‹ Les origines de la Ligue de l'enseignementChapitre 57 sur 89 · PHILOSOPHIE DE LA LIGUE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE LA LIGUE

Le travail incessant des génératlonsr qui se succèdent détermine pour l'humanité la formation en permanence d'un double patrimoine, Tuh matériel, Tautre intellectuel, soumis à deux lois de transmission bien différentes, en raison même de la différence de leur nature.

Le premier, qui est divisible, destructible par Ja consommation, se transmet dans les familles, de père en fils, pour la part échue à chacun. C'est par lui que Tinégalité sociale et l'antagonisme se main^ tiennent forcément parmi les hommes, obligés qu'ils sont de se le disputer, et les chances inévita-* blos de la lutte s'.opposant à l'égalité des parts.

Le second, le patrimoine intellectuel, a pour fonction normale de rétablir l'équilibre et Tharmonie rompus par l'autre. Il est indivisible et peut se transmettre tout entier à chacun, sans autre limite que la puissance individuelle de compréhension. Il est indestructible et, loin de périr par la consommation, plus il sert, plus il grandit. Partant, il ne saurait devenir un objet de lutte, personne ne pouvant se l'approprier et^ bien au contraire, c'est par lui que doit se faire la grande réconciliation» tous étant intéressés à ce qu'il devienne d'un usage universel.

Ce patrimoine béni, où est le salut de l'humanité, c'est le livre qui le représente. Tout homme entre les mains de qui le livre n'arrive pas est donc frustré, sans bénéfice pour personne, que dîs-je f an détriment de tous, du meilleur de son héritage. Les

'^ (1) Bulletin n«5, l** partie, 15 février 1870»

chefs-d^œuvre de Tesprit humain et les conquêtes de la science sont à lui comme aux autres, et, qu'il le sente ou non, il est volé, par le fait, s'il n*entro pas en possession de tous ces trésors qui lui appai^ tiennent, en sa qualité de membre de la famille humaine. Llgnorant, fût-il millionnaire, est le vrai déshérité.

Ceci posé, il est facile de se dire ce que doivent être les bibliothèques communales. Elles doivent être un moyen offert à tous de se mettre en possession de rhéritage commun, demeuré trop longtemps l'apanage d'un petit nombre de privilégiés (1).

Ces lignes que j^écrivais quelques semaines avant d^entamer la prédication de Tœuvre de la Ligue contiennent pour moi ce que Ton peut appeler sa philosophie.

Il est facile d^en déduire, comme on doit pouvoir le faire de toute philosophie digne de ce nom, ses principes religieux et politiques, car elle en a assurément, et ce serait se méprendre sur le sens des mois que dHnterpréter Tabandon proclamé des luttes de controverse , comme Pabsence de toute croyance précise en religion et en politique.

Il y a deux manières d^échapper à la controverse : en se plaçant au-dessous ; c^est celle des indifférents et des sceptiques, qui se taisent par mépris : en se plaçant au-dessus ; c^est celle des vrais croyants, c^est la nôtre, je ne crains pas de le dire. La Ligue, en imposant à ses membres le sacrifice des satisfactions personnelles de polémiquO) a mis si peu son œuvre en dehors du

(1) Annuaire de l'association pour 1867, Bibliothèque communale, p. 391 et suiTantes.

Page 1