‹ Les origines de la légende napoléonienneChapitre 236 sur 286 · I. Gourgaud, 5 novembre ISl.î · texte numérisé non relu

I. Gourgaud, 5 novembre ISl.î

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au lieu de faire l'Acte additionnel, il n'aurait pas dû se proclamer dictateur en débarquant de l'île d'Elbe, vu les dangers extérieurs; et le libéral Las Cases a pu enregistrer ces regrets, car si une suspension des libertés politiques a jamais été nécessaire, c'était bien alors; — plus souvent encore, Napoléon a regretté de n'avoir pas pris la dictature après Waterloo, en face de l'opposition illégale des Chambres, et de Wellington approchant, et il pouvait le regretter sans contredire ses déclarations libérales.

Mais ce que Napoléon ne pouvait pas dire sans convaincre de mensonge ces mêmes déclarations, c'est que, vainqueur à Waterloo, il eût entamé la constitution, violenté les Chambres, en un mot, fait le dictateur. Le danger passé, rien ne justifiait son despotisme, et, Wellington vaincu, si Napoléon avait été dictateur, il l'eût été par goût, non par nécessité. Aussi lavons-nous vu, dans une conversation avec O'Meara, repousser vivement une telle supposition. Que l'on ouvre en regard Gourgaud : « J'ai eu tort de perdre un temps fort précieux à m'occuper de constitution, d'autant que mon intention était d'envoyer promener les Chambres, une fois que je me serais vu vainqueur et hors d'affaire'... » Huit jours plus

1. Gourgaud, 29 novembre 1815. — îs'apoléon est seul avec lui.

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t:ii'tl : « Je ne nie suis occupé de coustitution, iiu lelour de l'île d'Klbe, que pour céder à la mode, uKiis, victorieux, j'aurais renvoyé les Chambres'. » I'>t, près de deux ans après : « Ces canailles de libéraux m'cint (ait peidre bien du temps en me |iarlant de constitution... J'aurais dû les envoyer jjromcner... Ce n'est qu'il la fin, dans mon discours (aux Chambres de 1815) que je les al envoyés coucher. Je leur ai dit : Eh bien, puisque vous me créez des obstacles au lieu de me chercher des ressources, je pars pour l'armée. Si je bats l'ennemi, je saurai bien mettre les faiseurs au pas. Quant aux Chambres, je les enverrai promener. Si je suis vaincu, je suis perdu... Vous vous arrangerez alors. » Le sens (moins nettement exprimé en 1815) du discours aux Chambres, est échappé cette fois avec tant de vivacité au Napoléon de 1817, que Montholon lui-même n'a pu se dispenser de l'entendre, et il a textuellement reproduit les mêmes paroles -. Le 23 septembre 1817, Napoléon revient encore sur la même idée; Gourgaud et Montholon sont là tous deux, et il faut citer les deux textes en entier; la comparaison en est jjien instructive : « Je n'au-

1. Gijur:;a:i<!,S décembre 1815. — Las Cases et Montholon semblent présents, et ne rapportent pas la phrase. — Cf. Guitrgaud, 23 juin 1817.

2. Sauf une variante qui semble heureuse. Au lieu de : « Je leur ai dit », qui est historiquement inexact, Napoléon n'ayant eu garde de parler aux Chambres avec une telle crudité, il a mis .. je me suis dit », beaucoup plus vrai sans doute.

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rais pas dû créer de Chambres; il m'aurait fallu me déclarer dictateur; mais on pouvait espérer que les alliés, me voyant appeler les chambres, prendraient confiance en moi. Si j'avais été vainqueur, je me serais bien moqué des Chambres! » Voilà Gourgaud; et Montholon : « J'aurais dû ne pas parler de constitution, parler à la France un tout autre langage, dire les dangers de la patrie, et me saisir de la dictature jusqu'à la paix générale. Je le pouvais sans danger en faisant appel aux masses populaires... et, une fois vainqueur, j'aurais pris mon temps pour organiser le gouvernement franchement constitutionnel. »

Dans Gourgaud, Napoléon présente la réunion des Chambres comme un expédient diplomatique destiné à gagner du temps, quitte h s'en débarrasser, le danger passé; dans Montholon, Napoléon regrette simplement de n'avoir pas attendu la paix pour arriver au régime constitutionnel, qui était son but. Il est assez facile de se représenter, selon moi, comment Montholon a pu arriver à donner une version aussi différente de celle de Gourgaud.

Gourgaud écrivant le jour même, sous l'impression toute récente des paroles de son maître, reproduit exactement le mouvement de sa pensée, qui comporte trois stades : 1° Je n'aurais pas dû créer des Chambres; 2° J'en ai créé pourtant, parce que, etc.; 3° Les Chambres une fois créées ne

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m'auraient pas gèiii'- Ijenucoup si j'avais été vainqueur.

Montholon, écrivant après 1840, sur des notes probablement brèves, ne rend plus aussi fidèlement la suite des idées. Il s'en tient d'un bout à l'autre h l'hypothèse émise dans le premier moment : Je n'aurais pas dû créer de Chambres; et il interprète toutes ses notes comme développant ce qui serait arrivé dans le cas oii Mapoléon n'aurait pas convoqué de Chambres, — sans se souvenir que, dans l'intervalle, et, par l'intermédiaire du second stade. Napoléon a passé de l'hypothèse des Chambres non réLinies h la réalité des Chambres réunies. Dès lors le dernier membre de phrase prend un sens tout différent : quand Gourgaud écrit : « Je me serais bien moqué des Chambres », comme il s'agit de Chambres réelles, existantes, le sens est clair : Napoléon s'en serait moqué en 1815 comme en 1799. — Mais iNIontho trouve la Ion même phrase dans ses notes : il ne peut 1' expliquer si simplement, car ce qui précède est écrit dans l'hypotlièse où les Chambres n'auraient pas existé : se moquer de Chambres non existantes, qu'est-ce que cela signifie? Et IMontholon interprète : « Je me serais bien moqué des Chambres... J'en aurais pris à mon aise avec les Chambres... Je ne me serais pas pressé avec les Chambres... J'aurais pris mon temps pour organiser le gouvernement constitu-

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tionnel. » Les notes sibyllines sont éclaircies; le passage dirticile est mis d'accord avec les pensées que Montholon est habitué à avoir sur le rôle de Napoléon, avec celles que Las Cases et vingt autres écrivains ont répandues, qu'on respire avec l'air en 1840 : tout ce travail, fait très vite et sans doute inconsciemment, me parait un remarquable exemple de la façon dont ont pu se déformer, en vingt ans, les souvenirs de Montholon, et une preuve de plus de la valeur supérieure de Gourgaud.

Ces textes et ces comparaisons me semblent concluants : la rude fidélité, le manque de souplesse lie Gourgaud nous montrent, sous le masque du libéralisme, l'autoritaire endurci, le despote incorrigible, et la légende apparaît à découvert.

Des conversations de Napoléon recueillies par Gourgaud, presque aucune ne traite la question des nationalités; on le voit cependant énoncer à deux reprises l'intention qu'il avait eue de rétablir la Pologne ' et celle d'unifier l'Italie sous le sceptre de son second fils -. Rien en effet n'empêche l'historien de croire à sa sincérité sur ces deux points : la Pologne, barrière contre la Russie, — l'Italie, seconde patrie de Napoléon, pouvaient offrir, unifiées en Etats vassaux, des avantages à son esprit amoureux d'unité. Les autres vues sur les nationa-

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