Voir le texte à l'appendice n
tentions qui avaient fait échouer la mission du prince Menchikof.
Il est inutile de dire que lorsque, suivant les ordres de M. de Nesselrode, les ministres de Russie donnèrent lecture et laissèrent copie de cette pièce au Foreign Office et au ministère français des affaires étrangères, elle y produisit à la fois une grande surprise et un grand mécontentement; les puissances, en effet, qui, d'après les dernières informations venues de Pétersbourg, prévoyaient un refus de la Russie, avaient pensé que celle-ci ne mettrait en avant que le motif de sa dignité offensée; elles ne s'attendaient nullement à cette revendication publique d'un droit qu'elles croyaient définitivement abandonné. Aussi avaient-elles décidé d'insister vigoureusement auprès de la Porte pour lui faire accepter dans sa teneur intégrale la note de Vienne; mais comme il était difficile de représenter celle-ci à Constantinople sans y joindre quelque chose d'avantageux pour la Turquie, comme il fallait, selon le mot de M. Thouvenel, « mettre un peu de sucre autour de la pilule pour la faire avaler », les puissances s'étaient mises d'accord pour déclarer à la Porte que la note, dont les termes éveillaient la méfiance des Turcs, ne donnait à la Russie « aucun droit de s'ingérer entre le sultan et ses sujets », et qu' « en toute occasion elles adhéreraient à cette interprétation ».
La surexcitation qui régnait à Constantinople rendait déjà bien difficile la réussite de cette combinaison; après le mémorandum russe, il n'y fallait plus songer*. Le 20 septembre, Lord Clarendon annonçait à l'ambassadeur de France que le gouvernement anglais, en présence de l'interprétation inattendue donnée par le gouvernement russe à la note
1. Un journal de Berlin avait publié une traduction de ce mémorandum.
de Vienne, ne pouvait plus conseiller à la Porte de signer celle-ci; ce serait, disait-il, commettre « un acte irrationnel et déloyal » ; de son côté, le gouvernement français, « alarmé et irrité », avait, dès la veille, chargé son ambassadeur à Londres de proposer au gouvernenient anglais l'entrée simultanée et immédiate des flottes française et anglaise dans les Dardanelles. Officiellement, il est vrai, M. Drouyn de Lhuys motivait cette proposition sur la nécessité de protéger les sujets étrangers, les chrétiens ottomans et même le sultan contre les dangers de mort dont les menaçaient le fanatisme toujours croissant de la population musulmane de Gonstantinople et la colère de plus en plus violente soulevée dans l'armée turque par l'envahissement des Russes sur le territoire ottoman. Mais il suffisait de voir la date de cette proposition, faite quatre jours après la communication du mémorandum russe, pour discerner le véritable motif; le gouvernement français était, d'ailleurs, heureux de cette occasion de faire sortir sa flotte du mouillage de Bésika, qui, n'étant pas abrité contre les vents du nord, allait devenir, à l'arrivée de la mauvaise saison, difficilement tenable; or, tant que la crise qui agitait le Levant n'était point terminée, il ne pouvait être question de faire reculer, ne fût-ce que jusqu'au golfe de Smyrne, une flotte envoyée pour inspirer le respect de la France.
Le cabinet anglais fut plutôt contrarié de la proposition française ; il ne pouvait pas la rejeter, puisque Lord Stratford de Redclifle, d'accord avec son collègue français, venait, dix jours avant, d'appeler de Bésika à Gonstantinople deux frégates anglaises précisément pour les motifs allégués maintenant par le gouvernement français1; en outre, l'opinion
1. Craignant des troubles à l'occasion de la fête du Courban Baïroun, les deux ambassadeurs avaient, le 10 septembre, demandé
publique anglaise, qui avait été assez longue à s'émouvoir, s'était, dans les dernières semaines, enflammée pour la défense de la Turquie, et l'agitation belliqueuse qui se propageait en Angleterre contre la Russie venait d'être attisée par la nouvelle de progrès victorieux de cette puissance sur la route de Khiva; certains journaux anglais voyaient déjà les Indes menacées d'une attaque.
Devant cet état d'esprit, le cabinet anglais, malgré les répugnances de son chef à s'engager davantage contre la Russie, ne pouvait hésiter1; il accepta le 22 septembre la proposition de la France, mais le Foreign Office tenait à la théorie qu'il avait déjà invoquée en 1852, au moment où le gouvernement français voulait obtenir pour le Charlemagne l'autorisation d'aller à Constantinople, théorie d'après laquelle la Turquie ne pouvait qu'en cas de guerre ouvrir les Détroits à une marine militaire étrangère; or, malgré la rupture des relations diplomatiques entre la Russie et la Turquie, malgré l'occupation des principautés danubiennes par les troupes russes, Lord Aberdeen ne voulait pas admettre que l'on fût en droit de se mettre au-dessus des stipulations de la convention des Détroits; d'après lui, l'entrée des flottes dans les Dardanelles, au lieu d'être, comme le disait le gouvernement français , une conséquence naturelle et légitime des événements, devait être présentée comme une mesure tout à fait exceptionnelle, de façon à ne pouvoir être alléguée plus tard comme un précédent; certaines précau-
aux amiraux de détacher chacun deux frégates à Constantinople; ces bâtiments, arrivés à l'entrée du Bosphore le 13 et le li septembre, repartirent pour Bésika le 3 et le 4 octobre.
1. M. Thouvenel au général de Castelbajac, 1er octobre 1853 : « Les Anglais sont très montés, et c'est dans les villes industrielles que l'on se prononce le plus vivement. Le cabinet britannique aurait un compte sévère à rendre s'il n'agissait pas, et il le comprend. L'affaire de Khiva a été pour lui un coup d'éperon. »
tions devaient donc être prises avant d'envoyer à Bésika aux deux amiraux Tordre d'entrer dans les Dardanelles. La discussion de telles minuties faisait perdre bien du temps; aussi le gouvernement français, pressé de « sortir des brouillards de la Tamise », proposa-t-il bientôt de demander aux Turcs de se déclarer en état de guerre et de solliciter euxmêmes la venue des deux flottes dans les eaux de Constantinople. Mais il ne fut pas nécessaire de recourir à cette démarche ; les Turcs, en effet, prirent les devants.
Avant d'avoir eu connaissance des commentaires du ministère russe des affaires étrangères sur les amendements réclamés par la Porte dans le texte de la note de Vienne, les représentants des quatre puissances avaient tenté encore une fois d'obtenir du gouvernement ottoman la signature qu'il avait refusée; dans ce but, sur des ordres précis venus de Londres et de Paris, Lord Stratford de Redcliffe et M. de La Cour, le premier à contre-cœur sans doute, avaient remis chacun à Réchid Pacha une déclaration identique portant que leurs gouvernements respectifs prêteraient leur concours à la Turquie pour empêcher chez celle-ci l'ingérence de la Russie dans les affaires des Grecs orthodoxes. Mais cette insistance des diplomates étrangers ne servit qu'à rendre plus éclatant le refus du gouvernement ottoman; celui-ci jugea, en effet, que la question était assez .grave pour être soumise à l'examen d'un grand conseil composé des personnages les plus considérables de Constantinople; et ce conseil, qui se réunit le 25 septembre, décida, après avoir entendu la lecture des notes de Lord Stratford et de M. de La Cour, qu'il fallait maintenir catégoriquement le refus d'abandonner les amendements, et même qu'il convenait de substituer l'état de guerre à des discussions condamnées d'avance à demeurer stériles.
La guerre entre la Turquie et la Russie apparaissait dès lors comme inévitable; PAngleterre, résolue depuis le 22 septembre à faire monter sa flotte jusqu'à Constantinople, n'avait plus de scrupule à exécuter sa résolution ; le 4 octobre, ordre fut envoyé de . Paris et de Londres aux deux flottes de se rendre sans délai dans les eaux de Constantinople.