‹ Les origines de la poésie persaneChapitre 4 sur 15 · I. Le livre de Kalila, origine des Mille et Une A^tdts · texte numérisé non relu

I. Le livre de Kalila, origine des Mille et Une A^tdts

« J'admire ces vieux qui se teignent la barbe : avec toute leur peinture, ils ne se gareront pas de la mort.

« Ils ne font que se préparer un châtiment dans l'enfer. »

Roudagui se sentit visé et répondit avec grâce :

« Je ne me noircis pas les cheveux pour redevenir jeune et pécher à nouveau.

a On met des vêtements noirs au jour de malheur; je noircis mes cheveux pour pleurer ce malheur, ma vieillesse.

Remède stérile. La mort frappait à ses côtés pour l'avertir. Il perdit son admirateur et son ami, Chahid de Bactriane, un vrai poète, et il crut avoir perdu avec lui le meilleur de son génie. Que n'est-il allé, jeune, chercher la paix dans la cellule d'un couvent, aux pieds du cheikh?

Vois-tu ce cavalier, jeune et riche, qui vient du lointain pour le service de Dieu?

Son maître' ne sera content que dix ans plus tard, quand il s'en retournera, vieilli, à pied et mendiant.

Gomme le monde Tabandonnait, il abandonna le monde : il dit adieu au plaisir, h la science profane, à ces philosophes grecs qui étaient alors si à la mode et que lui aussi peut-être avaient adorés; il se tourna vers le Prophète qui sans doute, aux beaux jours, avait eu bien peu de ses pensées.

0 mon âme, pourquoi tant te meUre en peine pour nourrir ce corps r C'est pitié que le Saint- Esprit se meue à garder les chiens.

J'ai part à la vérité enseignée des Prophètes;

qu'ai-je affaire de puiser au ruisseau desséché de la science grecque r

Est-ce là qu'il trouva la paix des derniers jours ou dans le fatalisme résigné de la philosophie humaine?

O toi, qui es dans la douleur et mènes le deuil, toi qui verses des pleurs en secret.

Tu voudrais rendre le monde plus égal : le monde est le monde, comment le rendre moins changeant?

Ne gémis point, car il ne regarde pas aux gémissements; ne te plains pas, car il n'entend pas les plaintes.

Tu irais pleurant jusqu'au jour de la résurrection, les pleurs ramèneront-ils ceux qui sont partis ?

Vois! sans qu'il y ait nuage ni éclipse, la lune rentre pourtant en elle-même et le monde rentre dans les ténèbres.

C'est ainsi que le vieux poète aveugle put attendre en paix Tinstant de rentrer à son tour dans les ténèbres secondes : plus heureux que d'autres, l'âge seul Tavait acheminé vers cette vertu, la plus morne de toutes, la Résignation, sœur aînée de la Mort.

Autour de Roudagui se groupait toute une armée de poètes. Nous avons déjà rencontré ]'un d^entre eux, son admirateur admiré, Cliahid de Bactriane. On dit que Roudagui le mettait au-dessus de lui-même : les quatre ou cinq fragments qui restent de lui semblent donner raison à la modestie du maître. Chahid est le pessimiste du siècle. Il a l'imagination sombre et grandiose, avec la sobriété de la force et des éclairs de douceur et de grâce Le monde sans doute avait eu pour lui des déceptions et il avait éprouvé par lui-même que a le talent et la fortune « sont le narcisse et la rose qui ne s'épa- « nouissent jamais ensemble. •» La guerre civile et la guerre étrangère ravageaient sa patrie et dans les ruines de Tous il a

rencontré le corbeau qui plus tard viisita la nuit d'Edgar Poe :

La nuit dernière je passais dans le désert de Tous ; je vis un hibou perché là où jadis perchait le coq.

Je lui dis : Quelles nouvelles m'apportes-tu du désert r

Il me répondit : La nouvelle. la voici ; Malheur! Malheur!

Poète de cour comme Roudagui, il songe devant le trône à la fataliLé des conditions humaines, à la volonté aveugle du firmament :

Il y a deux ouvriers à l'œuvre sur la sphère céleste, l'un est tailleur et l'autre est tisserand.

L'un ne coud que des coiffures de rois, l'autre ne tisse que des saraus noirs de mendiants.

Il a fait le tour du monde d'un bout à l'autre, sans rencontrer un sage satisfait, et toute sa philosophie vient se condenser dans une image, grande et sombre comme le monde :

Si ia douleur jetait de ia fumée comme le feu, le monde serait éternellement dans la nuit.

Tiiiiiiiiiiim\Tm-miiiiiiiiii?^-nTTTTTT

Roudagui avait trouvé des disciples dans tous les styles et tous les i;enres : regardons- en passer quelques uns. Voici Aboul Abbas de Boukhara, le panégyriste, qui a charge de célébrer ravènement deNuh, fils de Nasr, succédant à son père; c'est toujours une chose délicate pour un poète lauréat que d'avoir à chanter un avènement légitime : il lui faut, à lui aussi, une larme dans les yeux, un sourire à la lèvre,

With a tear iii his eyes and a smile on fiis lips.

Aboul Abbas se tire d'affaire fort honnêtement et ni le mort ni le vivant n'auront à réclamer : /

Un noble prince vient de passer, un prince illustre vient de s'introniser.

Le monde est dans les pleurs pour celui qui vient de passer, le monde est dans la joie pour celui qui vient de s'introniser.

Considère à présent, avec l'œil de l'inielligence, toute la bonté de Dieu à notre égard.

Pour le flambeau qui nous a été enlevé, il a mis une autre lumière à la place.

Saturne nous avait montré sa colère, Jupiter nous montre sa bonté.

Voici les amoureux en madrigal ; comme Aboul Muvayyad, de Bactriane, qui ne peut voir sans soupir le rouge de Tongle de sa bien-aimée, car c'est lui-même qui a teint cet ongle avec le sang de son cœur; ou Nasr de Nichapour, qui retrouve tous les astres dans le visage de celle qu'il admire :

Elle ressemblerait à la lune, n'était sa tresse noire.

Elle ressemblerait à \'énus, n'éiait son grain de musc (son grain de beauté).

Vraiment on dirait que sa joue est le soleil même,

Si le soleil n'avait ses éclipses et ses déclins.

Voici Mohammed de Djounaid, le bu-

veur enlhousiaste, qui fait de l'ivrognerie une vertu :

Dès l'aurore mets-toi à boire, au chant du coq et au gémissement de la lyre.

Il faut que le soleil, en dressant la tête de dessus la montagne, rougisse des reflets du verre.

Va de ta coupe à la couche, à la nuit tombante; va de ta couche à ta coupe, au point du jour.

Il faut du lait au petit enfant, il faut du vin au vieillard.

Voici le pieux Sâlih, de Hérat, qui devant les charmes d'une jeune chrétienne, devant ces yeux de gazelle, ces tresses annelées, ces joues de tulipe, cette poitrine d^argent, songe avec extase à tout ce que l'enfer peut revêtir d'apparences célestes : on sent que l'apparence du ciel lui suffira.

Voici le poète mendiant, Abou Zarrah, qui est tout pi et à avoir le génie de Roudagui, si TEmir a la générosité de Nasr.

Si ma fortune n'est pas à la hauteur de celle de Roudagui, cependant — ne l'éionne pas — je le vaux pour l'éloquence.

Si, avec ses yeux aveugles, il a su obtenir les biens du monde, moi, qui ai des yeux, comment les fermerais-je à ces biens:

Donne-moi le millième de ce que lui ont donné les princes, et mon éloquence dépassera mille fois la sienne.

Voici le soldat poète, Ali de Boukhara, qui, devant les flocons de neige en fuite, rêve de bataille :

Regarde au ciel, vois comme les bataillons de neige voltigent; on dirait des colombes blanches qui fuient en déroute, eft'rayées du faucon.

Voici le poète désabusé, Khosravani, celui qui faisait si durement la morale à Roudagui, et ancien servant du culte d'amour :

Jamais pagode n'a eu d'idole ni de prêtre, tels que loi et Khosravani, ô mon idole!

Il reste de lui une épigramme écrite à Tagonie :

Je vois à mes côtés quatre sortes de gens impuissants et qui ne m'ont pas apporté un atome de soulagement :

Le médecin, le moine, l'astrologue et l'enchanteur, avec leurs drogues, leurs prières, leurs horoscopes et leurs talismans.

Mais avant de mourir, il avait eu le temps de lancer un cri qui laissa un long écho et que Firdousi n"a pas dédaigné de recueillir et de nous transmettre, ce cri éternel de la jeunesse qui s'enfuit :

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années!

Son grand œuvre achevé et ses espérances de fortune trompées, le pauvre poète du Livre des Rois s'écriait :

Je me suis donné tant de peine, j'ai lu tant d'histoires, tant de récits arabes et de récits pehlvis.

Sauf le soupir et le mal de mes fautes, quelle trace me reste-t-il de ma jeunesse?

Au souvenir de ma jeunesse, à présent, je gémis et je répète le vers de Bou Tahir Khosravani :

« Je revois ma jeunesse jusqu'à mon enfance. Ilélas ! ma jeunesse î Hélas ! oii est ma jeunesse r »

Le refrain courut dans la poésie du siè-

cle et fit pousser plus d'un soupir, « Tel que pluie de printemps, disait un poète du Guilan :

Tel que pluie de printemps et vent d'automne, s'est écoulé de mes mains le temps de ma jeunesse.

Que de fois je me suis assis, dispos de corps, joyeux de cœur, la joue en pourpre!

Jamais mon oreille n'était lasse du chant des musiciens, ni ma main de la coupe de vin de Moghan.

Au souvenir de ma jeunesse, à présent je gémis : « Hélas, ma jeunesse! Hélas! où est ma jeunesse r »

La poésie ne visitait point seulement la cour, elle descendait aussi dans l'échoppe du marchand. Elle eut son Reboul, un boulanger de Nichapour, a qui ne savait « pas seulement faire de bon pain, mais « enfiler aussi les perles de la poésie. » Le galant boulanger savait tourner le madrigal comme pas un :

Tu vois ces deux tresses de cheveux que le vent ballotte;

On dirait un amant qui ne sait où trouver le repos.

Ou bien c'est ia main du chambellan du général,

Qui de loin fait signe que Ton ne reçoit pas aujourd'hui.

Il est probable que le commerce allait mal, car notre boulanger cumula et se fit médecin. Il en coûta à ses malades, et à lui aussi, car, pour son malheur, il avait un fils, poète également, mais qui manquait de respect et inaugura, aux dépens de son père, la tradition de Molière :

Je donnais un bon conseil au Docteur Boulanger; je lui disais : a Tâche que le patient quitte ta porte guéri de son mal. 11 ne faut pas que le malade impotent, espérant le salut, frappe joyeux à ta porte et Ja quitte désolé. »

Papa m'a répondu : « Tu ne vois pas que ce n'est pas de ma faute. Quand sonne pour le gibier l'heure fatale, il court de lui-même vers le chasseur. »

Le jour où Ton voudra faire l'histoire de la médecine devant la comédie, une

Jô LES ORIGINES DE LA POESIE PERSANE

des premières voix sera celle de ce contemporain d'Avicenne, le fils irrévérencieux du docteur boulanger.

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Dans cette pléiade de poetœ minores, dont les ombres se pressent autour de Roudagui, il en est deux auquels Dante eût arrêté Virgile Ils se nomment Daqîqi et Kisâi.

Daqîqi est resté célèbre en Perse, comme le précurseur de Firdousi, comme le premier poète du Livre des Rois. Depuis que la Perse était rendue à elle-même, elle se reportait avec passion aux souvenirs de son passé : malgré l'abîme infranchissable que l'Islam avait mis entre son passé et son présent, et qu'elle-même n'aurait point voulu combler, reùt-elle pu, elle aimait à réveiller tout ce monde de légendes, que la mythologie et l'histoire, remaniées par la poésie populaire, avaient accumulées sur ses héros imagi-

naires ou réels, les Féridoun, les Gouchtasp, les Roustem, les Alexandre, les Behram. Les derniers rois nationaux avaient commencé cette œuvre, interrompue par la conquête arabe; les nouvelles dynasties nationales la reprirent. Vers le temps où régnait en France le roi Hugues Capet, et où commençait la Chanson de Geste, on avait réuni assez de matériaux pour en faire un livre continu que Ton appelait le Livre des Rois. Mais ce livre était en prose : il lui fallait la consécration poétique. L'Emir Nuh fit appel au poète le plus en renom de l'époque, Mohammed, que l'on avait surnommé Daqîqi ou le Subtil, à cause des raffinements de sa poésie.

« En ce temps-là, dit Firdousi, les chanteurs chantaient à tout venant maint récit de ce livre et le monde se prit d^amour pour ces histoires. Vint un jeune homme à la langue déliée, qui dit : « Je a mettrai ce livre en vers », et le cœur des hommes se réjouit en Tentendant. Mais la mort fondit soudain sur lui et lui mit sur

la tête son casque noir. 11 partit et le livre resta non chanté. » Daqîqi n'avait laissé qu'un millier de vers, relatifs à l'histoire de Zoroastre et de Gouchtasp et que Firdousi inséra dans son poème, sur la prière du poète dont l'ombre lui était apparue. Le pauvre Daqîqi n'était point de taille à mener à bonne fin la grande œuvre; il n'avait point l'âme assez forte ni assez haute. Il était avant tout le poète du vin et de l'amour, et le seul titre qui pût le désigner au choix de l'Émir pour une œuvre si austère est sans doute qu'il était un des derniers fidèles de l'ancienne religion. Il disait lui-même dans une de ses poésies d'amour et en un mélange sceptique du sacré et du profane :

De toutes les choses de ce monde, bonnes ou mauvaises, Daqîqi en a choisi quatre :

Les lèvres aux teintes de hyacinthe, le gémissement de la guitare, le vin couleur de sang et la loi de Zoroastre.

Mais la loi de Zoroastre n'était point pour lui un joug bien lourd et ne servait

guère qu'à l'affranchir de celle du Coran. 11 périt assassiné dans une nuit de débauches par un esclave trop aimé.

Les fragments Ivriques qui restent de lui justifient pleinement son surnom. En voici un spécimen, où pourtant le trait final est d'un Catulle :

Plût à Dieu qu'il n'y eût point de nuit dans le monde, ou que je n'eusse jamais à me séparer de ces lèvres !

L'aiguillon du scorpion ne percerait point mon cœur, si elle n'avait ces tresses tordues en scorpion

Si elle n'avait cette fossette au-dessous des lèvres, les étoiles ' ne seraient point jusqu'au jour les confidentes de ma douleur.

Si elle n'était toute faite de perfection, mon âme ne serait point toute faite de son amour.

Et pourtant s'il me faut passer la vie sans mon amie, ô Seigneur 1 plût à Dieu que la vie ne fût pas.

Par instant, l'épine de Yamari aliqiiid semble l'avoir, lui aussi, mordu sous la rose; peut-être quelque déception du

I. Le poète joue sur les mots étoile cl fossette, qui sont presque identiques en persan {Kaukab et Kaukâb).

cœur, quelque amitié ou quelque amour qu'il avait lassé :

Je suis resté trop longtemps, on m'a pris en dédain ; l'ami qui reste trop longtemps perd dans l'estime.

L'eau qui reste trop longtemps dans le bassin s'empoisonne à force de reposer.

Un sentiment plus triste et plus grave vint traverser cette âme légère, trop lard pour la transformer; c'est peut-être à la veille de la nuit fatale qu'il écrivait :

On me dit : « Supporte ; Dieu te le rendra. » Il me le rendra sans doute, mais dans une autre vie.

J'ai passé ma vie dans la souffrance; Il me faut une autre vie pour me le rendre.

Hélas! en dépit de son vœu, en dépit du vœu pieux de Firdousi : « O Dieu!

« pardonne-lui ses fautes et au jour de la « résurrection donne-lui large place au a paradis », il n'était pas entré dans la mort par la voie qui force Dieu à rendre, et tel que son frère de France, le pauvre

Hégcsippe, il resta sans doute le créancier de Dieu dans l'autre monde, comme Hé-

gésippe dans celui-ci :

Pauvre écolier rêveur et qu'on disait sauvage, Quand j'émiettais mon pain à l'oiseau du rivage, L'onde semblait me dire : « Espère! Aux mauvais jours, Dieu te rendra ton pain! » Dieu me le doit toujours!

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Vers la même époque vivait le poète Abti Ishaq, de Merv, surnommé Kisâi, « rhomme au manteau », parce qu'il portait sur l'épaule le manteau de Fascéte. Mais comme tant d^ascètes, il avait porté d'autres manteaux avant celui-là : le manteau de l'ascète n'est bon à s'en envelopper que dans le froid de 1 âge :

Le petit oiseau de la salle de chant s'est mis à chanter, comme un amant qui donne rendezvous à sa bien-aimée.

Que dit-il donc r — Il dit : « Amant, à la nuit tombante, prends la main de ta bien-aimée et va-t-en vite au bosquet. »

Horace lui-même n'a point chanté la rose avec plus de grâce et d'esprit :

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