‹ Les origines de la Ligue de l'enseignementChapitre 78 sur 89 · CERCLE · texte numérisé non relu

CERCLE

DB LA

Une Société est formée à , sous le titre

de Cercle... de la Ligue de l'Enseignement^ dans le but de propager autour d'elle l'instruction par tous les moyens possibles.

Cette Société n'est l'œuvre d'aucun parti. Elle ne s'occupera ni de politique, ni de religioa. Elle fait appel au concours désintéressé de tous ceux qui croient à l'importance de l'instruction, et qui jugent utile de la répandre, quelle que soit leur manière de voir sur les autres questions.

Une commission provisoire est chargée : %

V De recueillir les adhésions et les cotisations ;

20 De préparer un projet de statuts et un

programme d^action gui seront soumis à Passomblée générale quand elle aura recueilli un nombre suffisant d'adhésions.

Cette commission se compose de :

Les signataires composent de droit cette conoimission sauf à eux à la compléter comme ils le jugeront à propos. S'ils ne veulent pas faire les choses à demi, ils choisiront immédiatement parmi eux un trésorier provisoire, et ne se sépareront pas sans avoir versé entre ses mains leur première cotisation. Dés lors leur Cercle ne sera plus un être de raison. Il aura une existence civile de par la propriété, des membres effectifs, un fonctionnaire en exercice forcé de ne pas laisser son argent sans emploi : le reste ira tout seul. Je ne juge pas nécessaire de pousser plus loin Pindication de la marche à suivre. Chercher des hommes, trouver de l'argent et s'en servir : personne n'a besoin d'apprendre comment cela se fait.

A l'œuvre donc ! Que tous ceux qui se sentent au cœur l'envie d'agir, si humble que soit leur position, si petite localité qu'ils habitent, entrent résolument dans l'action et ne prennent conseil que d'eux-mêmes. Ils ont dès à présent assez d'exemples à mettre sous les yeux des gens pour rendre courage aux plus timides, et ne pas craindre eux-mêmes d'être arrêtés en route. Où tant d'autres ont passé, passera qui voudra.

La Chronique du 15 novembre parlait d^un cercle que MM. Zeys et Dûrrbach se proposaient de fonder à Bone. Il fonctionne actuellement et sen histoire me parait contenir un enseignement préciex à Pusage de tous les fondateurs de cerclés.

Les initiateurs ont commencé par s^adjoindre cinq amis, MM. Souleyre, Redon. Moudéhard, Lévy et Tussing. Ce premier noyau de sept personnes, d^une honorabilité reconnue dans te ville, s^est grossi presque sans effort dès le premier jour, et, le 14 décembre, M. Zeys m^écrivait la lettre suivante, qui a été publiée dans le Courrier du BaS'Rhin. Elle avait un double intérêt pour FAlsace (2) :

« J*ai la très vive satisfaction de vous annoncer que la Ligue de renseignement compte une fille de plus, une fille algérienne. Nous sommes constitués, et ma joie est profonde. Cinquante souscripteurs ont répondu & mon premier appel, et j*ai bon espoir d'en trouver encore cinquante d'ici au !•' janvier.

Voici nos premières résolution :

Nous avons ici deux cours d'adultes créés par deux instituteurs alsaciens, MM. Tussing et Mvy. Nous fournissons de papier, de plumes, etc., les jeunes gens pauvres qui suivent ces cours. Nous avons promis aux deux élèves qui se distingueront le plus cette année des livrets de caisse d'épargne de 50 francs, comme récompense et comme encouragement.

(1) Ballean n« 5, l'* partie, 15 février 1870.

(2) MM. Zeys et Dorrbach sont Alsaciens tous les deux.

Entin, noua fondons un cours public et gratuit de dessin appliqué aux métiers et aux arts.

Une fois par semaine une salle de l'école communale, que nous livre la ville, sera éclairée. chauffée en hiver. Qui voudra pourra y venir lire toute la soirée sous la surveillance d'un membre du Cercle. Notre petite bibliothèque recevra d'abord les dons des membres de la Société ; nous l'augmenterons à frais communs dès que notre caisse nous le permettra.

Je voudrais pour mon compte faire un cours de droit usuel; mais j'ai besoin de l'autorisation du premier président, et je la demande en ce moment.

15 décembre.

Depuis hier, les 50 souscripteurs que je vous annonçais se sont augmentés de près de 30 adhérents nouveaux. Nous voilà 80. Je vous ferai tenir nos statuts dès qu'ils auront été approuvés.

Le 23 décembre paraissait dans la Seyhouse^ de Bone, un appel de M. Zeys, reproduit à quelques jours de date par CAkhbar et le Moniteur de V Algérie^ en faveur du Cercle Algérien de la Ligue de l' enseignement j qui comptait dèj'à 187 adhérents. Les prévisions du début avaient été rapidement dépassées.

Cinq jours après, la Seybouse publiait les statuts du nouveau cercle, soumis à Papprobation du préfet de la province de Bone, et M. Zeys convoquait ses membres à une assemblée générale, le 3 janvier, pour la nomination du comité. Leur nombre était monté à 255.

Les conseils pratiques qui suivaient la convocation peuvent servir partout. C'est en effet du choix de son comité que dépendra presque toujours l'action d'un cercle :

Là ligue en ALGÉRIE 567

La société est née d*hier, ses membres se connaissent encore bien peu. Il est difficUe de savoir qui voudra concourir sérieusement à l'œuvre commune, c'est-à-dire faire partie du comité. D'autre part» il indispensable d'éviter que les votes ne 8*éparpillent ou ne se perdent et qu'il ne faille déranger trois cents personnes à plusieurs reprises.

Nous proposons donc la combinaison suivante :

Nous faisons appel à ceux qui voudraient se dévouer à faire partie du comité.

Une liste de tous ces volontaires du bien public sera dressée et déposée sur le bureau, le jour du vote.

11 va de soi qu*on n*entend nullement préjuger le vote de l'assemblée. Cette liste ne servira que de renseignement à ceux des votants qui désireront la consulter.

Que nul ne craigne de s'offrir en cette circonstance. 11 n'est pas question de se mettre en vue, mais de faire acte de dévouement ; car il ne faut pas se le dissimuler, les membres du comité devront payer de leur personne, — fonder une bibliothèque, l'installer, l'augmenter avec discernement et unité de vues, distribuer des livres appropriés aux goûts et aux capacités des lecteurs, organiser et surveiller les séances de lecture, — créer des cours, y assister parfois, professer en cas de besoin, — rechercher les enfants privés d'instruction, — agir sur les parents négligents, etc., — se vouer, en un mot, de plein et grand cœur, au triomphe de lldée commune, qui est : le bien sous toutes ses formes, l'avancement moral et intellectuel de l'humanité.

Que le comité soit bien pénétré de ses devoirs, nous prospérerons. Qu'il soit inactif, nous périrone misérablement avec la honte d'avoir tenté une grande chose sans avoir eu l'énergie et l'intelligence de la mener à bonne fin.

Cette élection est donc une question vitale pour la société. Je supplie tous les adhérents d'y songer sérieusement.

Ce n^était pas témérairement que Torganisateur principal du Cercle algérien avait parlé par anticipation dMn déplacement de trois cents personnes. Le jour de rassemblée générale, la Société comptait 302 membres. Ses statuts avaient été approuvés le 29 décembre.

Voici la liste du Comité nommé Id 3 janvier :

MM. Zeys, juge.

Redon, officier ministériel.

Dubarbier, avocat.

Dûrrbach, garde mines.

Serpaggi, professeur.

Mathieu, capitaine du génie.

Souleyre, contrôleur des contributions directes.

Bronde, adjoint.

Giubéga employé des douanes.

De Cerner, ingénieur de la Compagnie Talabot.

Quatre jours après, le comité tenait sa première séance et commençait par faire choix d'un local pour installer les cours et la bibliothèque, dont les 102 premiers volumes, offerts par onze donateurs, étaient déposés sur le bureau. Il recevait communication d'une lettre de M. Carie, imprimeur à Bone, s'offrant à imprimer gratuitement les documents, prospectus, lettres, procèsverbaux, etc., de la Société, à la charge seulement de payer le papier employé.

Il adoptait, à Punanimité les résolutions suivantes, motivées par une publication d'un de ses membres qui donnait d'avance, paraît-il, à l'ac-

Là ligue ZS ALGÉRIE 569

tion du Cercle un caractère belliqueux en désaccord avec ses statuts :

V II sera interdit à tous les membres du Comité de se donner comme les interprètes de la pensée générale. Pour le présent et pour l'avenir^ le comité ne sera engagé que par des exposés de principes délibérés en séance et votés à la majorité ;

2^ Les actes du comité seront rendus publics par la voie des deux journaux (l) delà localité^ indistinctement.

Le Cercle comptait 348 adhérents ce jour-là, 7 janvier.

Le 18, H. Zeys m^écrivait :

Nous sommes 382 membres au moment où je vous écris.

Le courrier de demain emportera une demande adressée au recteur d'Alger par laquelle nous le prions d'autoriser l'ouverture de 12 cours d'aldultes à Bone :

1* Un cours de dessin, par MM. Abel de Pujol, peintre, Goujon, architecte du département.

2^ Un cours de géométrie élémentaire, par MM. Matbieu, capitaine du génie, et de Cerner, ingénieur.

3^ Un cours d'économie politique, par M. Lusson» principal du collège.

4<> Un cours d'histoire par M. Courboges, professeur au collège.

&• Un cours de sciences naturelles, par M. Cabrollier, professeur au collège.

6® Un cours d'arithmétique, par M. Dumont, professeur au collège.

7^ Un cours de grammaire et de littérature, par M. Serpaggi, professeur au collège.

8® Un cours de musique, par M. Dûrrbach.

(i) ha Sey bouse et l'Est algérien.

9* Un cours de droit usuel, par M. Dubarbier, avocat, et moi.

lO» Un cours d'italien, par M. Giubôga, employé des douanes.

!!• Un cours de logique, par M. Redon, officier ministériel.

12« Un cours de lecture expliquée, par moi.

Nous ouvrirons ces cours au fur et à mesure de nos besoins.

Le cours de dessin a été ouvert le 1*'' février, avec 34 inscriptions. Le Cercle prête aux élèves qui ne les ont pas les objets nécessaires au dessin.

Mes derniers renseignements datent d^une lettre du 4 février, me transmettant, avec la souscription du Cercle algérien à Tœuvre de propagande générale de la Ligue, une commande de livres de 400 francs.

Le rapport présenté à la fin de janvier par M. Souleyre, au nom de la commission du budget, accusait un chiffre de souscriptions de 2638 francs. Le Cercle continuait à grandir. Le nombre de ses adhérents s^élevait à 416, répartis ainsi :

Commune de Bone, 320

Communes de Parrondissemenlde Bone, y compris la Calle et Souk-Ahras, 30

Communes de Parrondissement de Guelma, 45

. Une part spéciale est réservée dans le budget général à chacun des deux derniers groupes, en raison d^une convention faite avec leurs membres, que, « jusqu^au moment où ils seraient nn

LA UerC £9 ALGCSK 571

mesure de se torma en groopes dîslmet» et de s^adanniâtrer eui-mémes, le prodail de leurs soQseriptiûfis serait îaiégralement employé dai» leurs localilés respecÛTes, sans autres exceptions que celles nécesatéespar leur concoors aa frais

généraux. »

Jeme sœ étendu toat an Ion? jot cette tréa^ tion dn Cercle Algérie^- Cest qu'en dehors de TactiTilé înteUigente et résolue avec laquelle elle a été menée^ bonne à citer comme exemple^ elle est ponr moi tm des faits les plus importants de Fhistoire de notre Ligue.

t La Ligne a pris pied en Algérie depuis nn mois à peine », dit M. Sooleyre en donnant les chiffres que f ai empruntés à son rapport ; et il ajoute :

Ces chiffres sont hautement significatifa. Obtenus en aussi peu de temps et comparés à ceux que le buQetm de ia Ligue accuse dans la métropole, ils sont le tânoignage le plus magnifL^e de Fesprit d'initiative et de progrès qui anime les populations de l'Algérie.

n est à désirer, est-il dit dans le Moniteur de TaIgérie du 21 janvier, à propos du Cercle fondé à Bône, non-seulement que cette courageuse et importante entreprise soit couronnée de succès mais qu'elle fasse, pour ainsi dire, la traînée de poudre et soit imitée par tous les, autres centres de population de l^'AIgérîe.

On peut s^en fier pour cela aux hommes qui ont si bien coodoit jusqu'à présent Taffaire du Cercle Algérien. Ils ont su donner à ce que le ManUevr de rAfgérie appelle c cette courageuse et importante entreprise • tout autant de retea-* tisseroent et d^éclat qu^il en fallait pour appela*"

sur elle rattention des hommes d^initiative et de progrès de toute la colonie. Jen^en veux pour preuve qu'une phrase de VEcho de Notre-Dame if Afrique du 30 janvier. Son témoignage ne peut pas être suspect, car il n'y met pas d'enthousiasme :

Nos journaux d'Algérie sont, 'depuis quelques semaines, peuplés de réclames, lettres, objurgations, déclarations, tableaux à effet, au sujet de la belle invention de M. Jean Macé qui a pour étiquette Ligue de l'Enseignement.

Nos colons algériens ont devant eux une tiche à part dans l'œuvre générale de la Ligue. Ils ont à payer ce que je ne crains pas d'appeler la dette de la mère patrie vis-à-vis des populations qu'elle a conquises. Je n'ai pas à en dire ici plus long sur une question qui se comprend d'ellemême.

J'écrivais dans le dernier bulletin, après avoir cité une lettre de M. Constant Dûrr, le jugd de paix de Mascara (1):

Qui sait si nous n'entendrons oas bientôt parler d'une Ligue arabe de l'enseignement ?

M. Constant Dîirr me répond :

J'ai relevé avec satisfaction, dans votre Bulletin, la pensée d'étendre le principe de la Ligue aux populations musulmanes. Certaines personnes pour-

(1) Le projet d'une bibliothèque populaire à Mascara dont m'entretenait cette lettre peut être considéré comme réalisé maintenant, M. Constant Durr m'écrivait le4 janvier :

« Le Conseil municipal a reçu ma communication de la manière la plus favorable, et m'a accordé immédiatement ce que je lui demandais, local, armoire, éta-

raient croire à une utopie irréalisable en entendant énoncer seulement la possibilité de pareille entreprise. Et cependant rien n'est moins vrai que son impossibilité. Lorsque, chez mon père (1), j'eus Toccasion de lire vos travaux sur cette question, le projet me vint aussitôt d'appliquer certaines propositions & Tinstruction de nos indigènes, si honteusement ignorants. Depuis, j 'ai travaillé Tidée et il pourrait bien se faire qu*à un jour donné la Ligue fonctionnât sur la limite du désert, et que Mascara fit comprendre ce qu'on aurait dû faire déjà depuis longtemps pour une population qui va s'éteignant, et dont une des principales causes de mort est l'ignorance superstitieuse.

Ce que nous avons à faire en Algérie, je crois qu^on l'a déjà compris à Bone, et que la Ligue arabe s'y organise dès. à présent dans ses vraies conditions, Arabes et Français côte à côte.

Les listes de noms ne sont pas très-intéressantes à lire en général ; mais en voici une que j'ai lue avec un vif intérêt, et je suppose bien qu'il sera partagé par tous les lecteurs du Bulletin. C'est la quatrième liste d'adhérents présentée au comité du Cercle Algérien dans sa séance du 7 janvier :

Quatrième liste d'adhérents.

MM. Buatois père, ZiU des Iles, Mouscadet, Kaddour ben Turkta, cadi de Bone ; Moh. ben Belkassem, bachadel ; Moh. Bakkar ben el Badi, adel ; Moh. ben el Ake-

gère, et la désignation d'un des instituteurs comme bibliothécaire. J'ai ensuite soumis la liste à plusieurs de nos habitants, en me fixant comme première mise de fonds une somme de 3 à 400 Arancs. Tai actuellement recueilli déjà près de 200 francs. »

(1) M. Alphonse Burr, président du Consistoire d Algérie.

dar, adel; £1 Hadj el Abassi, oukLl ; Kassem Chérif, oakil ; Kassem Salah, oukil; Ahmed ben Mérad, cadi de TEdougb; Moh. Salah ben Mérad, bach-adel; Ali ben Kara Ali, cadi de la plaine ; Moh. Larguech, ancien cadi de Bone; Gueit, Ali ben Scheik, Delcambe, Dupont, Vidal père, J. Maurice, Ad. Robert, Rouanet, Holzer, Blanc, Brière, Seunn, Mical, Anselme (Sébastien), Abdallah ben Youssef, Ali ben Moh. Sammar, AU Bout» daoua.

L^article 3 des statuts du Cercle Algérien es^ ainsi conçu :

n demeure entendu que, soit dans la composition des bibliothèques, soit dans l'enseignement des cours, soit dans le programme des écoles, fondés ou soutenus par la Ligue, on s'abstiendra absolument de tout ce qui pourrait avoir une couleur de polémique, politique ou religieuse.

Cest assurément cet article 3 qui a permis à des oukils et à des cadis d^entrer dans la Ligue. Eux seuls peuvent avoir une action sufTisaute sur leurs coreligionnaires pour faire cesser Pétai de choses que je trouve constaté dans un rapport présenté au conseil municipal de Bone à sa séance du 25 novembre dernier. Il émane d'une commission nommée sur une pétition indigène déposée par Mohammed Karësy, pour étudier t la situation des jeunes indigènes musulmans, par rapport à Tinstruction publique. »

La commission a l'honneur de vous exposer qu'elle s'est rendue, le 10 juin dernier, aux établissements qui lui ont été désignés comme étant fréquentés par de jeunes indigènes de la localité et qui y recevaient» lui a-t-il été dit, une instruction quelconque.

Ces établissements, au nombre de trois, savoir

1* La mosquée rue Saint-Augustin, dite de Zaola ou Sidi-Àbder-Rhaman;

t^ La mosquée impasse Joseph, dit Sidi-Klif ;

3° La mosquée place d'Armes, dite Grande-Mosquée;

Reçoivent :

La première 80 garçons, logés dans une pièce d'environ 30" de superficie ;

La deuxième, 46 garçons, 4 filles, dans deux pièces de 60".

La troisième, 20 garçons, logés dans deux pièces de 25-.

Total : 146 garçons, 4 filles.

Ensemble, 150 élèves de 5 à 15 ans, sous la direction de cinq mattres plus ou moins rétribués par les parents, qui tiennent essentiellement, parait-il, à ce que leurs enfants n'apprennent que le Coran.

De ce qui précède vous en déduirez avec nous . que ces établissements ne sont pas des écoles, et que les enfants qui les fréquentent sont loin de trouver là les éléments d'instruction d'où doit dépendre une plus intime assimilation avec nos mœurs, nos usages et nos lois.

Voilà au moins un pays où Ton n^ira pas dire, j^imagine, quUl n^y 8 rien à faire pour la Ligue de l^Enseignement !

LA Ligue en Algérie

J^annonçais, il y a un an, les débuts de la Ligue en Algérie. Elle y compte aujourd'hui neuf Cercles, réunissant entre eux 1853 membres, et un budget de 12.770 fr.

Ces chiffres sont hautement significatifs. Obtenus en aussi peu de temps et comparés à ceux que le Bulletin de la Ligue accuse dans la métropole, Us sont le témoignage le plus magnifique de l'esprit d'initiative et de progrès qui anime les populations de l'Algérie. {BtUletin du 15 février 1869.)

J'avais emprunté ces lignes au rapport présenté par M. Souleyre, le 3 janvier 1860, à rassemblée générale du Cercle Algérien, àBône, le premier fondé, et qui s^organisait ce jour-là. Elles trouvent aujourd'hui une éclatante confirmatipn.

Ce qui vaut mieux encore que des chiffres, on s'est mis partout à Tœuvre.

Je viens de recevoir le premier Bulletin du Cercle Algérien, daté de novembre 1869. Il est rempli de faits intéressants, et témoigne éloquemment de Pactivité des hommes qui sont à sa tète. C'est à eux, à leur président surtout, M. Zeys, qui a lancé le mouvement avec une mesure et une énergie des plus rares, que l'Algérie devra sa Ligue de l'enseignement. Leurs noms mériteraient d'être signalés à la reconnaissance publique.

La bibliothèque du Cercle compte déjà 1100

volumes, dont la distribution a suivi une marche ascendante, curieuse à constater. Le 14 mars, jour de Touverture, il a été distribué trois volumes; le 2 mai, douze; le 18 juillet, vingt-sept; le 3 septembre, trente-quatre. Le chiffe total des sorties ne s^est élevé qu'à 799, du 14 mars au l**" octobre; mais en novembre déjà, on comptait quatre-vingt volumes délivrés par semaine. A la même époque, des catalogues ont été déposés dans les hôpitaux et les prisons civiles et mililaires.

Le Comité, dit le Bulletin, a dû écarter quelques ouvrages que Farticle 3 des statuts lui interdisait de faire fîgurer dans la bibliothèque de la Ligue* Les personnes qui ont donné ces ouvrages ne se formaliseront pas d*une mesure que le Comité ne pouvait pas ne pas prendre.

Quatre-vingt jeunes gens ont suivi le cours d^adultes ouvert depuis plusieurs années par Tinstituteur Israélite de Bône, M. Nathan Lévy, et que le Cercle a soutenu par des distributions de prix et de fournitures classiques, ainsi que celui de M. Tussing, instituteur protestant.

Un cours de dessin industriel, fait par MM. de Pojol et Goujon, avait réuni d'abord 90 inscriptions, et la salle, mise à la disposition des professeurs, ne comportait guère qu'une quarantaine d'élèves. Elle a été pleine à chaque séance.

Quinze élèves ont suivi le cours d'arabe fait par M. Causse, Pinterprète du tribunal de Bône ; trente-cinq, celui de comptabilité fait par M. Laurent.

Trois membres du comité ont aussi pris leur

part de ces leçons publiques : MM. Giubéga, de Cerner et Mathieu, qui ont fait, le premier, un cours dUtalienà 10 élèves, les deux autres de géométrie élémentaire à 28 élèves.

On me saura gré de citer en entier le dernier des articles consacrés aux cours dans le Bulletin du Cercle :

Les dames de Bône n'ont pas voulu rester étrangères au mouvement inauguré par [la Ligue. Un cours de couture a été organisé par elles. De quinze à vingt jeunes filles ont Bum cet excellent cours pendant Tannée scolaire qui vient de s'écouler ; des résultats fort satisfaisants ont été obtenus. Chaque cours était terminé par la lecture à haute voix de quelques pages morales et amusantes.

Le comité des dames était composé de M** Gause, Durrbach^ Garbe, Poivre, Zeys.

Mme Durrbach, élue présidente du comité des dames, a, malheureusement pour la Ligue, quitté Bône pour rentrer en France. Personne ne s'inscrira en faux si nous disons qu'au milieu de tous ces dévouements, celui de Mme Durrbach mérite une mention toute spéciale.

Des chemises ont été confectionnées et données, à titre de récompenses» & celles des jeunes élèves qui s'étaient distinguées.

Ce cours précieux sera repris cette année; douze ou quatorze dames composeront le nouveau comité.

Inaction du Cercle s^est étendue au loin hors des murs de Bône. A Duzerville, à Mondovi, à Barrai, à Penthièvre, à Mechmeya, il a déterminé les instituteurs à ouvrir des cours d^adultes ou encouragé ceux qui existaient déjà. Il a distribué des prix, fait des dons de livres et de fournitures classiques.

Les trois cercles institues en janvier par le comité à Souk-Ahras, La Galle et Guelma, ont déjà ouvert des cours et commencé leurs bibliothèques. A côté du cours d^adultes de Guelma, que suivent 30 ouvriers, le Cercle a pu ouvrir des conrs de dessin, de comptabilité pratique, de langue française et d^arithmétique, grftce aux dévouements qui se sont produits, comme à

Bône.

On peut entrevoir le jour, est-U dit À la fin de cette revue, des suqpès acquis, où chacun voudra dans la mesure de ses forces, contribuer à notre œuvre si grande, si utile.

Une phrase du decteur Ricoux, dans son rapport lu le 3 juillet à rassemblée du Cercle de Philippeville, donne le mot de cette perspective entrevue à Bône :

Habitués à agir par nous-mêmes» à travailler de nos propres forces, à ne compter que sur notre énergie, la Ligue devait, parmi nous mieux qu'ailleurs, trouver un écho, elle qui précisément fait appel à Faction individuelle et privée.

n ne tient qu^aux Ligueurs de France de pouvoir bientôt en dire autant. Us ne sont pas d^une autre race que nos, colons de PAlgérie.

Le Bulletin de Philippeville, daté de juillet, trois mois seulement après la création du Cercle, ne pouvait relater que ses premiers travaux d^organisation ; mais il nous permet d^apprécier le chemin qu^il a fait depuis.

Le recensem^it du 30 juin donnait un chiffre de 369 membres et 2679 fr. 75 de cotisations : la note envoyée par le Cercle au mois de novembre accuse 582 membres et 3614 fr. 50 de coti-

salions. Sa bibliothèque, qui n'avait que 300 yolûmes en juillet, en comptait 528 en noyembre. Des cours de lecture, de calcul et de dessin, étaient ouverts à cette dernière date.

A Sétif, c'est le président du tribunal civil, M. Coinze, qui a pris l'initiative de l'organisatioo du Cercle.

Il m'écrivait le 3 mai :

Le programme de nos cours d'enseignement secondaire comprendra:

Uu cours d'arabe ;

Des conférences sur le droit français appliqué aux indigènes ;

Des notions d'économie agricole, industrielle et commerciale ;

Des entretiens sur la physique et la chimie;

Un cours de dessin linéaire, d'arpentage, de levé des plans, etc.;

Des causeries sur l'histoire, la géographie, la littérature ;

Un cours d'hygiène et de sciences naturelles ;

Enfin une école de musique vocale.

La bibliothèque en formation a déjà reçu plus de 200 volumes offerts par les sociétaires.

Les cours d'adultes seront faits ou continués par les instituteurs de la commune.

J'espère qu'à l'époque de la rentrée des écoles en novembre, tous les enfants, filles et garçons, les suivront.

Et le 5 juillet:

Notre cours d'arabe est suivi par de nombreux auditeurs ; les cours de physique et de chimie élémentaire, de dessin industriel et d'arpentage, réussissent, et nul doute qu'à l'époque de la rentrée, tous nos cours ne soient suivis avec assiduité. Ils seront combinés avec ceux de MM. les instituteurs qui enseigneront la lecture, l'écriture et le calcul au>^ adultes.

La note de novembre porte, avec indication des

cours :

Création d'une bibliothèque populaire qui comprend près de 600 volumes. Encouragements aux instituteurs. Récompenses aux adultes qui suivent les cours du soir et du dimanche.

Voici les indications de la note du Cercle de

Batna:

Bibliothèque populaire composée^de 600 volumes ;

Cours de dessin, M. Accarias ;

Cours de langue arabe, M. Parquoin, interprète ;

Cours d'agriculture, M. Gillotte ;

Cours de mathématiques élémentaires, M. Petetin .

Cours de grammaire et notions de style, M. Dailly '

Mon correspondant de Batna, M. Morin,m^écrivait le 14 juillet :

La formation de notre groupe est due à Tintelligente et vigoureuse initiative de MM. Deville (1) et Massoutié, médecins militcdres ; Thomas et Suc^ chini, officiers du génie ; Jorot, président de la Société de secours mutuels ; et des instituteurs de la commune. Si je vous fais des citations de noms propres, c'est pour vous montrer que tous ici, militaires, civils, commerçants, fonctionnaires, nous avons su nous comprendre et nous unir pour marcher à notre but. Les personnes les plus notables, le général Barry en tète, ont tenu à s'inscrire sur nos listes, où figurent des ingénieurs, des officiers supérieurs, des fonctionnaires de tout ordre et de tout rang.

Je lis dans une autre lettre du i'*" novembre :

(1) M.. Deville est le fils du cultivateur de Saône-et- Loire dont le nom, déjà connu des lecteurs de ce Bulletin, 7 a été plusieurs fois cité à propos de sa bibliothèque de Paray-le-Monial. Son initiative est facile à comprendre.

582 BULLETIN DE hk LIGUE

Bonne nouvelle ! Le conseil général de la province a hautement manifesté ses sympathies pourla Ligue de renseignement et ses diverses fondations à B6ne, Constantine, Sétlf, Philippe ville, Batna. Le rapporteur exprime le regret de ne pouvoir, celte année, \BL subventionner à cause de l'exiguïté du budget départemental, et le conseil, en approuvant les termes du rapport, joint ses félicitations et ses encouragements aux promoteurs de la Ligue.

C'est là un autre exemple, donné à la France par l'Algérie, qui trouvera quelque jour des imitateurs, il faut Tespérer.

Le Cercle de Constantine, créé le dernier, ne fait encore que commencer sa bibliothèque; mais il donne déjà tous les mercredis des conférences faites, à tour de rôle, par quatre membres du Cercles, et ses trois cours élémentaires comptaient, le 15 janvier, 70 élèves, dont 35 européens, 19 israélites indigènes, et 16

musulmans.

Son président, M. Lamouroux, m'écrivait en

m'envoyant ces détails :

Je vais me mettre en relation avec le président du Cercle Egyptien (1), et lui demander quelques renseignements qui pourront nous être utiles.

L'instruction commune, donnée aux enfants et aux adultes des diverses races de notre Algérie, préparera la fusion des esprits, et sera dans Tavenir une garantie de paix, d'ordre et de sécurité pour tous les habitants du pays : cela me parait évident.

Il est certain que ce mouvement d'en*eigne-

(i) Uae Ligue égyptienne de rËnseignement a été fondée au Caire, dans les premiers jours du mois de décembre.

ment fraternel, s^organisant au sein même de la population mélangée de notre colonie, pourra, dans un temps donné, lui ouvrir une ère nouvelle, s^il continue à grandir aussi rapidement qu'il vient de le faire, dès la première année.

Nous n'avons pas utilisé comme nous Paurions pu, il faut bien le reconnaître, depuis quarante ans que nous sommes établis dans le pays, cette faculté d'assimilation qui est une des forces de notre race; et c'est sur le banc d'école qu'elle trouvera le mieux à s'exercer. Il a partout le privilège d'effacer les distances*

H. Zeys, le fondateur de la Ligue algérienne, m'écrivait, le 16 mars de l'année dernière, ces lignes qui m'ont frappé :

Notre cours d*arabe, qui est admirablement sait par M. Lucien Causse, s'est ouvert hier soir. Il y avait déjà vingt-cinq élèves, sur la liste desquels je m'étais fait inscrire le premier, car il est honteux que j'aie habité TAlgérie pendant neuf ans, sans parler, et sans écrire surtout, la langue de mon pays d'adoption. Ce cours est d'une utilité qui vous frappera. C'est de l'assimilation par voie inverse. Les Arabes nous seront reconnaissants de faire un pas vers eux en apprenant leur langue. Mon domestique disait hier soir ;

a Comment! monsieur va apprendre l'arabe? Oh! que monsieur est un homme digne de respect I II m'envoie à l'école pour apprendre le français, et lui, il va à l'école pour apprendre ma langue I »

Si les phases du genre de celle-là venaient à se dire d'un bout de rAlgérie à l'autre, on serait plus près de s'entendre que bien des gens ne le croient possible. Respect et bienfait sont deux grands conquérants, quand ils vont ensemble.

58 i BULLETIN DE LÀ UGUE

L'Algérie, c'est encore la France, et je ne pouvais pas séparer la Ligue algérienne de la nôtre. Il me reste à parler de ce qui s'est fait à l'étranger pendant l'année qui vient de s'écouler.

Un intérêt historique de premier ordre s'attache à ce grand mouvement d'enseignement populaire par l'initiative privée, qui sera certainement une des gloires de notre époque, et qui tend déjà à se propager des pays de pleine civilisation dans les autres. Ce que je puis en savoir par mes correspondants est peu de chose malheureusement, et je n'ai pas encore reçu tous les renseignements que j'ai demandés. Pour ne pas retarder plus longtemps la publication de ce Bulletin, déjà bien en retard, je remets à quelques semaines sa seconde partie, qui sera publiée isolément (1).

(1) Cette seconde partie, que Ton va trouver ci-après^ était à rimpression quand la guerre 1870 mit en retard de prés d'un an renvoi»

M. Charles Buis, le secrétaire de la Ligue belge, terminait ainsi son rapport à rassemblée générale qui s^est tenue le 26 septembre 1869 :

Nos bulletins vous ont appris que TcBuvre dont vous avez jeté les fondements en 1864 s'est propagée au-delà de nos frontières. Etablie d'abord en France, elle a passé ensuite en Italie, en Espagne, et même en Afrique, unissant ainsi sous une dénomination commune tous les hommes qui tra-

(1) Bulletin n? 5, 2* partie, perlant la date du 15 juillet 1870. Ce bulletin a paru précédé de la note suivante :

« Quand le siège de Strasbourg a commencé, Tannée dernière, j'y corrigeais les épreuves de ce bulletin, qui Ta paraître, en retard d'un an sur sa date. C'est avec un double sentiment de chagrin de rœuvre interrompue, et de confiance joyeuse en Ta venir, que je viens d'en relire les pages auxquelles je me serais fait scrucule de toucher.

« Au-dessus de toutes les querelles humaines plane, inaccessible au bruit des batailles, le devoir universel de la diffusion parmi tous les hommes des connaissances sur lesquelles ils ont tous également droit. Et ce devoir universel est en même temps l'intérêt universel de par le principe supérieur de la solidarité des peuples.

a Puisqu'il existe un terrain béni où la conscience et la patrie ne peuvent pas se heurter , où l'on ne peut travailler pour son pays sans que les autres en profitent, ni se rendre utile aux autres, sans travailler pour le sien ; où les victoires remportées doivent faire battre des mains partout, n'y laissons pas entrer l'écho de ce qui se passe ailleurs, n Beblenbeim, 15 juillet 1871

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