PROGRAMME DE LA LIGUE
Bordeaux, M. Marc Maurel, un de ceux qui travaillent à Pbeure qu^il est avec le plus d^activité à l'organisation du Cercle bordelais de la Ligue. Voici ce qu^il m^écrivait à le 3 mai :
Je dois vous avouer, monsieur, que j'ai été péniblement impressionné par la lettre publiée récemment par un membre éminent de Tépiscopat françfids, et dans Icu^uelle Tceuvre de la Ligne de renseignement est attaquée. J'en ai été péniblement affecté, dis-je, parce cpie je suis catholique croyant, et de ceux qui pensent que la religion et la liberté civile pensent que la religion et la liberté civile peuvent cheminer en paix dans le monde, en se respectant réciproquement.
Il est dit dans les statuts de la Ligue qu'on ne s'occupera jamais de politique ni de religion. J'ai trouvé cet article très-sage» car pour conserver et entretenir la paix sociaJe, il convient de donner rendez-vous aux hommes de bonne volonté sur un terrain neutre, pour poursuivre ensemble la réalisation d'une idée juste, acceptée par tout le monde. Or la nécessité de répandre l'instruction est généralement reconnue chez les peuples chrétiens, quelle que soit la foi religieuse de chacun. La Ligue de l'enseignement en France fera son chemin si elle sait conserver la neutralité promise; mais elle échouerait infaUliblement si la direction centrale ou même certains groupes cherchaient à faire prévaloir certains systèmes philosophiques, religieux ou politiques.
J^invite les ardents, soit en religion, soit en irréligion — Pardeur irréligieuse n'est, à mes yeux, qu'une forme de Texaltation dans les questions d'ordre théologique — je les invite à méditer ces lignes, écrites au courant de la plume, sans perspective de publicité, par un homme qui se proclame catholique, qui fait ses preuves
de ligueur sérieux et convaincu. Nous oublions tous trop facilement, de part et d^autre, qu^il n^y a pas que nous et nos amis en France.
Quant à moi, puisqu^on a fait appel à la sagesse de la direction centrale, qui n^existe pas, dont je garde la place pour que personne ne la prenne, je m^en tiens à ce que j^écrivais (1) à la veille d^entamer le mouvement de la Ligue. Je le soumets à tout homme ûncère,^ ayant foi dans la raison et la conscience humaines, et sjhr d^avoir avec lui la vérité.
Prêcher Tignorant, dans un sens ou dans un autre, n*avance à rien et ne Tavance pas. Il demeure ensuite à la merci des prédications contraires, et n'en sait guère plus long après qu'avant. Qu'il apprenne ce que savent ceux qui le prêchent, c'est tout autre chose ; il sera en état de se prêcher lui-même. Et ceux qui craindraient qu'il soit à lui-même un mauvais prédicateur peuvent se rassurer d*avance. L'instruction n'a pas deux manières d'agir sur ceux qui la possèdent. S'ils s'en trouvent bien pour leur compte, pourquoi ne rendrait-elle pas le même service aux autres?
Toute la philosophie du mot d^ordre mis en circulation dans la Ligue est là. Les amis sérieux de rinstruction la comprendront sans peine.
(1) Annuaire de 1* Association poiir 1867.
LA LIGUE DEVANT CÉSAR (i)
II a été dit que la présente publication se passerait des ressources de la lutte, et c^est un article de son programme que je suis bien décidé à maintenir. Toutefois, je n^ai pas entendu mHnterdire le droit de rectification au besoin. Rectifier, ce n^est pas lutter.
Dans un livre publié récemment par M. Alexandre de Saint-Albin^ sous ce titre : Leê Librett-pen-' seuses et la Ligue de CenseignemetUj il y a un chapitre, intitulé La Ligue devant Césary qui commence ainsi :
... II (1) sait seulement que les pouvoirs publics doivent voir sans alarme Fexistence et les progrès de la Ligue : ... Le tout sous Vceil de Vautorité, et d accord avec elle, a^est entendu. Je ne demanderais pas mieux, pour mon compte, quand bien mime ce
(1) BuUetin n« 2, 16 juillet 1868.
(2) II, c'est le F.'. Jean Macé.
M. de Saint-Albin, sur U foi de ses chefs ecclésiastiques, a confondu partout dans son livre la Ligue de renseignement avec la Franc-Maçonnerie. Là encore, il a été mal renseigné. Entre la Ligue et la Franc-liaçonnerie, il n'existe d'autre lien que celui d'une aspiration commune vers le but que poursuivent en ce moment chei nous tous ceux qui ont quelque souci de l'avenir du pays : le développement de l'instrucUon publique. J'ai là-dessus une explication à donner : on la trouvera dans le prochain numéro de ce bulletin.
ne serait pas nécessaire. (1* bulletin de la Ligue, p. 20).
Quoique je n*aie point qualité pour parler au nom de la Ligue, elle ne me démentira pas si s'ajoute à ce que vient de dire son promoteur : La Ligue serait même iieureuse que Tautorité voulût bien la recevoir sous sa protection, et le promoteur s'empresserait de renoncer à tous ses titres au profit de quelque auguste représentant de Tautorité.
L^auteur de ces lignes a été mal renseigné sur Tesprit qui régne dans la Ligue à Fendroii de la tutelle gouvernementale. Puisqu'il a cru pouvoir préjuger, sur une phrase, les intentions personnelles du promoteur de Pœuvre, quMl me permette de lui mettre sous les yeux une déclaration de la même époque, où il retrouvera cette phrase à peu prés telle quelle, encadrée de façon à ce qu^on ne puisse se méprendre sur sa véritable signification.
Cest un fragment d^une lettre publiée dans le Temps^ le 8 décembre 1866, et adressée par moi à Tun de ses rédacteurs, M. Frederick Lock, un ami, qui venait de souhaiter la bienvenue à notre ligue dans les termes'' les plus sympathiques.
Il est une prrase à laquelle je vous demande la permission de répondre. Elle serait décourageante s'il fallait la prendre tout à. fînit au sérieux, et ce n*est pas le moment de se décourager, quand on n'a pas encore commencé.
Après avoir fait Pénumération de tout ce qui se fait dans la Ligue belge, et devra se faire aussi dans la nôtre, vous ajoutez :
LA LIGUE DEYÀPrT CÉSAR 319
v .... Uautorité ne voudrait tolérer, ces choses qu'à la condition d'y avoir rœil, sinon la main. »
Je ne puis être ici tout à fait de votre avis.
L*Geil, oui, tant qu'elle voudra ; cela ne nous gênera jamais, n'ayant rien à faire qu'elle ne puisse voir.
La main, non ; ni elle ni personne.
Je la crois, entre nous, beaucoup trop intelligente pour ne pas comprendre parfaitement qu'une armée de volontaires s'en irait, comme une eau qui glisse, dans la main qui voudrait l'enrégimenter de force.
J'espère bien, du reste^ que les adhérents à la Ligue, tous hommes en état de raisonner, puisqu'ils seront venue d'eux-mêmes à elle, sauront bien écarter tout danger d'enrégimentation quelconque, quand ils décideront de leur organisation, en déclarant qu'il se passeront d'un \Comité directeur, n'ayant pas besoin que personne leur apprenne de loin ce qu'ils ont à faire chez eux. Nous nouo en sommes passés jusqu'ici dans le Haut- Rhin, et je ne sais pas trop ce que nous ferions des directions qu'on croirait devoir nous envoyer. Si l'on n'est pas en mesure partout de se diriger soi-même, il faut qu'on s'y mette. Là est le progrès.
Et puisque je vous parle du Haut^Rhin, je puis bien vous dire, et je crois y être autorisé, que notre Société des bibliothèques communales, qui est un cercle local tout fait d'une ligue nationale, fonctionne en toute liberté depuis trois ans passés, sans que l'autorité y ait mis encore une seule fois* je ne dirai pas la main, mois l'œil, ce qui est plus.
11 est vrai que nos fenêtre sont ouvertes, et qu'on satt fort bien qu'il est nécessaire d'y regarder.
Ce que je disais au mois de décembre 1866, je le redis aujourd'hui, sans avoir un mot à y changer.
Cette réserve faite, je reconnais bien volontiers que M. de Saint- Albin a parfaitement raison dans une partie de ce quHl dit. Le promoteur de la Ligue savait en effet < que les pouvoirs publics doivent voir sans alarme son existence et ses progrès : • il en a tracé le programme en conséquence.
C^eût été folie de se lancer dans une entreprise de ce genre avec une pensée de lutte, et j^ai été très-heureux^ je ne m^en cache pas, en parcourant le Joumiu de Rouen du 3 juillet, d^y rencontrer Pentrefilet que voici :
Les membres du comité du Cercle ronennais de la Ligue de l'Enseignement se sont réunis hier.
Le président, M. Raoul Duval, a communiqué à î'as* semblée une lettre de M. le Préfet ainsi conçue :
« Rouen, le 13 juin- Monsieur,
J'ai pris connaissance du programme du Cercle roueibnaie de la Ligue de renseignement, que vous m'avez fait l'honneur de me communiquer.
Je Yerrai avec grand plaisir la formation d'une association qui a pour but la propagation de l'instruction et de réducation et la vulgarisation des connaissances.
Elle tend par cela même à seconder les vues du gouvernement et du ministre de Tinstruction publique.
Agréez, etc.
Le sénateur, préfet de la Seine-Inférieure,
Signé : Lehot.
Le comité a chargé son président de remercier M. le préfet, et s'est ensuite occupé du projet de statuts qui doit être prochainement soumis à l'assemblée générale.