LA LIGUE DEVANT CÉSAR
Si cela peut déplaire à quelques-uns que le préfet de la Seine-Infërieure voie avec grand plaisir la création du Cercle rouennais, à coup sûr ce ne sera pas aux travailleurs de la Ligue. Eux aussi Pont vue avec plaisir, et ceux qui vont avoir des autorisations à demander à leurs préfets ne seront pas f&chés de pouvoir invoquer ce iémoignage-là.
LA LIGUE ET LA FRANC-MAÇONNEME (i)
Ce n^est pas la Franc-Maçonnerie qui a fait la Ligue ; ce sont les 5319 adhérents qui s^étaient ralliés à Pidéc quand j^ai clos la liste préparatoire le 31 mars dernier.
On rapetisse à tort cette manifestation spontanée d^un besoin public, quand on la fait sortir d^un mot d^ordre donné quelque part. Elle est sortie des entrailles mêmes du pays, et celui qui Ta provoquée n^avait reçu consigne de personne, n^a pris conseil que de lui-même quand il s^est décidé à lancer Pappel.
Le rédacteur du Monde maçonnique a recommandé chaudement la Ligue : il y en a eu bien d^autres, et il est loin d^avoir été un des premiers.
Des Loges maçonniques figurent sur les listes qui ont été publiées successivement — elles devraient y figurer toutes, je dirai tout à Pheure pourquoi. En somme, elles n'ont apporté à Tœuvre de tout le monde qu'un appoint, utile il est vrai, mais insuffisant pour qu'on puisse la leur attribuer. D'ailleurs, chacune de celles qui sont venues à la Ligue s'y est décidée de son chef, et la lenteur dos premières adhésions, Tinter-
(1) Bulletin n* 3, 15 novembre 1868.
tk LIGUE ET LA FRAIfC-MAÇONNERK 353
valle qui les sépare, témoignent assez du fait que f affirme. Les choses se seraient passées autrement s^il y avait eu convention préalable. Les adversaires de la franc-maçonnerie le savent aussi bien que ses amis.
Voici Pétat des Loges ralliées à la Ligue dans les quinze mois et demi qui se sont écoulés depuis Pouverture de la liste dressai jusqu^à sa clô ture, c^est à dire du 15 novembre 1866 au 31 mars 1868.
Souscrip- N*» lions
iS déc. 1866
5 janyier 1867
féTrier —
6 fémer — 5 mars —
23 mars —
8 mai — mai. —
27 juillet —
Sept. —
7 octobre — 7 janvier 1868
24 février —
9 mars —
12 mars —
526 la Fraternité vosgienne.
Epinal
920 la Parfaite harmonie.
Mulhouse.
1852 la Renaissance. Paris.
185S la Fidélité. Colmar
2440 la Rose plu Parfait Silence. Paris
2626 les Frères réunis. Strasbourg.
3292 la Sincérité. Reims.
3619 VEspérance Couronnée, Dieppe.
4121 la Loge d'Hippone.
Bone.
4165 La Rose du Parfait 5flence. Le Mans.
4836 Tolérance et Progrés, Lure.
4839 les Amis de la Vérité.
Meti.
4874 Oasis. Batna.
4880 I^Etoile neustrienne.
Yernon.
4885 les Elus d'Htram. Paris.
354 BULLETIN DE hk LIGUE
16 mars 1868 4886 la Parfaite Union. Mon*
taubaa fO
Quinze (1) Loges, en tout, sur plusieurs centaines qui existent en France ! Quinze numéros pris sur ime liste qui en compte 5319 ! On n^était pas fondé à dire que la Ligue ne faisait qu^une avec la Franc-Maçonnerie.
Le total des sommes versées pour propagande par Penscmble des adhésents se montait au 31 mars à 13.776 fr. 25 c. L^appoint de la Maçonnerie, on peut le voir, est de 685 fr. Ce n^est pas précisément son argent qui a fait les frais de Poeuvre.
Je dis cela uniquement pour rétablir les faits. Le F.-. Jean Macé, — ce u^est pas moi qui ai livré au public Pinnocent secret des trois points, — le F.-. Jean Macé n^aurait garde de renier le concours d^une association quHl trouve bonne, apparemment, puisquUl en fait partie.
Les faits rétablis, j^ajouterai, sans crainte d^effaroucher aucun de ceux qui se sont ralliés à la Ligue, que son œuvre, la diffusion de Pinstrnction, est en effet une œuvre essentiellement maçonnique, que ses principes, la liberté d^action laissée à tous et Pabstention de toute polémique, politique ou religieuse, sonfc entièrement conformes aux principes acceptés dans les Loges,
(1) Deux des listes enregistrées portent des signatures recueillies parmi les membresdes Loges la Réunion à Toulon, et les Arts réunis, à Grenoble ; mais ce sont là des adhésions individuelles auxquelles la Loge ellemême n'a pas joint la sienne.
LÀ LIGUE ET LA FRANG-VAÇONlfERIE 355
et qu^une chose m^étonne, c^est le temps qu^elIes ont mis pour s^en apercevoir. Je ne pais me rexpliqner autrement que par le peu d^autorité personnelle que pouvait y avoir un nouveau venu^ inconnu déciles quand il a commencé.
Inespéré bien que les citoyens qui ont accepté pour leur compte Pœuvre et les principes de la Ligue, et qui ont cru travailler au bien de leur pays en cherchaût à augmenter autour d^eux la masse des coimaissances, sans esprit de secte ni de parti, j^espére bien qu^ils n^abandonneront pas le travail commencé pour avoir appris que c^est un travail maçonnique.
JTai été amené, depuis la publication du dernier bulletin, à donner de nouvelles explications sur Fœuvre de la Ligue.
Comme elles répondent à des objections qui se sont produites alleurs que dans les journaux auxquels elles ont été adressées, il me parait utile de les mettre sous les yeux de tous les membres de la Ligue. Ils jugeront si elles sont conformes aux déclarations faites précédemment, conformes à leur propre sentiment, et de nature à donner satisfaction aux doutes de bonne foi qui auront pu se manifester devant eux, soit i droite, soit à gauche.
Au rédacteur en chef de la Démocratie.
Beblenheim,lel7 janvier 1869.
Mon cher concitoyen,
Je ne puis que vous remercier de la chaleur avec laquelle vous prenez le parti de la Lîguo contre les nouvelles attaques dont elle vient d'être l'objet.
Permettez-moi cependant un mot de réponse aux reproches que vous croyez devoir lui faire vousmême, et aux conseils que vous lui donnez.
Aucune colère ne saurait arracher les promoteurs de Tœuvre à l^urs hésitations, parce qu'ils n'en ont jamcds eu. C'est très-résoiûment, et sachant ce qu'ils faisfûent, quils ont mis le mouvement
(1) BulleUu n* 4, 15 févr'er 1869.
d'enseignement provoqué par eux en dehors de toute polémique. Ils n*ont déclaré et ne déclareront de guerre à personne, et celle qu*on juge à propos de leur déclarer^ ils ignorent.
Le but qu'ils poursuivent^ renseignement dans tout le pays de ceux qui ne savent pas par ceux qui savent, est placé assez haut pour qulls soient en droit de ne pas regarder ce qui se paisse au-dessous, et comme, parmi les citoyens qui se présentent pour travailler ensemble à cette œuvre de salut public, il s*en trouve qui appartiennent à toutes les opinions, en religion aussi bien qu'en politique, il est sage, il est loyal, il est juste de ne pas troubler l'action commune sur le terrain commun^ en y laissant entrer ce qui peut diviser ailleurs les hommes qui ont pris sur eux, par amour de leurs semblables aussi bien que de leur pays, de se donner la main dans la Ligue.
Il ne 8*agit pas ici de rien abdiquer. Moi aussi, mon cher concitoyen, j'ai mes opinions, dont je ne me suis jamais caché, ôt je ne crois pas les déserter en ne leur permettant pas d'intervenir dans Faction que je puis exercer ici. J'ai foi pour elles dans le réveil des âmes chez ceux qui enseigneront, et des intelligences chez ceux qui se laisseront enseigner.
Vous dites que des citoyens sont sortis de la Ligue» effrayés de faire partie d'une association dont le premier membre inscrit est un sergent de ville, et qui enveloppe entre un procureur impérial et un capitaine d'infanterie, quelque curé ou pasteur égaré. »
Je suis d'avis que ces citoyens ont eu tort. Je conserve, pour mon compte, une reconncdssance profonde à mon ami Larmier, le sergent de ville» ainsi qu'aux deux camarades qull m'a amenés, Antoine Mamy, le conducteur de chemin de fer, et Jean Petit, le tailleur de pieres. En accourant se ranger, avant l'appel, derrière une idée que j'avais laissé seulement eutrevoir, ils m'ont lancé de force
358 BULLETIN DE Lk LIGUE
dans l'entreprise, alors que j*en étals encore à cal-^ culer ses chances de réussite. Peut-être bien, abandonné aux conseils refh)ldissants du calcul, n^au* rais-je pas eu le courage de commencer. Si un sergent de ville s*est présenté le premier, j*y aurais mis tout aussi bien un grand seigneur, de rang, de naissance, d'argent ou de renom, peu importe, 8*ils*était présenté un grand seigneur. Mais je n'en suis pas au regret des hunibles débuts de la Ligue. Us lui ont donné dès le premier jour le caractère inoffensif et modeste dont elle avait besoin pour réussir. Et c'est là justement ce qui m'adéddô.
Le procureur impérial dont vous parlez a fait une chose dont le plus méritant d'entre nous tous pourrait, à bon droit, se sentir fier s'il l'avait faite. Il a inauguré, de son chef, l'enseignement des ignorants dans la prison, qui en est pleine. Il a donné le branle, en payant de sa personne, à un mouvement qui va se propager maintenant, de gré ou de force, dans toutes les prisons de France, et on. lui a fait l'honneur de se moquer de lui à cause de cela. Ceux que le nom de M. Edmond Turquet aura pu chasser de la Ligue y rentreront, j'en suis bien certain, quand ils auront réfléchi.
C'est un capitaine, M. Farjon, qui a fait passer la Ligue, lui second, de la période de prédication dans celle des faits, en organisant àMetz, avec M. \acca^ son premier cercle, celui qui a servi de point d'appui pour tous les autres. Ce nom-là n'est pas de ceux non plus qu'il faille regretter de voir sur la liste.
Les pasteurs qui s'y sont fait inscrire ne se sont pas « égarés » en venant avec nous. C'est aux pasteurs que nous devons nos premières bibliothèques de campagne, établies depuis longtemps déjà, alors que personne de nous autres n'y pensait encore, et c'est par un pasteur, M. Bretegier — je suis heureux d'avoir cette occasion de le reconnaître — que j'ai été mis sur la voie qui devait me conduire à la Ligue.
Quant au prêtre unique qui in*a envoyé sonnom^ qui ne pourrait plus le faire maintenant, j'en ai bien peur, je n*ai qu'une chose à dire à son sujet : c'est que je ne me reconnais pas le droit, ni à moi nia personne, d'écarter de notre œuvre d'enseignement les prêtres qui s'offriraient pour la servir, en acceptant, c est bien entendu, son programme, c'està-dire en se renfermant dans le cercle des connaissances positives, sur lesquelles tout le monde est d'accord. 11 est encore assez vaste, Dieu merci 1 et nous avons assez de gens qui ne savent rien ! Nous ne serons jamais trop pour la tâche que nous nous somme taillée, si restreinte qu*on se puisse se la figurer.
Je tenais, mon cher concitoyen, à vous donner ces explications, pour que vons sachiez bien, vous et vos amis, à quoi vous en tenir sur l'œuvre de la Ligue, qui a son chemin tracé, dont elle ne déviera pas. Elle ignore ceux qui l'attaquent ; mais elle ne saurait en faire autant pour ceux qui la défendent, même en méconnaissants on esprit et la raison d'être de sa marche. 11 n'y a, croyez-le bien, ni complaisance ni timidité dans le fait de sa neutralité. 11 y a parti pris, et les imprécations dont' on la poursuit, bien loin de la détourner de la ligne suivie, jusqu'à présent, devr^ent y ramener au contraire ceux qui auraient foulu l'en faire sortir. On ne se rue cette avec fureur que contre ce qui est fort, et pour être fort ici il fallait avoir raison, être dans le vrai de la situation. J'ai la certitude d'y être.
Beaucoup conviennent volontiers que l'instruction du peuple est le besoin premier, l'affaire capitale de ce temps, et s'étonnent ensuite qu'on refuse de subordonner ses intérêts à des considérations d'un autre ordre. Il faut être conséquent avec soi-même. Il serait exagéré, j*en conviens, de vouloir que tous s'absorbent à la fois dans cette seule et unique préoccupation. Au moins doit-on laisser à leur trav€ûl ceux qui s'y sont absorbés. Leur
360 BULLETIN DE Lk UGUE
enjoindre, — en pure perte, -* des luttes qu'ils ont rayées sciemment de leur programme, ce serait leur créer des embarras nouveaux à côté de tant d'autres qu'ils ontdéjà. Ils se croiraient desenfants si les provocations avaient le pouvoir de leur faire faire ce qulls ont déclaré qu'il ne feraient pas.
Dans VOpinion nalionale du 2 février a paru la note suivante, en réponse à une sommation qui m^avait été faite ;
On me met en demeure de déclarer si tr la Ligue a pour but de propager exclusivement renseignement laïque. «
Il n'y a pas de place dans le programme de la Ligue pour ce mot d'enseignement laïque qu'on prétend liù imposer, afin d'établir, malgré, elle un antagonisme qui n'est pas et ne sera pas de son fait, s'il existe.
L'enseignement qu'elle entend donner étant placé en dehors de toute discussion doctrinale, il ne saurait accepter d'autre nom que celui d'enseignement scientifique. Or, la science n'est ni laïque, ni cléricale : elle est la science.
La lecture, l'écriture, le calcul, la tenue des livres, la géométrie, la géographie, l'astronomie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle, l'hygiène, le droit usuel, l'étude des langues étrangères, tout ce qui peut faire l'objet des cours ouverts par les Cercles de la Ligue, tout cela n'a que faire des'affUbler d'une épithète contraire à l'esprit qui les anime. Un ecclésiastique qui se présenterait pour enseigner sous la condition que nous nous sommes imposée tous de ne pas en faire un prétexte à po* lémique serait admis très-positivement, et Je ne comprendrais pas qu'un doute pût s'élever à cet égard dans l'esprit d'un homme sérieusement dévoué à la cause de l'instruction populaire*
Quant aux écoles, celles qui existent ne sont pas du ressort de la Ligue. Celles qui seraient fondées sous ses auspices le seront nécessairement dans
les conditions de son propramme, c^est-à-dire qu'elles seront ouvertes à tous les cultes et qu*on y laissera aux parents le soin de veiller eux-mêmes à l'enseignement religieux de leurs enfants. Ces conditions, aucune congrégation religieuse ne saurait les accepter, c*est assez clair. Il me parait superflu de déroger, à cause d'elles, aux principes de la Ligue, q^ n'exclut personne.
Je suis loin, on le voit, de décliner la responsabilité de Pattitude prise par les cercles de la Ligue. Cette loyale neutralité entre les opinions qui se disputent les esprits, au profit de ce qui échappe à la dispute, je Pai préchée dès le début, et je me déclare fermement résolu à la prêcher jusqu^au bout. On ne me convertira pas sur ce point-là.
Toutefois, il faut bien que je fasse une obser-< vation à ceux qui voudraient me convertir. J^aurais beau céder, cela n^y ferait rien maintenant. Les hommes qui se sont ralliés au programme actuel de la Ligue Pont fait apparemment parce qu^ils Pauront trouvé de leur goût. Sefigure-t-on qu^il dépende de moi de les emmener, comme un troupeau, hors du terrain sur lequel ils se sont établis de leur plein gré ? Ce serait s^abuser étrangement sur la nature de Paction quMl m^est donné d^exercer, et faire aux cercles déjà organisés une injure dont ils ne seraient pas longtemps à se laver, s'il y avait lieu.
Je laisse au docteur Brierre, le fondateur du Cercle Orléanais, le soin de répondre pour moi à ceux qui semblent me supposer investi de pouvoirs que je n^ai pas.
Voici ce qu^il écrivait dans le Journal du Loi->
363 BULLETm DE LA UGUE
rei du 29 janvier, après avoir protesté énergiquement contre toute imputation de déloyauté dans rengagement formel pris par ses coadhérents • d'éviter toute controverse politique ou religieuse, c^est*à-dire de respecter absolument^ sous ces deux rapports, les sentiments et les opinions de chacun : »
Le Cercle Orléanais ne reçoit d'ailleurs le mot d'ordre de personne. Il ne relève et n'entend relever que de lui-même dans l'application qu'il fera d'une idée féconde et excellemment morale. C'est k ses adhérents, et à ses adhérents seuls, qu*il appartiendra de eréer son programme d'action, en se conforment d'ailleurs aux termes que noua avon^ fait surabondamment connaître.
Il demeure donc entendu qu'en rendant pleine et entière justice à l'initiative du promoteur de la Ligue, nous n*avona nullement voulu étGd>lir une sorte de subordination que M.Jean Macé repousse lui-même trè9-explicitement.
Cela me parait dit en assez bon fraxiçais pour
me dispenser d^y revenir (1),
Quant à me laisser, de ma personne, puis*
(1) Le secrétaire du Groupe colmarien, M. Charles Kœnig, n'a pas été moins net dans son rapport i rassemblée générale du 31 janvier :
« La Ligue caractérise ce terrain neutre, oe rendea** TOUS commun où chacun, sans distinction de naissance, de fort une, d'opinions politiques ou religieuses, est convié à un acte de dévouement dont il n'aura d'autre prix que la satisfaction d'avoir accompli un devoir et de i'etre rendu utile à ses semblables.
« Ainsi ce complètement à notre titre, ce mot de Ligue nous permet de proclamer hautement l'unité de but, disons mieui, la parenté qui nous unit aux autres sociétés de la Ligue, sans que cette liaison porte la moindre j'atteiate à noire liberté d'action, i notre entière iadé-
DERNIÈRES EXPUCATIONS 363
qu'elle a été mise en cause, ébranler par la conviction de Purgence et de Pefficacité de ce mouvement pacifique, qui me paraît supérieur à toutes les batailles, on ne doit pas attendre cela d^un homme qui reçoit tous les jours des lettres du genre de celle qu^on va lire.'
J'en ai respecté tous les détails, parce que C^est une mise en scène fidèle des progrès qui s^accomplissent en ce moment dans une grande quantité de nos villages, et je n'ai même pas voulu toucher à ce qui me concerne. Je puis bien laisser voir qu'il y a des gens qui me savent gré de m'étre mis à leur service pour les aider dans une œuvre utile, sans leur demander s'ils pensent en tout comme moi. J'ignore encore quelles sont au juste les croyances politiques et religieuses du signataire de cette lettre. Il n'a été question entre nous que de la bibliothèque de sa commune.
Verrières, par rHommaiié (Vienne), 14 janvier-
Monnear.
An mole de janvier 1868, M. Enain, inetitntenr de Vf rrièree, vint demander i M. Fonreau, alors maire de la commune, de vouloir bien lui prêter son concoure pour fonder une bibliothèque populaire i Verrières; ce dernier s^empressa d*adhérer i celte idé et de la mettre à exécution.
La création d'une bibliothèque populaire était une idée toute nouvelle dans notre commune; elle rencontra
pendance, et pour vous le prouver, Messieurs, je prends à témoin votre présence dans cette enceinte. N'étes-voos pas ici pour entendre et contrôler l'administration que nous tenons de votre mandat, pour l'approuver ou la blâmer» la reconnaître ou la contredire ?
beaucoup d'indifférents et une dizaine d- opposants. Une BOUBcriplion fut ouverte, qui produisit 75 francs, malgré les mauvaises conditions dans lesquelles elle fut faite. Le conseil municipal alloua 100 francs sur le budget.
M. Emmanuel Yauchez, vice*président du Cercle parisien, nous accorda une allocation de 40 francs k votre recommandation.
Par votre intermédiaire, les éditeur, nous accordé* rent des remises considérable ; des dons de livres vinrent s'ajouter à ceux que vous nous aviez donnés; grâce à vos conseils, rorganisation de la bibliothèque marcha rapidement. Je mentionne tous ces faits seulement pour ordre ; mais, croyez-le bien, noire reconnaissance est toujours entière.
Sur la demande de M. de Beauchamp, député de la Vienne, M. le ministre dé Tinstruction publique accorda xine cinquantaine de volumes pour la bibliothèque eu question; un autre envoi vient d*étre fait par le ministère de rinsfruction publique; enfin, une armoire pou* vaut contenir mille volumes fiit donnée par M. Foureau.
Au mois de juin dernier, la bibliothèque se composait de plus de trois cents volumes et fonctionnait parfaitement; aujourd'hui elle en compte près de quatre cents. Les premiers volumes étaient à peine achetés que les lecteurs les demandaient avec empressement.
Il 7 eut néanmoins un ralentissement forcé à l'époque des travaux de la campagne, car, il faut le dire, la presque totalité des lecteurs était fournie par la classe ouvrière ; dans la classe bourgeoise, qui se compose d'une dizaine 4^ familles à peine, trois seulement ont pris des livres.
L'instituteur, dont le zèle ne saurait trop être loué pour sa coopération active à la fondation de la bibliothèque, remplit gratuitement les fonctions de bibliothécaire ; il tient un registre des volumes lus et du nom des lecteurs. Les livres sont donnés gratuitement; il n'existe pas 4o règlement spécial; les lecteurs sont seulement tenus de rendre les livres en bon état et dans un délai de quinze iours.
La population de la commune de Verrières se corn*
MRNIÈRES EXPLICATIONS 365
pose de 1002 habitants, d'après le dernier recensement.
Ne sachant Sachant Sachant
ni lire lire lire Total
ni écrire seulement et écrire général
Sexe masculin. 242 61 212 515
— féminin . 378 31 78 487
Jri'^ 620 92 290 1.002
Du 8 mars au 4 noyembre, 200 volumes onlélé lus.
150 personnes ont lu ou pris part aux lectures, c'est-à-dine plus de la moitié des personnes sachant lire «t écrire.
Du 4 novembre au 31 décembre, il a été lu 200 vulumes, autant dans ces deux mois que dans les huit qui ont précédé.
Les livres les plus généralement demandés sont les livres amusants, contes, romans, voyages; parmi les auteurs, Mayne-Reid, Erckmann-Chatrian. M»« de Ségur, Fenimore Cooper, Waller Scott, Las Cases, M"* Carraud, Dickens, Manzoni, Charton, Emile Souvestre, Edmond A bout, elc.
L'instruction est bien on retard dans les campagnes du Poitou, notamment dans l'arrondissement de Montmorillon, dont dépend la commune du Verrières. Cependant, les populations désirent s'instruire, mais plusieurs causes ont arrêté le développement de l'instruction jusqu'à ce jour. En première ligne, il faut compter la misére,la routine et l'apathie de la population; en second lieu, la mauvaise volonté de ceux qui s'opposent de toutes leurs forces au progrés du mouvement intellectuel. Comme exemple, on peut citer une clause tnêérée dans certains beaux de fermes, qui défend au fermier b'envoter ses enfants a l'écolb. Mais le mauvais vouloir ne prévaudra pas toujours; le besoin de s'instruire se répand de plus en plus; l'essor est pris, et les populations rurales commencent à comprendre que l'instruction est la seule planche de salut qui puisse les arracher à la misère qui les étreinte Une révolution se prépare, mais toute pacifique, car elle ne s'adresse qu'à
366 miLLETIIf DE LA UGUE
rignonnce ; encore qudqaee années, et ceux qni aiment riiumanité auront la consolation de voir une génération instruite s'élever k côté de l'ancienne, désolée de son ignorance.
L'école du soir est fréquentée par des jeunes gens stîdes d'apprendre, qui Tiennent régulièrement suivre l'enseignement de rinsti tuteur. Certains habitent à plusieurs kilomètres du chef-lieu, et ne manquent jamais, quelque temps qu'il fasse. Cette assiduité toute t (dentaire est admirable et démontre q;ue le procès de la routine et du mauvais vouloir est jugé. Cest un tableau curieux et intéressant à la fois de voir l'application et la bonne volonté de ces grands jeunes gens, de ces hommes, qui acceptent les leçons de moniteurs âgés de dix à douze ans.
Pour vous qui habitez un département où l'essor de l'instruction a pri» des proportions telles, que le but à atteindre est bien proche, s'il n'est pas atteint déjà, vous n'êtes pas surpris de ce qui se passe chez nous, mais nous sommes tout étonnés des résuUats obtenus. Je ne sais qui a dit cette vérité : qui a lu lira. 11 a rencontré juste pour notre commune ; les livres sont lus avid^ ment. Je connais des familles où la veillée se prolonge bien au delà de l'heure habituelle pour arriver à la fin d'un livre qui se lit au coin du foyer.
L'école des garçons compte 80 élèves» ceRe des fîlles 40; l'école du soir 39; au toUl i59. Depuis l'éublissement de la bibliothèque, le nombre des enfants fréquentant l'école s'est accru de 1^
Les résultats obtenus dans la commune de Yerrièree me font désirer de voir notre exemple suivi ailleurs ; aussi je viens appeler votre attention sur la commune de Lussac^les- Châteaux, qui ne possède pas encore de bibliothèque. Cependant Lussac-les-Chàteaux est un chef-lieu de canton assez peuplé, possédant un instituteur très-intelligent, instruit, qui serait heureux de voir fonder une bibliothèque dans la localité.
L'exemple de Verrières est trop récent pour servir de stimulant. Votre recommandation auprès de la Société Franklin ne serait peut-être pas inutile.
Agréez, monsieur, etc. C. Lasbroerib.
La Contre^Ugue de l'enseignement de Parrondissement de€ogiiac(l) a trouvé des incréduleg. Que diront-ils de. cette t clause insérée dans certains baux de fermes qui défend au fermier d'^envoyer ses enfants à Pécole ? i Qu^ils voudraient voir Pacte? Il n^est-guère probable qu^on parvienne à se le faire montrer; mais que le bruit seulement puisse en courir dans le pays, n^est-ce pas Pindioe de résistances assez affichées à ces innovations pernicieuses pour le peuple qui s'appellent la lecture et Pécriture pour qu^on soit en droit de négliger le reste quand on est d'^acGord sur la nécessité d'^apprendre au peuple à lire et à écrire ? Et là où il sait lire et écrire, combien encore trouvent mauvais qu'il en sache davantage ! Qu'ion laisse donc se faire, sans la chicaner, la Ligue de ceux qui le trouvent bon et qu^on lui permette de ne pas mettre autre chose sur son drapeau !
Ceci dit. Il n^en sera plus question dans notre bulletin, qui est à Padresse des amis pratiques,
(1) Jean Macé écrivait dans le bulletin n* 3 du 15 novembre 1868 :
« Je trouve dans le Progrès de Bordeaux du 10 novembre quelque chose de si extraordinaire, de si comique, tristement comique, il est vrai, — que je me reprocherais d'en priver les lecteurs du Bulletin :
« Un fait incroyable a été signalé au convent maçonnique de Cognac par un homme, M. Boche, dont la bonne foi ne peut être suspectée. M. Boche a affirmé qu'une contre-Ligue de renseignement 8*était formée dans un arrondissement voisin de Cognac par des propriétaires qui auraient pris l'engagement de n'accepter chez eux que des serviteurs ou des agents ruraux ne sachant ni lire ni écrire. »
et pratiquants de Finstruction populaire. Ceui* là sont aux prises avec les faits : ils n^ont pas besoin qu^on les leur rappelle.