Noyée de larmes de sang
comme Horace le Carpe diem et les roses trop fugitives.
Vis joyeux avec les belles joyeuses aux yeux noirs : carie monde n'est que conte et que vent.
Moi et cette belle aux cheveux en tresses, odorants de musc; moi et cette belle au visage blanc comme la lune, de la race des Houris!
Bonne fortune à qui donne et jouit! Malheur a qui ne donne ni ne jouit!
Ce monde n'est que nue'e et que vent, hélas! Apporte donc du vin et advienne que voudra!
Ce vin, il le décrit avec les mêmes mièvreries, les mêmes raffinements qu'une amante :
Roudagui prit la harpe et chanta : il faisait jaillir le vin, tandis qu'il faisait jaillir le chant.
C'est un vin fait de cornaline : à le voir on ne le distinguerait point de la cornaline fondue.
C'est la même substance, mais l'une est solide, l'autre est fondue.
Sans qu'on le touche, il teint les mains; sans qu'on le goûte, il court dans la tête.
Ailleurs, c'est du pur rubis en fusion, une épée tirée devant le soleil; si pur, que l'on dirait une coupe d'eau de rose, si
doux, qu'on dirait le repos sur les yeux de l'insomnie : « Bois donc, car par le vin a vieillit le chagrin nouveau-né. Quand << le tonnerre retentit au ciel, bois et f( écoute le son du luth et de la lyre » : Suave mari magno. Qu'importent les jours qui passent? « Il y a deux jours (f dont je ne me soucierai jamais, dira plus (( tard Omar Khayyam, le jour d'hier et (( le jour de demain. » Roudagui l'a su avant lui : « Sois joyeux du jour qui « vient et ne te désole pas de celui qui « s'en va. »
Mais à la longue, quand beaucoup de jours ont passé, le jour présent perd de son ivresse :
For the days of our youîh are the days of ow
[gloiy!
Ces jours de jeunesse et de gloire passèrent aussi pour Roudagui et il en fut lui aussi, comme Villon, comme Musset, comme Byron, comme tous les poètes trop tôt vieillis, acculé à la poésie du regret. L'amour était parti avec la jeunesse :
DE r.A POÉSIE PERSANE 25
son puissant protecteur, l'Emir Nasr, était mort :
O belle au visage de lune, aux cheveux de musc! Sais-tu ce qu'était jadis ton esclave?
Que de belles jeunes filles qui l'aimèrent et venaient en secret le voir dans la nuit!
Que de cœurs mes chants ont amollis comme la soie, qui e'taient jadis comme la pierre et l'enclume !
Tu voisleRoudagui d'à présent; tu ne Tas pas vu au temps qu'il vivait avec les libertins.
Tu ne Tas pas vu au temps qu'il allait par le monde, disant des chansons, alors qu'il était l'homme des Mille Histoires '.
Passé est le temps que ses vers couvraient le monde; passé le temps qu'il était le poète de Khorasan...
Le temps est changé et je suis changé de même ; apporte-moi mon bâton, car voici venu le temps cki bâton et de la besace.
Roudagui pourtant ne se résigna pas sans lutte à la vieillesse. — J'admire, disait rudement un poète contemporain, Khosravani,