas été obligé de suivre la légation à Odessa, et il travaillait, croyait M. de La Cour, à préparer un accord direct entre la Russie et la Turquie pour le cas où les tentatives de conciliation engagées par les puissances occidentales échoueraient.

2. En fait, le comte de Buol transmit la note turque à Péters* bourg, mais à titre d'information seulement.

du sultan, la signature de la note de Vienne, et jusqu'à la fin ils ne ralentirent point leurs efforts; le ministre de Prusse, au contraire, recommanda très mollement l'acceptation de la note de Vienne, en disant que personnellement il préférait la lettre qui avait été préparée à Constantinople à l'adresse de M. de Nesselrode. Quant à Lord Stratford de Redcliffe, il commença par rester immobile, en prétendant qu'un avis de son collègue près la cour d'Autriche ne pouvait être considéré comme équivalent à des instructions de son gouvernement; puis quand, au bout de quelques jours, il eut reçu de Londres l'ordre d'agir, il se borna à faire sans commentaires à Réchid Pacha la communication officielle prescrite, tandis qu'en particulier il condamnait violemment la décision prise par les puissances; dans ses invectives il allait jusqu'à traiter Ay infâme la conduite de son gouvernement et proclamait que par ses actes « il ferait voir à l'univers que son nom était Canning1 ».

La désunion entre les représentants des puissances encourageait la Porte à la résistance ; pendant quelques jours elle pensa à repousser purement et simplement la note qui lui était envoyée de Vienne ; à la réflexion elle se ravisa et s'engagea à la signer

1. Mémorandum dressé par le prince Albert, 16 octobre 1853 (Queen Victoria' s Letters) : « He had, to Lord Aberdeen's certain knowledge, called the c on du et of the government infamous and declared he woutd let the world know that his name was Canning. » M. de La Cour à M. Drouyn de Lhuys, 14 août 1853 : « Après s'être borné, dans la circonstance présente, à exprimer l'opinion de son gouvernement sur le projet de note élaboré à Vienne et à recommander officiellement à Réchid Pacha de l'adopter, en même temps qu'il affecte de n'avoir pas à exprimer là-dessus une opinion personnelle, il laisse voir à ceux qui sont admis dans son intimité du mécontentement; il désapprouve ce qui a été fait à Vienne à l'encontre de ce qu'il se flattait d'avoir fait réussir ici par sa seule influence; il parle de donner sa démission, de démontrer ce que c'est que Canning. »

si trois modifications, dont elle expliquait les motifs dans un long mémorandum1, étaient acceptées par la Russie. La note de Vienne, disait la Porte, tend à faire croire que les immunités et privilèges de l'Église grecque dans l'empire ottoman n'ont été maintenus que grâce à l'active sollicitude des empereurs de Russie, et elle cherche à fortifier, en les rattachant à des traités ou conventions, les liens que la communauté de culte a établis entre la Russie et les sujets ottomans appartenant à la confession orthodoxe; or les immunités et privilèges de l'Église grecque dans l'empire ottoman dérivent et doivent dériver, non pas de traités ou conventions passés avec la Russie, mais d'une concession volontaire, d'un don gracieux des sultans de TurquieT^Accepter telle quelle la note de Vienne, affirmait" la Porte, « ce serait partager en quelque sorte les droits

1. Premier passage. — Texte de Vienne : « Si, à toute époque, les empereurs de Russie ont témoigné leur active sollicitude pour le maintien des immunités et privilèges de l'Eglise orthodoxe grecque dans l'empire ottoman, les sultans ne se sont jamais refusés à les consacrer de nouveau par des actes solennels qui attestaient leur ancienne et constante bienveillance à l'égard de leurs sujets chrétiens. » — Texte de Constantinopte : « Si, à toute époque, les empereurs de Russie ont témoigné leur active sollicitude pour le culte de l'Eglise orthodoxe grecque, les sultans n'ont jamais cessé de veiller au maintien des immunités et privilèges de ce culte et de cette Eglise dans l'empire ottoman, et de les consacrer de nouveau. »

Deuxième passage. — Texte de Vienne: « Le sultan restera fidèle à la lettre et à l'esprit des stipulations des traités de Kaïnardji et d'Andrinople relatives à la protection du culte chrétien. » — Texte de Constantinopte : « Le sultan restera fidèle aux stipulations du traité de Kaïnardji, confirmé par celui d'Andrinople, relatives à la protection du culte chrétien par la Sublime Porte. »

Troisième passage. — Texte de Vienne : « Faire participer, dans un esprit de haute équité, le rite grec aux avantages concédés aux autres rites chrétiens par convention ou disposition particulière. » — Texte de Constantinopte : « Faire participer, dans un esprit de haute équité, le rite grec aux avantages accordés et qui pourront être accordés à d'autres communautés chrétiennes sujettes de la Porte. »

souverains du sultan et mettre en danger l'indépendance de l'empire ottoman1. »

Quand on connut dans les capitales d'Occident la réponse de la Porte, on y éprouva un vif déplaisir; en effet, on ne s'y rendait pas compte de la sagacité que venait de déployer celle-ci, peut-être sous l'inspiration de Lord Stratford de Redcliffe2; on trouvait « puériles » les modifications demandées, et, loin de considérer le mémorandum comme « une. pièce astucieuse », ainsi que le qualifia M. de Nesselrode, on n'y vit qu'une manifestation frivole d'amourpropre froissé3. Dans ces conditions, ne pouvait-on s'adresser à la générosité de l'empereur Nicolas et le prier de laisser passer, sans leur prêter attention,, les amendements de la Porte? Sans s'être concertés, les quatre gouvernements tentèrent chacun séparément cette démarche4.

J. Mémorandum turc du 19 août 1853.

2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 1er septembre 1853 : « C'est encore à Redcliffe qu'il faut attribuer le résultat de la triste campagne que viennent de faire les représentants des quatre puissances à Constantinople. »

3. Le baron de Bourqueney à M. Drouyn de Lhuys, 26 août 1853 : « Je n'admets plus un moment que la paix du monde puisse sérieusement se jouer sur un accent, une virgule ou un synonyme. » — M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 30 août 1853 : « En considérant l'insignifiance des modifications réclamées par la Porte, qui laissent intact le sens du projet de conciliation déjà agréé par le cabinet de Saint-Pétersbourg, je ne puis croire qu'elles deviennent un obstacle au règlement des difficultés qui n'ont que trop longtemps pesé sur la situation de l'Europe entière. »

4. M. Drouyn de Lhuys au général de Castelbajac, 30 août 1853 : « De l'entêtement du Divan je' fais appel avec confiance au bon sens du gouvernement russe, et j'espère que vous ne tarderez pas à ^'apprendre que je ne me suis pas trompé. Sa Majesté l'empereur Nicolas et M. le comte de Nesselrode ont trop d'élévation dans: l'esprit pour ne pas comprendre les scrupules d'amour -propre qui ont seuls pu empêcher la Porte d'accepter de la main des puissances une œuvre toute faite, à laquelle elle n'avait point participé et qui, avant de lui être communiquée, avait été soumise au cabinet de Saint-Pétersbourg. »

L'empereur Nicolas inclinait personnellement à déférer au désir des puissances, car il se sentait suspect à celles-ci, et il tenait à reconquérir la confiance et le concours d'au moins plusieurs d'entre elles pour le jour, qu'il persistait à voir prochain, du démembrement de l'empire ottoman. S'il n'avait écouté que sa propre inspiration, il eût donc, par égard pour les puissances, accepté les amendements turcs; mais ses conseillers le détournèrent de cet acte de condescendance, en lui représentant que ce serait « un acte incompatible avec son honneur et sa dignité1 ». Nous savons pertinemment, grâce à la correspondance particulière de M. de Nesselrode, que celui-ci conseilla très nettement à son maître de ne pas accueillir la demande des puissances2.

Finalement, le 7 septembre, une réponse négative

1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 7 septembre 1853 : « L'empereur Nicolas était revenu aux dispositions les plus conciliantes et désirait voir finie promptement la mauvaise position que, par trop de précipitation, le parti russe et le prince Menchikof lui avaient faite. » — Le baron de Bourqueney à M. Drouyn de Lhuys, 16 septembre 1853 : ce Les lettres (de Pétersbourg) du 7 sont unanimes sur ce point; l'empereur veut sa réhabilitation en Europe; il inclinait personnellement à l'acceptation des changements introduits dans la note de Vienne, et il a fallu, pour qu'il les repoussât, l'union des Russes et des Allemands (allusion au grandduc Constantin et à M. de Nesselrode), qui ont intéressé sa dignité personnelle au rejet. »

2. Le comte de Nesselrode au baron de Meyendorf, 1« septembre 1853 : « Comment! l'empereur de Russie donne son adhésion à un projet composé sans sa participation, n'y change pas un mot, ne relève pas même des modifications (elles étaient favorables à la Russie) apportées à la première rédaction qui lui a été proposée (par le général de Castelbajac) ; et, après cela, on accorderait au sultan le droit de le modifier, d'y introduire des changements qui ne sont pas aussi insignifiants qu'ils ont pu le paraître à Vienne! Cela ne me paraît pas possible. Un tel dénouement placerait la Russie envers la Turquie dans une situation d'infériorité, incompatible avec l'honneur et la dignité de l'empereur. Nous humilier, c'est ce qu'ont toujours voulu lord Redcliffe et ceux des membres du ministère anglais qui nous sont hostiles, et ils atteindraient leur but si nous acceptions la note modifiée par les Turcs. »

fut envoyée à Vienne et communiquée en même temps aux ministres de Russie à Paris, Londres et Berlin, avec charge d'en informer les trois gouvernements. Malheureusement, cette réponse comprenait deux pièces distinctes : la première était une dépêche d'allure assez fière, mais dans laquelle il eût été malaisé de reprendre quelque chose : « L'ultimatum arrêté à Vienne, disait-elle, n'est point le nôtre; c'est celui de l'Autriche et des puissances qui, après l'avoir concerté, discuté et modifié, l'ont reconnu acceptable par la Porte sans dommage pour ses intérêts et son honneur ; il appartenait donc à ces puissances de vaincre la résistance de la Porte; la Russie avait dépassé la mesure des concessions, sans que la Porte en eût fait jusqu'à présent aucune ; elle ne pouvait aller au delà. » La dépêche se terminait, du reste, par une déclaration qui devait être particulièrement agréable aux puissances; elle s'engageait formellement à évacuer les principautés danubiennes dès que l'ambassadeur extraordinaire turc chargé de porter la note à Pétersbourg arriverait dans cette ville.

La seconde pièce, intitulée Examen des modifications introduites par la Porte ottomane dans la note autrichienne*, était un de ces factums de la chancellerie russe que redoutait tant l'empereur Nicolas; elle était l'œuvre du « rhéteur-rédacteur » Labenski et exposait que si la Russie avait accepté sans objection la note de Vienne, c'est qu'elle avait trouvé dans celle-ci la reconnaissance du droit dont elle se disait investie par les traités, d'intervenir officiellement en Turquie pour y protéger les Grecs orthodoxes ; or, les amendements réclamés par la Porte abolissaient ce droit; la Russie, par conséquent, ne pouvait les adopter. C'était, on le voit, la- réédition des pré-

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