Id., 20 août
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— Ali! monsieur le coquin! Vous croyez cela? Eh bien, peut-être avez-vous raison. » Mais, ajouta-t-il, cela fait passer le temps. — Malgré tout, il y a autre chose que le désir de se distraire : le jeune homme de 1789, lecteur assidu des philosophes du xviii'^ siècle, reparaît dans le cinquantenaire. Peut-être n'est-il pas très profondément persuadé par ces arj>uments, qu'il aligne au hasard, contradictoires parfois à une minute de distance : « Jésus n'a pas existé... Jésus aura été pendu comme fanatique... » Mais ils sont dans sa pensée comme des probabilités, égales aux probabilités contraires, et c'est nous cacher une partie de rs'apoléon que les laisser de côté. Comment Gourgaud est-il le seul, la plupart du temps, à nous les révéler?
Quelques textes significatifs permettent de le comprendre. Prenons la conversation du 17 mars 1817, rapportée par Montholon et Gourgaud. Dans Gourgaud, le point de départ est la profession de foi qu'il fait : « J'avoue que je crois fermement en Dieu, et ne puis concevoir comment il v a des gens athées. C'est une vraie fanfaronnade desprit. — Bah , répond Napoléon , Laplace est athée , Berthollet aussi, à l'Institut tout le monde l'était. »
— Gourgaud invoque l'argument cosmologique. — ^iapoléon reprend son refrain favori : « Je croirais aussi fermement au Christ que le pape Pie VII, si
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la religion chrétienne remontait au comniencenient du monde, si c'était la religion universelle; mais quand je vois les Mahométans suivre une religion plus simple, plus adaptée à leurs mœurs (pie la nôtre ! Et puis Socrate, Platon sont donc damnés !... Vous croyez donc que Dieu s'occupe de toutes nos actions? » Gonrgaud plaide pour l'idée de Providence : si elle nous parait diflicile à comprendre, c'est que « Dieu n'a pas permis que notre intelligence s'étendît jusque-là ».
Ouvrons maintenant Montholon : c'est Napoléon qui déclare : « Que de gens font ainsi, pendant leur vie, fanfaronnade d'incrédulité, et qui, lorsqu'ils sentent la mort s'approcher, implorent de la religion l'espoir d'un autre monde! » Il rappelle aussi l'incrédulité de Laplace, Monge, BerthoUet, mais c'est pour dire : « Je n'ai jamais compris que des hommes aussi supérieurs comme savants ne crussent pas à l'existence de Dieu. » C'est dans leur bouche que Montholon place l'argument attribué par Gourgaud à Napoléon. « Quand je voulais convertir l'un d'eux, il me disait : Je croirais, si la religion catholique existait depuis que le monde existe. )> Et c'est Napoléon qui termine : « Si notre vue n'arrive pas jusqu'à Dieu, c'est qu'il n'a pas voulu que notre intelligence allât jusque-là. »
Le fait me paraît facile à expliquer. Pendant que, le soir du 17 mars, Gourgaud, dans sa
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chambre solitaire, écrit soigneusement, n'ayant rien autre à faire, le récit de sa journée, Montholon, entre une causerie avec sa femme et la préparation d'un travail pour les Mémoires de Napoléon , prend quelques notes rapides : « athéisme, fanfaronnade, — Laplace, Monge, Berthollet. — je croirais si la religion avait toujours existé, — Dieu n'a pas permis que notre intelligence allât jusque-là ». Lorsque, vers 1840, il se trouve en face de ces notes sibyllines, il se souvient des conversations de Napoléon, de nuance souvent déiste, parfois chrétienne, de sa mort religieuse, et il les interprète comme nous venons de le voir. Même phénomène, semble-t-il, pour la journée du 30 août : « Nous assurons h Sa Majesté, dit Gourgaud, qu'Elle finira dans la dévotion ; Elle nous répond que, quand le corps est affaibli, on n'a plus sa tête, on ne devient pas dévot sans cela. Je donne l'exemple contraire de saint Augustin, homme dont l'esprit était des plus élevés. » — D'après ^lontholon, Napoléon déclare : « Eu vieillissant, les hommes deviennent dévots. On dit à cela : c'est que, quand le corps s'affaiblit, la raison perd de sa force. On a tort. » La didérence entre les deux témoins peut admettre la même explication que dans le cas précédent'.
1. Un fait pourrait en faire douter : Montholon continue lo récit de la conversation par des considérations sur le catholi-
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Les idées religieuses de is'ajiolcon nous apparaissent donc dans Gourgaud comme sensiblement plus inspirées par l'influence du xvin" siècle. 11 y est moins constamment déiste et christianisant que ne le montrent Las Cases et Montholon. Et cette différence n'est pas sans intérêt.
Sur le rôle social de la religion, la concordance est au contraire complète : ces idées paraissent tenir au fond de l'expérience napoléonienne. « Il laut une religion pour consolider la réunion des hommes en société '. » Mais pas d'exagérations mystiques : on ne devrait pas permettre l'entrée des couvents aux hommes de moins de cinquante ans' ; et surtout, que le souverain garde la haute main sur la relio'ion. « En Chine, dit Gourgaud, le souverain est adoré comme un dieu. — C'est ce qui doit être ! » réplique immédiatement Napoléon'.
Tout concorde aussi dans les récits concernant la politique religieuse de Napoléon : sa diplomatie
cisme et le protestantisme, sur la religion du cardinal Fesch comparée à celle de Napoléon, considérations qui ne sont pas dans Gourgaud et qu'il n'a pas pu inventer. Mais cette fin de conversation peut être un de ces revirements, assez ordinaires, de la pensée de Napoléon; — ou bien, n'a-t-elle pu être tenue un autre jour.' Montholon, de chronologie peu sûre, l'aurait recousue ailleurs qu'à sa place. Cela se pourrait, par similitude des sujets traités, car, dans la suite de la conversation, telle que Gourgaud nous la donne, il est question du cardinal Fesch.